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Bernard Prunier : luthier, peintre et écrivain


JPEG - 86.7 koCombien de fois suis-je passée devant cet immeuble à trois étages du début du siècle, aux volets à lamelles et aux encadrements de fenêtres surmontés de médaillons sculptés dans la pierre, l’un des derniers vestiges de l’ensemble homogène de la rue des Partants et de la rue Gasnier-Guy, à l’architecture en escalier typique de Ménilmontant qui faisait courir photographes et cinéastes ? (il y aurait eu plus de cent films tournés dans ce décor du Paris populaire). Jamais je n’aurais soupçonné que derrière cette façade décatie, cette devanture couverte de graffitis (Ne cassez pas nos maisons et d’affiches arrachées, que là vivait et travaillait depuis des années l’âme du quartier, le luthier Bernard Prunier, au coeur de Ménilmontant défiguré par les promoteurs.

Quartiers Libres m’avait demandé de faire son portrait. Oui, mais … Que faire quand l’intéressé refuse de passer pour le dernier des mohicans et fait montre d’une aversion plus ou moins cachée aux journalistes ? Les médias, ici, on n’aime pas. Il flotte dans l’air je ne sais quel esprit communard et le vent de la révolte est prompt à souffler. Hier, c’étaient les émeutes de 1848, les barricades de la Commune, les fusillades des otages rue Haxo et au mur des Fédérés, aujourd’hui, ce sont les luttes des associations qui défendent l’identité de leur quartier contre l’appétit des promoteurs, en particulier Adefza, Asproqua, Cendriers, Saules Pleureurs et Dufy-Amandiers, Archi 20e, avec Katia Lopez aujourd’hui déléguée auprès de M. Charzat maire du 20e arrondissement chargée de la reconquête des quartiers et de leur développement social. Assignations, contre-expertises, contre-projets, propositions pour la réhabilitation des immeubles et le maintien des habitants sur place, piquets devant les maisons à démolir, tout est mis en oeuvre pour sauver ce qu’il reste de ce site exemplaire, mémoire du Paris populaire.


JPEG - 47.8 koEn entrant dans la boutique-atelier du luthier qui lutte, lui aussi, tant qu’il peut pour défendre sa rue dans laquelle il vit depuis trente cinq ans, les premiers traits de cet impossible portrait me sautent aux yeux au fur et à mesure que je progresse à travers un bric à brac de carcasses d’instruments à cordes, de morceaux de bois, pinceaux, outils, matériaux divers accrochés au mur, tellement bien agencé que partout où le regard se pose, on imagine un décor qu’un romancier génial aurait oublié là. L’impression s’accentue en arrivant dans la pièce principale au milieu de laquelle trône un lit-bateau en bois clair, recouvert d’une couverture multicolore finement crochetée sur laquelle est étendue nonchalamment, semblant dormir, une odalisque à la chevelure brune. Assis à la table, sous la fenêtre, notre homme est attablé avec Simone, une chanteuse de choc qui ne tarde pas à prendre sa guitare et à interpréter des chansons de Gréco, de Barbara et même de nostalgiques chants russes qui remplissent la vieille demeure et la cour de mélopées lancinantes.


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Photo : Sébastien Cailleux.

"C’est ça Ménilmontant", grommelle le luthier, peintre et écrivain Bernard Prunier en vidant son verre, "ici, la porte est ouverte aux artistes et amis du quartier, on chante, on improvise, ou joue de la musique …" Je savoure avec délices cette tranche de vie, si irréelle, comme tout ce qui est menacé. Comment ne pas être révolté à l’idée qu’on veuille raser les derniers vestiges de la rue des Partants et de la rue Gasnier Guy avec son dos d’âne si pittoresque que, outre les cinéastes et les photographes, il attire toujours les touristes. "Qu’y a-t-il au bout dé la rue ?" demandent-ils à Bernard Prunier en passant devant son antre, tous objectifs dehors. La plage, bien sûr, sous les pavés et puis l’ancienne "maison de l’infirmière" qui se dresse comme un phare au milieu des décombres. (Et qui l’an dernier encore servait d’atelier à des artistes du quartier comme Jérôme Mesnager.)


Cette convivialité qui règne tous les jours et tous les soirs dans l’atelier de Bernard Prunier (la porte est ouverte à ceux qui aiment Ménilmontant, la musique et les belles filles … ) se retrouvait autrefois dans toute la rue. Il se souvient très bien, quoique sa pudeur l’empêche d’en parler des trente commerçants qui s’étalaient le long de la rue des Partants, des bistrots où l’on dansait le samedi au son de l’accordéon, comme chez Friquet ou chez Guichard, la guinguette des vedettes, d’Alain Delon, à Michel Simon et Audiard. "Du jour où on a perdu Guichard, le quartier est mort" affirme Guilhaine de Buck, patronne du "Pipeau du 20e", une boutique de farces et attrapes bien connue de tous les gamins du quartier et une des rares à avoir subsisté. Les cars de CRS venus expulser des habitants en règle, les bulldozers, les vigiles en treillis avec de gros molosses noirs en laisse, drôle de farce ! Ni Mme "Pipeau", ni Michel Audiard n’avaient prévu ce scénario cauchemardesque. Avec de la patience et quelques ruses, on parvient à recueillir quelques confidences de l’ex-soixante-huitard "vieil adolescent un peu grisonnant" qui garde une amertume dans son regard qu’il plonge tous les jours dans le vide du terrain vague d’en face, là où autrefois étaient le boucher, l’épicier, le boulanger, les petits bistrots et les hommes et les femmes venus d’ailleurs. Il attend son tour d’un jour à l’autre, ne sait pas où il va atterrir et se persuade qu’il pourra recréer son ambiance inimitable n’importe où. Les habitants du quartier et les amoureux de Ménilmontant formulent tout bas le souhait exprimé par Brigitte Kretz, artiste peintre de la rue des Partants : "Si seulement Bernard Prunier, le luthier, pouvait rester sur place…"

Ménilmontant a sa rue des Amandiers, sa rue des Mûriers, sa rue Sorbier, à quand la rue Prunier ?

C.M.


Article mis en ligne en décembre 2013.

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