Avec le groupe des hameaux qui surmontent la place de Rhin-et-Danube, le 19e arrondissement possède un second îlot de charme où se respire l’atmosphère d’un village de province. Il s’agit, à l’ouest des Buttes-Chaumont, de l’entrelacs des rues Georges-Lardennois, Philippe-Hecht, Edgar-Poe, Remy-de-Gourmont et Barrelet-de-Ricou, bordé de petits pavillons et d’immeubles bas [voir le plan plus loin].

Les chanceux qui y résident profitent d’une qualité de paix exceptionnelle au milieu du tumulte parisien, retranché qu’est leur quartier sur le plateau d’une petite colline. Bergeyre est le nom usuel sous lequel les habitants de ce coin de Paris la désignent aujourd’hui.
La découvrir, du reste, tient presque du miracle car elle se trouve en grande partie escamotée à la vue du promeneur sur l’avenue Mathurin-Moreau, au-dessus de l’hôpital Rothschild, et totalement sur la rue Manin ou l’avenue Simon-Bolivar par un coffrage d’immeubles élevés dans les années 1928-1930. Deux escaliers abrupts percés étroitement dans cette muraille donnent accès au plateau, l’un sur le côté est qui regarde les Buttes-Chaumont et l’autre sur le versant ouest en direction du bas Belleville.

Leurs marches de béton n’inspirent guère aux courageux grimpeurs qui les empruntent le sentiment d’escalader une hauteur naturelle ; ils les ressentent bien plutôt, ces rudes degrés, comme l’excroissance des bâtiments qui les enserrent. La révélation du relief géologique commence réellement à se faire à partir du 40, avenue Mathurin-Moreau, où s’amorce le lacet quasi montagnard de la rue Georges-Lardennois, seule voie d’accès à la crête de la butte – et de sortie – pour les automobiles.
S’élançant à partir du même camp de base, en léger retrait de l’avenue, l’escalier Michel-Tagrine [1], un tantinet moins raide que les deux autres et adouci au surplus par une bordure verte, raccourcit pour les piétons la trajectoire de montée.

Mais qu’il suive la route ou choisisse l’escalier, le visiteur accomplit une élévation de quelque 12 mètres au-dessus du niveau de la base et, au sommet, se voit récompensé de ses efforts par la soudaine découverte d’un panorama grandiose sur Montmartre avec le Sacré-Cœur au centre, d’autant plus merveilleux qu’il était insoupçonné.

C’est toutefois au bout de la rue des Chaufourniers que la nature sous-jacente saute pleinement aux yeux, lorsque cette voie bute sur une pente moins accentuée qu’ailleurs, herbeuse et arborée, où quelques petits rangs de vigne ont été plantés pour rappeler symboliquement le passé rural et agricole – déjà lointain – des lieux . Savamment entretenu dans un état à demi sauvage par les services écologiques de la Ville de Paris, ce flanc de colline est fermé aux promeneurs mais, si l’on pouvait le gravir, on aboutirait directement au belvédère tout à l’heure décrit en prenant pied dans un “ jardin partagé †.

En grande partie dissimulée, la butte qui nous occupe a donc quelque chose de mystérieux et son plus petit secret ne réside pas dans l’attribution du nom de Bergeyre. Celui-ci ne possède en effet aucun statut officiel ; il ne figure ni dans la nomenclature des voies dressée par la Ville de Paris ni sur aucun des plans, même récemment édités, de la capitale. Qu’importe, l’usage s’impose d’une façon légitime et c’est l’objectif même de l’article de montrer pourquoi.
Cette hauteur résulte de l’urbanisation. Avant l’aménagement du parc des Buttes-Chaumont, entre 1863 et 1867, elle constituait simplement l’éperon occidental du massif rocheux qui, depuis le Moyen Age, avait pour appellation butte Chaumont (ou de Chaumont). Vers le nord, ce massif s’achevait par une falaise qui marquait la cassure sur la Villette du plateau de Belleville, lui-même partie extrême du vaste plateau que les géographes appellent de Romainville. Ce sont les travaux de l’ingénieur Adolphe Alphand et de l’architecte paysagiste Pierre Barillet-Deschamps qui découperont la butte en buttes Chaumont. D’une manière non moins artificielle, le percement de la rue Manin détachera l’élévation qui est pour nous aujourd’hui la butte Bergeyre des autres bosses.
L’âge des carrières et des moulins
Antérieurement à 1863, l’ensemble du site chaumontois était d’abord connu comme un vaste territoire de carrières de gypse, la pierre à plâtre. Cette activité économique a commencé au XIIIe siècle à Belleville et à Ménilmontant [2] et s’y est beaucoup développée ensuite jusqu’à ce que le progrès de l’urbanisation ne vienne la freiner pour prévenir le risque d’affaissement des sols à bâtir.
Dans la partie de la butte Chaumont qui nous occupe, les galeries souterraines du cavage furent foudroyées en 1780 et toutes les veines d’extraction, même à ciel ouvert, se virent remblayées. En même temps étaient fermés les fours de calcination qui, tout autour des mines, transformaient la pierre en plâtre [3]. Toutefois, ces travaux de sécurisation ne furent pas menés de façon parfaite et cela, pour la suite de l’histoire de notre colline, aura l’incidence que l’on verra.
Au moins à compter du XVIe siècle, les carrières partagèrent leur domination sur les terrains avec des moulins à vent. L’espace chaumontois, voué en premier lieu à l’industrie, était par cela même guère cultivé : quelques vignes et clos de maraîchage, de maigres prés de pâturage aussi, mais les paysans amenaient ici à moudre leurs moissons. Uniquement sur l’éperon de l’Ouest – la butte Bergeyre, n’est-ce pas –, il y eut cinq moulins : le Vieux et le Grand, le moulin de la Folie, de la Carosse et celui de la Tour Chaumont. Ce sont eux que des estampes, du milieu du XVIIe siècle au début du suivant, profilent à l’arrière-plan de vues cavalières sur l’hôpital Saint-Louis [4].

Ils faisaient face à la capitale, vent occidental oblige. Encore signalés en activité en 1801-1809, les moulins disparurent l’un après l’autre au cours des décennies suivantes, au rythme du recul des activités agricoles à Belleville et à la Villette [5]. C’est une butte désormais absolument chauve qui figure à l’horizon sur une toile peinte vers 1835 par l’artiste Benjamin Adam et qui montre de nouveau l’hôpital, vu du canal Saint-Martin [6].

Mais l’abandon des cultures ne représente pas la seule raison du démontage des moulins [7] ; celui-ci a tout autant sinon davantage été dû au danger d’affaissement associé au minage de plus en plus avancé du sous-sol par les carrières. A leur tour, du reste, ces carrières de la butte Chaumont fermeront progressivement entre 1850 et 1863. L’histoire du parc d’Alphand et Barillet commence alors mais le détachement à l’ouest de la rue Manin végéta quant à lui dans un état presque sauvage pendant une quarantaine d’années.
Du baron de Rothschild aux Folles Buttes
A l’aube du XXe siècle, comme une carte postale de l’époque en témoigne, les vaches d’un ou plusieurs nourrisseurs paissaient encore au pied et sur le plateau du mont. Le premier entrepreneur à concevoir un plan d’urbanisation pour ces terres abandonnées fut rien de moins que le baron Adolphe de Rothschild.
Au pied de la butte du côté de la rue des Chaufourniers, la vacherie “ Pâturages des Buttes-Chaumont †- Ce dessin sans signature d’auteur date de 1891. Dans le coin inférieur de droite, lire l’inscription : “ Ce qui reste des buttes Chaumont en dehors du parc. †L’artiste a certainement représenté l’angle des rues Manin et Priestley.
Représentant de l’illustre famille des banquiers, c’était un philanthrope qui se piquait d’améliorer la condition sociale de ses concitoyens (plusieurs fondations portent son nom à Paris). Dès le milieu des années 1880, il forma le projet de créer un hôpital dédié, selon ses propres mots, “ au traitement des maladies des yeux et de la tête et ouvert aux spécialités techniques imposées par les progrès de la médecine †.
Afin de le réaliser, il acheta vers 1899 de larges parcelles sur la basse pente de la butte à l’angle de ce qui était alors la rue Priestley (avenue Mathurin-Moreau depuis 1912) et de la rue Manin. Il y avait là quelques vieilles maisons qui furent démolies. La mort emporta Adolphe en 1900 et c’est sa veuve, Julie Caroline, qui finit de concrétiser le dessein de l’hôpital.

Après trois ans de travaux de construction, le centre ophtalmologique moderne, bâti sur les plans de MM. Châtenay et Rouyre, ouvrit ses portes aux patients en 1905 sous la direction du médecin chef Armand-Henri Trousseau, petit-fils du grand docteur du même nom.
L’établissement, de statut privé, sera reconnu d’utilité publique en 1909. De là jusqu’à nos jours, plusieurs fois agrandi et en partie rénové, il acquerra une réputation professionnelle solide excédant les limites du 19e arrondissement. Avec son architecture puissante mais non dépourvue d’élégance, il est devenu un monument pour ainsi dire régional, une place très en vue aux portes des Buttes-Chaumont.
La fondation Rothschild : vue de la pente nord, encore vierge, de la butte Bergeyre vers 1907.
Vers 1908-1909, une entreprise de nature toute différente prit à son tour pied sur le site, à l’angle opposé de l’hôpital du côte de la rue (maintenant avenue) Simon-Bolivar. Il s’agissait d’un parc de loisirs que son propriétaire, la Société d’exploitation d’attractions parisienne (SEAP), baptisa les Folles Buttes. D’une envergure bien moindre que celle du célèbre Luna Park ouvert à peu près en même temps à la porte Maillot, il présentait cependant des caractéristiques identiques qui firent de lui un lieu de plaisir également très apprécié des Parisiens : on peut affirmer qu’il fut dans leur cœur le “ second †du Luna Park.
Pas de grande roue aux Folles Buttes, mais, outre des manèges et des jeux très divers, des “ chalets de curiosité †. Le clou des attractions tenait à une tour de conte de fées autour de laquelle s’enroulait, telle une liane, une rampe piétonne qui, à différents niveaux de sa course, livrait accès aux ressources de divertissement abritées dans l’édifice d’une silhouette vraiment fantastique. Une sorte de Dysneyland avant la lettre, en somme.
Couvrant une assez large superficie, le parc, qui s’élevait jusqu’à la lisière du plateau de la butte, s’étendait entre l’escalier raide de l’avenue Simon-Bolivar, situé dans l’axe du passage Lauzin, et la voie Michel-Tagrine, qui est pour nous, aujourd’hui, la rue-escalier Michel-Tagrine, en retrait de l’avenue Mathurin-Moreau, à l’amorce de la rue Georges-Lardennois, qui n’existait pas à l’époque des Folles Buttes.
Les visiteurs entraient dans le parc de ce dernier côté et, le portail franchi, gravissaient plusieurs volées de marches basses pour arriver sans trop s’essouffler aux chalets. Les Folles Buttes prospérèrent si rapidement que, dès 1910, elles élargirent leurs attractions à des séances du music-hall et de théâtre. En 1912, la SEAP annexa même une entreprise de spectacles cinématographiques de plein air, Le Cinéma champêtre. Deux ans auparavant, celui-ci avait quant à lui déplié son écran blanc et étalé ses gradins au sud-ouest, à la jonction des rues Manin et Bolivar (n° 46) [8].

Dès la veille de la Première Guerre mondiale, les Folles Buttes firent au surplus restaurant et bal [9]. En 1919, à l’issue de la guerre, la SEAP, devenue Société générale d’entreprises de spectacles et d’atttractions (SGESA) sous la direction de G. Frémont, déborda même sur le tennis, obtenant de la Préfecture la permission de monter, sur une parcelle de terrain louée à l’angle de la rue Bolivar et de la rue Mathurin Moreau, des bâtiments provisoires afin d’abriter des courts - et un garage pour automobiles par ailleurs. Sept nouvelles années de faste suivirent avant que le parc, de même que le stade dont il va être question sous peu, ne soit amené à fermer ses portes.
A la conquête du sommet de la butte : le stade Bergeyre
A la différence de son pied et de ses flancs, le sommet de notre butte est resté pratiquement vierge jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale. Enfin, vierge d’habitations humaines, pas de vaches. La rareté des maisons a pour raison celle qui a déjà été dite, plus haut, à savoir le risque d’éboulement constitué par la présence souterraine d’anciennes galeries de carrières imparfaitement comblées. Sol par conséquent impropre à supporter des constructions hautes et massives, le plateau pouvait néanmoins convenir à des structures légères. Aux équipements d’un stade, par exemple.
C’est bien l’opportunité que saisit au début de 1914 le Sporting Club de Vaugirard (SCV), une importante société sportive du Paris de l’époque. Elle avait pour mécène, et aussi président, Gaston Sigrand, patron d’une importante chaîne de magasins de confection, qui acheta pour l’usage du SCV - mais au nom d’une Société générale d’entreprises sportives - les terrains où il y a peu encore paissaient les chers bovins. Sur les circonstances qui présidèrent à l’ouverture d’un stade à cet endroit et les difficultés de son installation, le secrétaire général du Sporting alors en fonction, monsieur Allemant, par ailleurs lui-même joueur de rugby, nous apporte des informations précises dans un article du journal de sports « L’Auto » (ancêtre de notre « Equipe ») paru le 15 août 1918 :
« Que manquait-il aux vaillantes équipes du SCV ? Un terrain bien à elles, les terrains qu’elles possédaient à Juvisy ne pouvaient attirer la foule. C’est pour cela que MM. Lebrun, oncle du regretté Bergeyre, et François, président actif du club, ancien membre de l’équipe première, m’encouragèrent à trouver un terrain pratique. Après cinq mois d’infructueuses recherches, on entrevit la possibilité d’installer un terrain en plein Paris, aux Buttes-Chaumont, pour préciser.
Mais quel travail en perspective ! Il fallut toute l’énergique volonté de nos chers mécènes pour ne pas renoncer de suite au travail fantastique qui se présentait. Chaos indescriptible de trous et de bosses : une butte de 25 000 mètres cubes à raser. Je vois encore la stupeur de nos pauvres disparus et leur incrédulité dans le succès de l’entreprise. Nos chers morts n’auront pas la joie de fouler ce terrain qui avait cependant été beaucoup préparé pour eux. L’implacable destin a passé. Il faut cependant penser aux jeunes , à ceux qui bénéficieront de la Victoire. Les travaux, commencés en avril 1914 avec la plus grande activité, furent arrêtés le 31 juillet. […] Du front, mes chers présidents m’encouragèrent à poursuivre les travaux, ce que j’entrepris avec beaucoup de difficultés. Pendant ce temps, les malheurs s’accumulent : Bergeyre, Vianet, Bertrand, Puig, Schuttenbach, Lhuène, Barbier, tombent au champ d’honneur, sans compter ceux moins connus du public.
Le découragement et la difficulté de l’approvisionnement en matières premières nous font presque ajourner la construction. Mais la vie sportive reprend et nous oblige à ne pas laisser inactif un terrain si nécessaire à la vitalité de notre cher rugby. Après avoir surmonté tous les obstacles, c’est chose faite aujourd’hui et tout est prêt pour la saison qui vient. »

Document aimablement communiqué par le service d’archives du Red Star Football Club.
Les travaux herculéens de la mise en place du stade ne s’achevèrent que peu de semaines avant la date d’inauguration, quatre ans après les premiers coups de pelle. Les confessions d’ Allemant permetttent de bien saisir la raison pour laquelle le patronyme « Bergeyre » fut choisi afin de donner au terrain, d’abord désigné - de manière purement descriptive - comme stade des Buttes-Chaumont, un vrai nom de baptême. C’était en mémoire du « regretté » Robert Bergeyre, jeune et déjà très valeureux trois-quarts aile gauche (le n° 11 pour les connaisseurs) du XV type du SCV. Mobilisé pour la guerre au début du mois d’août 1914, au 103e régiment d’infanterie, il périt dès le 22 de ce mois dans les furieux combats d’Ethe, sur le front belge. Il avait tout juste 20 ans.

Document aimablement communiqué par le service d’archives du Red Star Football Club.
L’inauguration eu lieu précisément le 18 août 1918, dans le cadre d’une rencontre internationale d’athlétisme, le « Meeting des champions alliés ». Selon des quotidiens comme « L’Echo de Paris » ou « Le Petit Parisien », la manifestation fut présidée par les officiels de l’Union des sociétés françaises de sports athlétiques, de représentants du gouvernement et d’un sénateur des États-Unis. La compétition devait en principe voir s’affronter la fine fleur des champions de l’Hexagone et de l’Outre-Atlantique mais les circonstances de la guerre limitèrent les disponibilités. De bonnes performances s’accomplirent malgré tout, notamment le jet record à 45,42 m du lanceur de disque américain Jim Duncan.
Parmi les athlètes tricolores, Géo André, exceptionnel athlète polyvalent, par ailleurs international de rugby et pilote de chasse, remporta brillamment le 110 m haies et le concours du saut en hauteur. C’est lui que l’on voit sauter dans le reportage cinématographique que les actualités Gaumont ont consacré à l’évènement. Ces quelques dizaines de mètres de film - que l’on peut visionner au Forum des images des Halles, à Paris – ont une grande valeur pour l’historien. Elles constituent la plus riche source d’information visuelle que nous possédons sur le stade Bergeyre. En complément, une quinzaine de photos de presse et un autre reportage Gaumont, de 1921, dont je reparlerai tout à l’heure.

A quoi ressemblait ce stade ? C’était d’abord une pelouse « de 100 m de long sur 80 m de large », dit M. Allemant dans l’article déjà cité, dimensions standards pour les matchs de rugby et moyennes pour le football. Les images de la Gaumont donnent à voir un « billard » pas tout à fait bien nivelé et mal gazonné par endroits mais, à l’époque, on se satisfaisait de telles conditions. Le quadrilatère du terrain était grosso modo orienté nord-ouest/sud-est, un petit côté donnant sur le fameux belvédère évoqué tout à l’heure et son opposé reposant sur notre rue Barrelet-de-Ricou. Une rambarde continue le délimitait, sur laquelle pouvaient s’appuyer des spectateurs debout ; les coureurs à pied de l’athlétisme tournaient autour. Le public, selon le témoignage cinématographique, trouvait place assise, à l’origine, dans une seule tribune (bien que M. Allemant parle de deux et d’un plan incliné), sorte de vaste et profond préau d’école ouvert aux vents à ses deux bouts, étiré le long du côté nord du terrain de jeu, à peu près à la hauteur de notre actuelle rue Philippe-Hecht.
Stade Bergeyre. Son emplacement, grosso modo, tracé en pointillé rouge sur un plan actuel du site.
Sur le bord opposé fut disposée ultérieurement une petite tribune découverte composée d’une douzaine de rangs de sièges en gradins. Il pouvait en fait s’agir d’une structure mobile car, sur les photos, elle figure à différentes places. Les sources d’information parlent d’une capacité d’accueil totale de 15 000 à 20 00 personnes, chiffres flatteurs que, d’après les documents visuels, l’on a cependant un peu de mal à admettre. Pourvu au surplus de « vestiaires spacieux avec salles de douches, WC, lavabos, etc. », dixit M. Allemant, le stade Bergeyre représentait tel quel, autour de 1920, l’un des meilleurs équipements sportifs de la capitale et même de France. L’atteste la tenue dans son enceinte de plusieurs hautes compétitions d’échelles nationale (championnat de rugby, finales de Coupe de France de football…) et internationale : une rencontre marquante y eut lieu, en janvier 1923, entre manieurs de balle ovale de deux sélections parisienne et londonienne.
Carte postale publicitaire du stade Bergeyre, en 1924, année olympique.
Mieux que cela, Bergeyre, lors des Jeux olympiques de Paris, en 1924, compta parmi les quatre lices retenues pour le déroulement des matchs qualificatifs du tournoi de football, notamment les rencontres Pologne-Hongrie et Tchécoslovaquie-Turquie. Curieusement, alors que le terrain avait été envisagé surtout pour les besoins du XV de rugby, c’est le football qui en profita le plus en vérité. Il faut dire ici que, à l’époque même de l’ouverture du stade, le SCV avait fusionné avec un autre club, en plein essor, l’Olympique de Pantin, qui, lui, excellait dans le domaine du ballon rond. En résulta l’Olympique de Paris, dont les performances footballistiques sont rapportées dans un article séparé, adjacent à celui-ci.
L’équipe majeure de football du Paris Olympique. Au centre, sa vedette, le Belge Dewaquez.
On l’a vu, Bergeyre accueillait aussi l’athlétisme sur sa pelouse, ainsi que d’autres sports comme les basket, tennis, hockey sur gazon, gymnastique et même escrime ou pelote basque [13]. Il pouvait également, à l’occasion, être loué pour certaines festivités. C’est ainsi que, à la fin de mai 1921, se tint à Bergeyre une Fête des caf’conc organisée au profit de la fondation Dranem de Ris-Orangis (maison de retraite des artistes lyriques). Il s’agissait d’une sorte de gala mêlant les exercices sportifs sérieux à des jeux de type Intervilles. Dranem, l’illustre chanteur fantaisiste des « Petits Pois », était bien sûr présent, entouré de ses plus prestigieux confrères de music-hall : Mayol, Bérard, Georgel… ou de comiques de l’écran en vogue tel Biscot. Il donna lui-même de sa personne pour amuser le nombreux public en s’inscrivant dans la course « au bol d’eau ». Maurice Chevalier, quant à lui, parodia un combat avec le boxeur Criqui. Mistinguett présida au départ de la course des « sans gêne » où, parmi les concurrents figuraient rien de moins que Charlot - mais oui, le personnage de vagabond créé par Chaplin - et son partenaire de tournage Fatty Arbuckle. Ces deux stars du cinéma américain n’étaient pas alors aussi connues en France ; elles passaient à Paris pour promouvoir le film The Kid.
Naissance du village résidentiel
Ce gala comme celui des « Ex » qui suivit l’année d’après offraient à l’Olympique des rentrées d’argent appréciables car le sol de son stade, resté délicat, demandait de constants et coûteux travaux de consolidation. Au fil du temps, le club, qui rencontrait d’autres difficultés, ne parvint plus à les financer. En ce sens, les JO constituèrent le chant du cygne de Bergeyre. Dès 1924, il fut question de le liquider en même temps qu’était préparé le rachat de l’Olympique par le Red Star Amical Club, basé à Saint-Ouen (il demeure actif de nos jours). Le terrain vit encore se dérouler sur sa pelouse des matchs en 1925 mais, au mois d’avril de l’année suivante, la famille de Gaston Sigrand, qui était demeurée la propriétaire effective du stade, vendit ses terrains à un lotisseur immobilier (d’après carton V011 1369, aux Archives de Paris).
Ce personnage, Charles Pélissier, avait financièrement les reins assez solides pour supporter le choc de très gros travaux. En homme d’affaires éclairé, il avait flairé la bonne opportunité que pouvait représenter l’achat de l’espace du stade à une époque de crise du logement provoquée par la raréfaction des terrains à bâtir. Il vaut de détailler un peu son action car elle est directement responsable de la configuration du paysage urbain actuel de notre butte. Cela se peut grâce à l’existence, de nouveau aux Archives de Paris, du gros volume VB58 2.
Les pièces contenues montrent que l’entrepreneur Pélissier ne perdit pas de temps. Avant même que les terrains eussent été libérés des installations sportives, il préparait un plan de découpage en 220 lots de 100 à 1 500 m2 et traça cinq rues – nos rues présentes – pour les desservir.
État du lotissement Pélissier de la butte en 1928. Les croix bleues marquent certainement les lots vendus (doc. Arch. Paris).
En août 1926, ce plan recevait l’accord préfectoral assorti d’un cahier de charges relatives à la sécurisation du sous-sol.. Menant prestement les travaux prévus, le promoteur se trouva en mesure de commencer la vente des lots dès le milieu de 1927. Fin 1928, un très grand nombre d’entre eux avaient déjà été vendus et construites, 30 parcelles destinées à des pavillons individuels. Pélissier, et son associé, Stern au sein de la Société générale parisienne immobilière (SGPI), garda pour son profit direct les terrains du bord extérieur de la rue Barrelet-de-Ricou et ceux de la partie terminale de la rue Georges Lardennois. Sur ceux-ci, la SGPI entreprit l’édification, d’après les plans de l’architecte de renom Georges Planche, de la vingtaine d’immeubles qui, s’ouvrant sur la rue Manin (n° 1 à 17) et l’avenue Simon-Bolivar (n° 46 à 66) composent le fameux coffrage dépeint dans l’introduction de l’article.
Selon la parution de décembre 1929 de la revue professionnelle “ La Construction moderne †, également contenue dans le carton d’archives VB58 2, l’avancée des chantiers requit la résolution de plusieurs gros problèmes techniques. Les travaux s’achevèrent en 1930. A cette dernière date, d’assez nombreux lots demeuraient à bâtir mais les fondements de notre village Bergeyre étaient posés.
Moulou de La butte
Très bien mais “ quid †de l’espace des Folles Buttes ? demandera-t-on. Il ne faisait pas partie du lotissement de la SGPI et, à son propos, les informations sont très chiches. Deux dates servent de repères. En se fondant sur une annonce parue dans une feuille de presse bellevilloise, “ Le Funi †, il est possible de certifier que le parc d’attractions était encore en activité au printemps de 1925 puisqu’un grand bal s’y tint le 15 mars ; d’après le témoignage exceptionnel de quelqu’un qui sera sous peu présenté ici, il était en revanche à l’abandon complet autour de 1933.
Nombre de ses installations demeuraient néanmoins en place dans une traîne de terrains vagues peuplés d’herbes sauvages. Subsistait notamment la tour fantastique, qui, dressée à flanc de côte au-dessus de la rue des Chaufourniers, impressionna notre témoin.
Qui est-il ? Un gosse alors âgé d’une dizaine d’années que ses petits copains appelaient Cécel – car il se prénommait Marcel - et qui, adulte, deviendrait le si regretté crooner “ rive gauche †à la voix chaloupée Mouloudji. Moulou pour les proches. Un vrai poulbot du quartier des Buttes-Chaumont [10], enfant d’une famille ouvrière (père kabyle, maçon) qui habitait, vers 1933, un miséreux une-pièce du passage de la Puebla, aujourd’hui effacé des plans, à deux pas au nord de l’avenue Mathurin-Moreau [11].
La vie dans le foyer parental n’étant pas facile, Cécel, parfois accompagné de son frère, André, s’en évadait presque tous les jours pour gagner le fief des anciennes Folles Buttes devenu le terrain d’aventures des mioches du coin. Mouloudji, au sein de ses récits quasi autobiographiques [12], se rappellera, avec une émotion teintée d’un reste d’hallucination enfantine, l’époque de ses culottes courtes dans les friches encore sauvages de l’ex-butte Chaumont :
“ Nous arrivâmes ainsi, écrit-il dans “ Enrico †, au bout de la ruelle, puis mon père se mit à marcher plus vite, alors maman me prit par la main et m’entraîna en courant vers les Folles Buttes. La lune éclairait les rues et des ombres majestueuses tachaient les pavés. "Nous allons nous cacher dans la maison grise", me dit ma mère. Nous grimpâmes le grand escalier et nous arrivâmes devant la maison grise : c’était une vieille baraque inachevée, bâtie en forme de château, juste au pied de la colline des Folles Buttes. [...] Dehors, des ombres fantastiques s’allongeaient . C’était la saison des pluies et les bêtes, passantes vipéreuses, allaient et venaient avec des yeux luisants et le corps en rut. â€
C’est beau comme de l’Edgar Poe, non ? En un poème intitulé “ Madeleine †[13], il confessera par ailleurs sa découvert de l’amour, à 11 ans, dans les bras d’une fillette de la butte :
“ Où volais-je le premier baiser / Est-ce en vacances, à Saint-Junien / Ou au passage des Chaufourniers / Où tombait l’or des Algériens / Je crois que ce fut à Paris / Aux Folles Buttes, dans les étoiles / Comme dans les cartes postales / Que l’amour ensemble l’on fit / Nous devînmes de chastes amants / Et nous aimâmes follement / Des Folles Buttes aux Lilas / En l’année mil neuf cent trente-trois. â€
Comme il a été dit tout à l’heure, l’état actuel de la recherche de documentation ne permet pas de préciser la marche de la construction sur la partie Folle Buttes de notre colline. On peut seulement avancer avec une marge raisonnable de certitude que le lotissement s’est achevé après la Seconde Guerre mondiale. Partiel, il a laissé libre le flanc de côte au-dessus de la rue des Chaufourniers. A la bordure supérieure de celui-ci, au 70 de la rue Georges-Lardennois, le bâtiment d’allure avant-gardiste que conçut le grand l’architecte autrichien Jean Welz pour la famille Zilvelli date de 1933.
Cette maison est, avec l’immeuble qui lui fait face au coin de la rue Edgar-Poe, paré de lierre, le bijou de l’ensemble résidentiel de notre butte Bergeyre.
Belle mais discrète
Habiter une telle oasis de charme est une chance. Les artistes y ont trouvé un cadre de retraite tranquille propice à l’enfantement de leurs créations. Patrick Dupond, directeur de ballet à l’opéra Garnier, eut ainsi longtemps son domicile à Bergeyre ; Jean-Paul Goude, metteur en œuvre de cérémonies spectaculaires, ainsi que le designer de renommée internationale Marc Newson, entre autres exemples, y ont actuellement leur point d’attache.
Pourtant, si curieux que cela paraisse, la colline qui nous est chère, en dépit de son pittoresque et de sa situation exceptionnelle au-dessus de Paris, n’a pas alimenté beaucoup l’imaginaire des peintres, photographes, cinéastes ou romanciers. Il est vrai que, à moins d’y résider, Bergeyre est un peu caché.
Willy Ronis découvrit le site au début des années 1950. De ses balades du côté des Buttes-Chaumont provient l’une des plus belles photos de son œuvre, la descente de l’escalier entre la rue Georges-Lardennois et l’avenue Simon-Bolivar.
Le cinéaste Maurice Delbez, dans son film “ Un gosse de la butte †, montre le belvédère au bout de la rue Edgar-Poe en son état de 1963. Cette apparition s’opère d’ailleurs de manière frauduleuse car l’action dramatique de la scène tournée est censée se dérouler dans un cadre de Ménilmontant. Ah, les tricheries du septième art !
Dix-sept ans plus tard, “ L’Inspecteur la bavure †, de Claude Zidi, exhibe Coluche en pétanqueur fanfaron sur l’emplacement de l’actuel jardin partagé de la rue Georges-Lardennois [14].
En littérature, on vient de le voir, il y a les bouquins de Mouloudji mais aussi deux autres. Tout d’abord un roman de Denise François — une écrivaine bellevilloise pur jus — : “ L’Auberge du Grand Balcon †[15], dont la petite héroïne rebelle, Haine, fait elle aussi de l’éperon occidental de la vieille butte Chaumont son jardin de rêve réservé. L’action s’en déroule autour de 1830, c’est-à-dire bien avant l’implantation du stade Bergeyre, quand tout ce coin de Belleville affichait encore un visage franchement champêtre.
C’est dans les années 1950 que nous transporte le second roman : “ La Confession dans la colline †, d’Angelo Rinaldi [16]. Il y est beaucoup question d’un hôtel Lardennois et de la singulière communauté de personnes qui l’habite.

Mais pourquoi Bergeyre ?
Oui, pourquoi ce nom ? Réponse spontanée : afin de marquer la mémoire du stade. Cela paraît aller de soi si on oublie que le parc d’attractions peut lui aussi faire valoir des titres au chapitre du souvenir. Il a de plus l’avantage de renfermer dans sa désignation, Folles Buttes, la particularité géologique des lieux. Comme on l’a vu, c’est de cette dernière manière que Cécel Mouloudji appelait son terrain de jeu favori.
En fait, pendant comme après l’ère du stade et du parc, notre mont resta longtemps anonyme même pour ses habitants. Quand Willy Ronis passe par là avec son appareil, en 1950, le site n’est guère pour lui que le “ petit quartier à gauche des Buttes-Chaumont †(sur un plan de Paris, s’entend) [17]. C’est encore le cas pour Angelo Rinaldi.
Tout donne ainsi à penser que l’idée de fixer une désignation est un acte relativement récent, remontant tout au plus à trente, trente-cinq ans. Il ne vient nullement de la Ville de Paris, qui, aujourd’hui encore, ne voit pas trop la nécessité de baptiser, mais de l’amour que les résidents modernes ont voulu témoigner à leur colline “ Bergeyre †a donc été élu. Et cette préférence, après tout, ne découle peut-être pas seulement de l’ignorance ou de l’oubli du parc ni de la plus grande notoriété du stade mais aussi de la joliesse du vocable, aux connotations pastorales. Il colle en effet très bien pour évoquer l’ancestrale vocation de terre à moutons de la butte.
Maxime Braquet
[1] Michel Tagrine fut un jeune résistant qui périt dans les combats de libération de Paris en 1944. Sa bravoure s’illustra notamment autour des Buttes-Chaumont.
[2] Du moins est-elle attestée à partir de là par des documents mais l’origine est certainement plus lointaine. Peut-être remonte-t-elle, à Belleville comme à Montmartre, à l’époque mérovingienne, voire gallo-romaine.
[3] Ces fours, particulièrement nombreux dans le secteur de notre butte Bergeyre, sont à l’origine de l’appellation de la rue des Chaufourniers.
[4] Il s’agit à n’en pas douter de substituts de bâtiments antérieurs détruits lors des guerres de religion et notamment pendant le siège de Paris par l’armée d’Henri de Navarre, le futur roi Henri IV.
[5] Un seul survécut, qui se trouvait à l’arrière de la butte Bergeyre, au carrefour des actuelles rues Préault et Fessart. Encore appelé moulin de la Galette autour de 1880, il ne moulait en vérité plus grand-chose car son propriétaire l’avait aménagé en guinguette.
[6] Musée Carnavalet (pièce n° 1691 du catalogue).
[7] L’écran, avancent certains chroniqueurs, avait une surface de 42 m2. Le cinéma offrait, par les beaux jours, bien sûr, des séances de projection de deux heure trente à un public pouvant rassembler jusqu’à 3 000 spectateurs. On imagine une disposition en amphithéâtre mais, à vrai dire, la documentation manque à ce sujet. Les exploitants premiers pourraient avoir éte le couple Perret qui, selon un acte notarié figurant dans le carton d’archives de Paris VB58, était en tout cas propriétaire des sols en 1912.
[8] Dans une manière de publi-reportage, le journal “ Le Matin †du 31 août 1913 donne à lire ces lignes : “ L’admirable parc verra aujourd’hui une foule plus nombreuse encore que les dimanches précédents car les distractions ne manquent pas aux Folles Buttes. Bal à grand orchestre tyrolien et restaurant à petites tables à prix modérés. â€
[9] Voir la relation de ses performances dans le petit article spécifique, séparé.
[10] Voire sa présentation plus détaillée dans l’article spécifique qui lui est consacré sur ce site Web même, sous l’onglet “ Quartiers libres †.
[11] Les opérateurs de la firme à la marguerite venaient pratiquement en voisins puisque la Gaumont avait, à cette époque, son établissement principal dans le quadrilatère délimité par les rues des Alouettes, Carducci, de la Villette et Botzaris. C’était la légendaire cité Elgé (LG, Léon Gaumont), à 300 mètres de la butte Bergeyre.
[12] “ Enrico †, éd. Gallimard, 1944 (réédition en 1998) ; “ Le Petit Invité †, chez Balland, 1989 (“ Livre de poche †, 1991).
[13] Dans le recueil “ Complaintes †, éd. Seghers, 1975, où on lit aussi “ Passage Puebla †.
[14] Visionner la scène sur le Web : http://www.dailymotion.com/video/xi...
[15] Ed. Filipacchi, 1990.
[16] Ed. Gallimard, 1994.
[17] Outre celle signalée pus haut, trois prises de la butte par Ronis sont incluses aux pages 4, 6 et 85 de son portfolio de 1954, “ Belleville-Ménilmontant †, réalisé avec un texte de Pierre Mac Orlan (éd. Arthaud).