Persistance de la mémoire

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Deux bars à Belleville


Révision rédactionnelle du 4 janvier 2017 : Ouf, demi-soulagement, le plan dit de réhabilitation de la rue Dénoyez, qui a déjà lourdement frappé sur le trottoir des numéros pairs, va finalement épargner le Vieux Saumur. Enfin, en partie : l’immeuble actuel du n° 10, rue de Belleville va être remplacé mais l’agencement intérieur du café sera conservé.


Aux 8 et 10 de la rue de Belleville, de part et d’autre de la rue Dénoyez, tout près du boulevard et du métro, c’est drôle comment les choses se sont faites. Aux Folies et Au Vieux Saumur, les deux cafés qui logent à ces adresses, étaient il y a quinze ans des établissements certes passablement achalandés mais somme toute anodins, la clientèle, routinière, y alternant chaque jour selon le rythme des occupations ordinaires des habitants du quartier, du petit noir du matin, avant d’aller au boulot, au verre d’apéro ou de rince-café du soir.

Les Folies se faisaient principalement remarquer en raison de la réunion de mammas juives (on est là, ne l’oublions pas, à l’orée de la cité sépharade bellevilloise) qui, quotidiennement, le matin et jusqu’aux premières heures de l’après-midi, occupait ­ et occupe encore ­ une bonne partie des places assises de la salle. Et puis, vers 1995, sans qu’on sache trop par quel bouche-à-oreille et bien qu’on se soit peu rendu compte, au début, de la naissance du phénomène, voilà que ces deux bars se sont transformés en point de rendez-vous de la jeunesse, et pas seulement de celle de Belleville.

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Dès 17 heures, les jeunes (au sens large) s’assemblent en foule aux guéridons des terrasses qui, hier réduites à un rang ou, l’été, à deux, s’étalent maintenant largement sur le trottoir presque en toute saison. Il y a d’autres exemples de ces essaims juvéniles dans le secteur, au bas de la rue de l’Atlas, notamment, ou bien au sommet de la rue Vicq-d’Azir sans oublier la place Sainte-Marthe, mais, Aux Folies et Au Vieux Saumur, le spectacle est véritablement saisissant.

Des décorations murales, des incrustations de photos et documents sur les tables, apprennent aux nouveaux fidèles l’ancienneté des lieux sans remonter toutefois en deçà du XXe siècle. En vérité, leur passé est beaucoup plus lointain que cela. L’un et l’autre ont figuré pendant près de cent cinquante ans un emblème du gai Belleville, gloire dont l’étoile s’était quelque peu éteinte après 1960.

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Bonne lecture sous le petit noir.

Cela prit racine à la fin du XVIIIe siècle, lorsqu’un cabaretier du voisin faubourg du Temple acheta le quadrilatère de terrains et de bâtis compris entre le boulevard de Belleville, la rue Lémon, la rue Dénoyez et un peu au-dessus. Dénoyez, c’était précisément le nom du marchand de vin en question, Gilles de son prénom. Vers 1790, donc, il commença à mener son activité à la Vielleuse, où il succéda au sieur Close en donnant plus de lustre à son commerce.

La place, auparavant, avait été le siège d’une ferme connue sous l’appellation de Vache noire. Autour de 1810, après le décès de Gilles, l’un de ses fils, Jean-Claude, installa un nouveau cabaret à l’endroit qui constitue de nos jours le n° 10 de la rue de Belleville, là ou se tient donc le Vieux Saumur actuel dans un bâtiment qui, pensez bien, n’est plus celui d’origine. Ce deuxième établissement de la famille Dénoyez (qui en posséda plusieurs autres tout autour) reçut pour enseigne Le Grand Saint Martin.



Au temps de la
« descente de la Courtille »

Entre 1810 et 1848, environ, ce cabaret jouit d’une renommée exceptionnelle dans tout Paris, et même hors de la capitale voire à l’étranger. Son prestige égala presque celui du légendaire Tambour royal de Jean Ramponeau dont l’astre, une cinquantaine d’années plus tôt, avait brillé en aval, au bord de la rue Saint-Maur.

Le Grand Saint Martin représentait exactement ce type de cabaret champêtre qu’on a appelé guinguette. Il se composait d’un débit de boisson, d’une salle de restauration (plus des cabinets particuliers à l’étage) et d’un grand jardin ­ voire un parc ­ arboré avec l’aménagement d’aires de jeux de plein air, de tonnelles, de charmilles… Il appartenait à un temps où le bas Belleville, qu’on appelait plutôt la Courtille, ne présentait pas du tout le visage actuel, on s’en doute un peu, mais celui d’une banlieue encore en grande partie rurale.

Le climat délicieusement bucolique de la place faisait que le « Dénoyez » était entouré d’un gros nombre d’autres cabarets profitant des mêmes attraits. Le tout formait une sorte d’agglomération ginguettière, l’une des plus importantes que l’on trouvait aux portes du Paris d’alors ; certainement l’une des plus fréquentées, sinon la plus courue, par les Parisiens en goguette.

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Le Grand Saint Martin en 1840, station de la voiture omnibus.


Le Grand Saint Martin, maison Dénoyez, était le roi de ce village. Son succès atteignait un point d’incandescence à la fin du mois de février, au terme de la période annuelle des festivités carnavalesques encore très marquées dans la capitale (elles s’étioleront au-delà de 1860). Au petit matin du mercredi des Cendres, à l’entrée des semaines de carême pré-pascal de la tradition chrétienne, c’est chez Dénoyez, chaque an, qu’était fixé le point de rendez-vous de tous les « masques » décidés à enterrer dans l’ambiance bachique adéquate le bonhomme Carnaval une fois pour toutes ­ jusqu’à l’année suivante.

Devant le Grand Saint Martin se formait un cortège d’attelages surchargés de fêtards avinés aux costumes invraisemblables qui, cela fait, entreprenait de descendre cahin-caha la rue du Faubourg-du-Temple jusqu’à la place aujourd’hui nommée de la République. C’était un défilé tapageur, paillard, grotesque, hénaurme en un mot : la fameuse « descente de la Courtille » qui, à l’âge romantique de Paris (1825-1850), constitua une date dans le calendrier des amusements publics.



Les ancêtres cafetiers et
le « Bal des Folies de Belleville »

La gloire de la maison Dénoyez pâtit quelque peu du déclin de cette manifestation après 1842. Ses dirigeants d’alors, deux fils de Jean Claude, s’adaptant au changement des temps et des goûts, ouvrirent autour de 1846, en face de l’installation mère, dans les jardins de la guinguette, un bal qui prit bientôt l’enseigne des Folies de Belleville ­ mais les habitués préféraient dire Folies Dénoyez. Dans les années 1860, l’établissement total du Grand Saint Martin, dont le parc, fut désagrégé et loti. C’est l’époque où des travaux de rénovation immobilière et d’urbanisation composèrent les grandes lignes du paysage riverain de notre rue Dénoyez de 2010.

Il faut se représenter que, au milieu du XIXe siècle, le bas Belleville avait déjà perdu tous ses caractères ruraux antérieurs et s’était transformé en petite ville. A chacun des angles de la rue Dénoyez, donc, naquirent les maisons de vin ancêtres du Vieux Saumur et du bar Aux Folies. Au 8, c’est le sieur Papin, locataire de la famille Dénoyez ou propriétaire, je ne sais, qui s’installa, à côté de l’entrée du bal mais abrité dans la même nouvelle construction que lui, qui était désormais une salle couverte ; au n° 10, l’exploitant était un certain Vienne, qui abandonna l’enseigne quasi mythique des Dénoyez au profit d’une nouvelle désignation, en elle-même de résonance mythologique, le Calliope.

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Le Bal des Folies de Belleville et le café Papin en 1869.


La maison Vienne faisait concert, l’ère des cafés-concerts ayant commencé, qui supplantait les antiques plaisirs de guinguette. Le Bal des Folies ne tarda pas à suivre l’exemple et, pour plusieurs décennies, devint en quelque sorte polyvalent puisque, aux activités de danse et de chanson, il adjoignit des représentations théâtrales. Entre 1903 et 1914, il fut du reste entièrement consacré à cet aspect et rebaptisé Théâtre populaire de Belleville. Eugène Berny, son directeur pendant les trois premiers ans, proposa des programmes de qualité, exigeants mais accessibles, au public bellevillois essentiellement ouvrier. Il défendait les principes qui seront à la base du TNP de Firmin Gémier et de Jean Vilar.

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Pied de la rue de Belleville en 1905. Lire à droite l’enseigne du Théâtre populaire.


Le music-hall puis cinéma des « Folies »

La guerre de 1914-1918 mit fin à l’expérience théâtrale exclusive et les Folies-Belleville, comme on disait désormais, reprirent la formule ancienne à partir de 1915. Du côté des chansons, ce fut dès lors, plus qu’un café-concert, un music-hall, dont le genre moderne venait d’outre-Atlantique. Mais le théâtre conservait son droit de cité, tout comme des formes très différentes de spectacle, tels les matchs de boxe. Il y eut même des revues de nu ! Il fallait bien varier les genres, il importait de résister à l’impérialisme de la toute nouvelle star des plaisirs populaires, le cinéma .

La plupart des anciens cabarets concurrents de celui des Dénoyez et qui, avec le temps, s’étaient eux aussi mués en cafés-concerts baissèrent pavillon devant la puissance conquérante du rival juvénile dans les années 1910 et 1920, se convertissant en salles de projection. Les cinoches de quartier si chers à la mémoire du Bellevillois Eddy Mitchell. Les Folies furent les dernières à résister. Et pas si mal car, pendant la Seconde Guerre mondiale et à la Libération, elles étaient encore un music-hall de rang tout à fait sérieux sur la place de Paris, accueillant des vedettes consacrées, comme Lucienne Boyer ou Gaston Ouvrard par exemple, ou participant à la promotion de nouveaux talents tels Line Renaud ou Yves Montand.

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La scène et les spectateurs des Folies vers 1945. Image tirée de « Quai des Orfèvres ». On reconnaît les acteurs Suzy Delair (la chanteuse) et Bernard Blier (le pianiste). »


Mais la lointaine héritière du Grand Saint Martin, qui avait vu le miracle Edith Piaf prendre de l’ampleur sur sa scène, dut finalement s’incliner en 1947 et se résoudre à déplier chez elle l’écran blanc. Le cinéma des Folies naquit, qui ne profita cependant pas très longtemps du prix de sa conversion car arriva la télévision de masse dans les années 1960. Maussade, il vivota encore un peu puis, en 1975, abandonna la place à un tout autre avatar, un magasin de la chaîne d¹épicerie " discount " ED (Dia à présent). Ainsi avance le temps, pas forcément avec bonheur.

Tout en étant parfaitement indépendants du music-hall, le Vieux Saumur, descendant du Calliope, et le bar Aux Folies, arrière-petit-fils de la maison Papin, profitèrent bien entendu de son voisinage à la haute époque. C’est ainsi que, vers 1932, les clients pouvaient côtoyer la grande Fréhel au comptoir des Folies, ou de celui d’outre-rue Dénoyez, venue se rafraîchir après son tour de chant, ou avant sinon pendant. Fidèles du Vieux Saumur en 2010, savez-vous que, au temps où il tourna quelques scène s de son Orphée dans des rues de Belleville (1950), il n’était pas rare de rencontrer Jean Cocteau, sans doute accompagné de Jean Marais, à la table où vous sirotez un petit blanc ou une bière ? Il faut en tout cas se réjouir, je dis ça pour terminer, parce que, après une extinction de flamme d’une trentaine d’années, l’âme de lieux ancestraux s’est rallumée, au moins en partie, au pied de la rue de Belleville.

À deux reprises, le Dénoyez s’est introduit sur la grande scène de l’histoire. Ce serait malheureux d’oublier de le signaler même en appendice à l’article. Ce fut d’abord en juillet 1840, pour accueillir les quelque 1200 participants du premier banquet communiste jamais connu dans le monde, celui que les historiens de la politique appellent justement le banquet de Belleville. L’autre fois, c’était entre novembre 1868 et décembre 1869, quand le Bal des Folies-Belleville offrit son enceinte à une longue série de réunions publiques dans laquelle fermenta l’esprit de la Commune de Paris, du printemps 1871. On y vit et entendit les futurs éminents communards Gabriel Ranvier, Jules Vallès et Eugène Varlin.


Maxime Braquet



Toute utilisation en dehors du cadre privé ou scolaire doit faire l’objet d’une demande auprès de l’association la Ville des Gens : info chez des-gens.net ou de M. Braquet : bramax2013 chez hotmail.fr

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Réactions
par Nostalgie.. - le : 28 mai 2013

Deux bars à Belleville

.. Parmi ses divers petits contrats éphémères, j’ai sous les yeux, celui d’une petite chanteuse fantaisiste de 20 ans "engagement" qu’elle signait le 12 mai 1938 avec Messieurs Aveline et Vylna directeurs des folies Belleville d’ alors.. Elle s’appelait Rosy Gold.. quelques photos, des chansons entendues dans toutes les réunions de famille.. C’était ma mère.. et j’essaie de retracer son "petit parcours d’artiste " .. de contrat en contrat.. et ainsi aux Folies Belleville.. MERCI, de m’avoir permis de connaitre un peu de l’histoire de ce lieu que vous décrivez si bien.Cordialement.

Répondre à Nostalgie..

le : 29 mai 2013 par Salvatore en réponse à Nostalgie..

Deux bars à Belleville

Merci pour votre message.
Cordialement.
S.Ursini
La Ville des Gens

le : 29 mai 2013 par Maxime Braquet en réponse à Nostalgie..

Deux bars à Belleville

Chère Nostalgie
Je regrette fort de ne pouvoir vous aider. Ma documentation, et c’est un tort, je le vois bien, ne va pas jusqu’aux contrats des artistes "embauchés" aux "Folies Belleville". A ma grande confusion, j’avoue de plus n’avoir jamais entendu parler de Rosy Gold.
Je suis cependant en contact avec un historien dont la "spécialisation" , contrairement à moi, est justement l’histoire des cafés-concerts et des music-halls parisiens. Je vois avec lui et vous récris en ayant l’espoir aujourd’hui que cette personne indiquera au moins des pistes précises de recherche.
Je vous remercie de vos compliments.
Je suis content de vous saluer.
Maxime Braquet

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