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Du naturel au surréel : MICHA ARKHIPOV


Notre arrondissement a la chance, le mot est pesé, d’abriter un peintre aussi talentueux que Micha Arkhipov. Une reconnaissance plus large ne devrait pas tarder, il faut seulement lui laisser un peu de temps car il n’est en France que depuis 1994 et n’a pas encore quarante ans. Portrait.

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Hasard ou pas hasard, il habite la partie de notre arrondissement déjà marquée par la présence russe, notamment par l’Eglise Saint-Serge, toute de bois construite et nichée dans un écrin de verdure, en haut d’une butte où l’on accède par le 91 de la rue de Crimée.

Quel parcours depuis sa naissance près de Toula à 600 km de Moscou ! En fait, la peinture le guettait dès le berceau car sa mère adorait le dessin et n’a jamais cessé de l’encourager dans cette voie. Il prend en effet ses premiers cours à l’âge de 9 ans. Ensuite il vivra à Orenburg, près de la ville d’Oural et du fleuve qui fait frontière avec le Kazakhstan et sépare aussi l’Asie de l’Europe. Une position charnière qui ne manquera pas d’influencer non seulement l’ouverture d’esprit de Micha, mais aussi son travail de peintre.

A dix-sept ans, après son bac, il est contraint de faire son service militaire qui représente une étape importante dans la vie d’un jeune russe. En dépit de sa durée de deux ans, l’armée n’a pas un instant terni sa motivation. Opportunisme ou chance ? Micha dit, non sans humour, que "l’armée forme l’esprit d’un homme, c’est l’école de la vie". Ce fut pour lui une période privilégiée et profitable à plus d’un titre, y compris pour la peinture, car il côtoyait les meilleurs élèves des grandes écoles difficiles d’accès, auprès desquels il a continué d’apprendre.

Une petite explication s’impose ici. L’entrée dans les deux meilleures écoles d’art russes de Moscou et de Saint-Pétersbourg exige, soit d’être pistonné, soit de subir une présélection parmi 5 000 candidats pour n’en retenir que 50, puis une sélection encore plus sévère qui aboutit à trois places seulement. Les plus acharnés tentent leur chance pendant dix ans. On peut comprendre car, à la sortie, l’artiste reçoit un atelier et des commandes, et surtout il est respecté et considéré.

Micha, lui, pour gagner du temps, choisit de faire l’Ecole de stylisme d’Ivanovo, grand centre textile de l’ex-Russie, où, pendant quatre ans, il étudie le décor intérieur, les techniques du batik, de la tapisserie et du dessin de tissus d’ameublement pour des commandes publiques. Il enchaîne à l’Institut national de Théâtre, de Musique et de Cinéma de Saint-Pétersbourg où il restera cinq ans. Elite de l’élite, puisque cette école qui n’existe que depuis 50 ans, n’a formé que 150 artistes. Là, Micha prend les options peinture et réalisation de spectacles, toujours très soucieux d’apprendre avec finesse et d’exprimer son sens de la perfection, si caractéristique de sa culture. Toutefois, pour des raisons d’éthique personnelle et politique, il ne fera pas profiter son pays de ses qualités pourtant régulièrement remarquées tout au long de ses études. Un beau matin, il lui faut partir en Europe, à Berlin si possible, mais le destin le conduit plutôt en Hollande pendant trois mois où, avec le recul du temps, il serait tenté de penser qu’il n’y a décidément pas de hasard comme on le verra dans la suite de son histoire.

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La genèse.


Émigrer pour mieux trouver sa voie

C’est donc à Paris qu’il débarque avec un bagage insignifiant, sans argent, et ne parlant pas notre langue, avec seulement un numéro de téléphone prometteur de contact avec une communauté russe. L’aventure n’était peut-être pas si hasardeuse quand on écoute Micha affirmer, "j’avais une grande foi dans la société française et je savais qu’ici je retrouverais de nouvelles racines". Le principal était là, le courage et la ténacité ne pouvaient que favoriser la suite des événements. Le premier l’amène à partager le squat d’artistes de l’Ile-de-la-jatte à Neuilly où, pour concrétiser sa volonté d’intégration, il peint des œuvres abstraites dans la tendance actuelle. Il y ajoute une recherche du centre, son centre, quasi présente sur chaque tableau car, pour lui, l’intériorisation rime avec inspiration.

Aussi, à partir de 1998, vous n’imaginez pas combien il apprécie d’avoir son propre atelier rue Petit. Une chance n’arrivant jamais seule, il rencontre l’amour d’une compatriote et reçoit aussi le soutien de son maître et ami peintre Beriozkine, vivant à Paris pour les mêmes raisons que son élève. Tous deux visitent un jour le Louvre, et Micha tombe en arrêt devant les miniatures de l’Ecole des "Petits Hollandais" des XVIe et XVIIe siècles. Le choc est suffisamment fort pour le faire changer radicalement de style, prenant conscience qu’avec cette technique picturale, il pourra vraiment appliquer ce qu’il a appris en Russie. De plus, il ressent profondément qu’il s’engage dans la voie qui lui convient le mieux et pour laquelle il investit tous ses efforts jusqu’à maintenant. Il peut enfin laisser libre cours à ses rêveries et à sa douceur pour outrepasser ses angoisses de créateur déraciné. En réalité, il trouve son unité dans son art et c’est avec un réel bonheur qu’il crée, animé par une conviction sans faille.

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Citron au décollage.


Une technique classique au service d’un surréalisme original

Exceptés quelques trompe-l’œil en petits formats, ses tableaux mesurent en moyenne 30 x 40 cm. Ses grands thèmes favoris sont les paysages illustrés par une multitude de menus détails de la nature. Il doit ce sens poussé de l’observation à ses professeurs russes qui lui ont permis de révéler ses capacités innées en la matière. Il met son travail attentif au service de son imagination débordante, pure et spirituelle, c’est-à-dire bien au-delà d’un résultat visuel. En effet, ses compositions n’existent pas, mais les éléments de la nature sont vrais, souvent à taille réelle, qu’il s’agisse d’un insecte ou d’un fruit. Ceux-ci occupent le premier plan du tableau, posés sur un socle de bois en perspective et les paysages fictifs s’étalent en arrière plan avec légèreté et délicatesse. La faune et la flore s’épanouissent avec délectation.

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Les trois couches culturelles.

L’hyperréalisme ou le surréalisme de Micha, selon les critiques d’art, est loin d’être sauvage, comme on peut parfois le constater dans l’Ecole française. Ici, l’homogénéité remplace les contrastes incompatibles, la douceur romantique supplante l’agressivité.

Pour réaliser ses tableaux, Micha utilise l’huile ou la tempera, faite à partir de minéraux réduits en poudre et mélangés à de l’eau ; il peint toujours sur bois en trois plans minimum, grâce à sa maîtrise rigoureuse des perspectives. Il tire son talent pour peindre la lumière de l’Ecole de Saint-Pétersbourg et les techniques de détails de l’Ecole Hollandaise. Ce mélange savant présente une spécificité unique dont Micha préserve le secret de préparation et d’exécution des tableaux. "Pas de recherches vulgaires dans les formes et les couleurs", précise Micha qui s’attache à respecter les méthodes classiques, tel un avant-gardiste qui fait sa révolution face aux tendances artistiques actuelles, poussées à leur paroxysme, selon son ressenti personnel. Un spécialiste de l’art pictural du XVIIe siècle citait lors d’une exposition dans une galerie du Palais Royal, "il touche la terre avec l’aile d’un oiseau et fait tenir les océans dans une larme. (Il réussit effectivement, sans égal, le dessin et le volume d’une goutte d’eau). Le Zéphyr qui souffle sur ses natures mortes réveille les flammes dont le phénix renaît".

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Le jeu d’échecs.


Pendant les expositions, les visiteurs reviennent car il y a une histoire à lire et ils veulent découvrir la suite. Micha travaille beaucoup les symboles, comme les bateaux volants ou fantômes Hollandais qui partent vers l’inconnu, les pipes, les coquillage … Ses expositions personnelles se tiennent à Hambourg dès 1993 et à Paris depuis 1999 à la galerie Christian Siret au Palais Royal, 136 galerie de Valois et à la galerie Amyot dans l’Ile-Saint-Louis de 2000 et 2002. Les expositions collectives ont lieu à Ivanovo dès 1986 et dans les musées des Arts de Vladimir et de Pskov, à Saint-Pétersbourg, Berlin et à Montrouge pour l’exposition privée de peintres russes de 1995. On peut trouver ses œuvres dans des collections privées en Russie, Ukraine, Pologne, ex-Yougoslavie, Pays-Bas, Royaume-Uni, Etats-Unis et en France, du côté de Deauville et de la côte d’azur où ses marines sont très appréciées actuellement. Ses tableaux plaisent aux Américains et aux amateurs des ventes aux enchères de Drouot qui n’hésitent pas à y mettre le prix. Parallèlement, Micha restaure des icônes, son autre passion qui lui permet de se relier au divin et d’être en harmonie avec ses croyances. Chaque icône qu’il touche lui impose de recevoir au préalable l’absolution et une cérémonie de communion après confession, auprès d’un révérend père. Alors mystique Micha ? Anticonformiste c’est sûr à l’égard de ses pairs ! Pour notre plus grand plaisir.


Sylviane MARTIN
Photos : François EGLIN



Article mis en ligne en février 2015.

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