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Récit historique

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Et si l’on ne bradait pas l’Hôtel-Dieu ?


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Paris le 4 septembre 1865

Mon affectionné cousin

Alors qu’une menace sérieuse planait sur l’Hôtel-Dieu et que de toutes parts s’élevaient les protestations, pour apaiser ma rage de voir encore la destruction de notre grand hôpital remise sur le tapis, j’ai relu votre dernière lettre. Seigneur ! Quel brio et quelle flamme avez-vous apportés dans votre relation du mariage de notre chère cousine, j’en suis encore toute étourdie, quelle fidélité dans la description de la cérémonie et ce jusque dans ses moindres détails ! Croyez bien que je ne regrette nullement d’avoir manqué une telle mascarade et je me sens presque redevable à l’égard des cochers qui ont eu l’aimable idée de se mettre en grève et m’ont empêché de me joindre à vous. Ouf ! Désormais Alice, devenue madame de Kermac, ne nous importunera plus.
Du moins, espérons-le.

En quelque sorte et à votre manière, vous avez bradé notre cousine à ce brave Léon de même que le gouvernement s’apprêtait à le faire avec notre Hôtel-Dieu ! Notre Empereur et son préfet n’avaient-ils pas eu, l’an passé, après de longues tergiversations, la fâcheuse idée de signer l’arrêt de mort de notre vieil édifice sous le prétexte fallacieux d’extirper cet abcès du centre de la ville, avec derrière la tête, l’idée de libérer, du même coup, des terrains à forte valeur marchande ? A ce train-là, ai-je remarqué d’un ton de moquerie, pourquoi ne pas mettre les Tuileries en location meublée ou même vendre par appartements le château de Versailles ?

A l’ouvroir, nous en parlions longuement. Tandis que Mlle Pioche s’appliquait à tirer les fils d’une pièce de toile pour l’orner à l’aiguille d’un jour échelle, Mlle Eulalie s’indignait de l’augmentation des prix des étoffes, et notamment des soies, souvent brûlées par suite de leur exposition à la forte lumière des nouveaux étalages. Les demoiselles Fiacre étalaient leur rancœur : comment le pouvoir en place osait-il s’attaquer à cette vaste citadelle, tant de fois décriée, de la santé publique ? Notre chanoine Bertrand, qui passe souvent à l’ouvroir pour s’informer de nous, après avoir exprimé son désir de ne pas s’attarder, prêta l’oreille à nos propos et s’intéressa à à notre conversation. Au tour que prenait celle-ci, il ne put s’empêcher d’y mêler son grain de sel teinté d’un brin de colère, bien compréhensible de sa part, sur le sujet qui nous animait.

- Mais il ne s’agit pas comme vous semblez le croire d’une nouveauté ! Réfléchissez un peu. Sa situation exceptionnelle au cœur de Paris fait que notre grand hôpital a toujours été l’objet de convoitises. Sans vouloir manquer à la charité, je dois à la vérité d’avouer qu’il semblerait que la construction de quelques beaux immeubles sur cet emplacement privilégié intéresserait bien des spéculateurs… N’oubliez pas, mesdames, que fondé par Henri IV, une longue tradition chrétienne fait de notre Hôtel-Dieu, dont la masse imposante se dresse face à celle du palais du Louvre, un témoin grandiose de toute une aventure qui, au cours des siècles, est devenu le symbole du soulagement de la misère, un lieu d’asile, un îlot préservé au sein de la cité.

« On y est reçu à toute heure, sans exception d’âge, de sexe, de pays, de religion » disait le docteur Tenon au XVIIII siècle [1]. L’hôpital s’est construit au long du temps à coups d’agrandissements et d’ajouts successifs, commenta notre verbeux chanoine dont l’éloquence ne tarissait jamais. « L’Hôtel-Dieu, qui n’est en somme qu’une réunion de maladreries superposées, est le plus sain de nos hôpitaux et je constate que le pourcentage des décès y est plus faible qu’ailleurs » [2].

« On attribue sa salubrité relative à ce que, formé de bâtiments parallèles séparés les uns des autres, placés sur les rives de la Seine, il est constamment balayé par des courants d’air vivifiants qui emportent les miasmes putrides et versent à flot l’oxygène autour des malades » [3].

Jadis, poursuivit le chanoine avec sa fougue coutumière, la Seine coulait juste à ses pieds, l’hôpital bénéficiait ainsi d’une sorte de tout-à-l’égout, en y rejetant ses eaux usées. Les bâtiments du corps principal descendaient jusqu’au niveau du fleuve. Un pont couvert en bois permettait le passage et la petite église de Saint-Julien-le Pauvre tenait lieu de chapelle mortuaire.

- Et voilà les lieux que les gouvernements successifs ont voulu s’approprier, s’écria Mlle Matois d’un ton pincé, ainsi il y a longtemps que les constructeurs se tiennent à l’affût, dans l’unique but de gagner de l’argent, de dépouiller les pauvres et de les chasser de leur asile pour installer à leur place de luxueux appartements !

- Hélas ma pauvre amie, ajouta le chanoine d’un air de commisération que Mlle Matois fort imbue de sa personne n’apprécia pas, il y a bien plus longtemps que vous ne le pensez que le déménagement de notre vieil hôpital a été demandé. Déjà en 1832, on parlait de le remplacer par une simple infirmerie et de reconstruire ces bâtiments en aval de Paris, dans l’île aux Cygnes, mais les médecins s’y étaient opposés au nom de la tradition. « On verrait à regret le malheureux privé de son antique refuge » disaient-ils [4].

Au même instant, le père Eustache, le trésorier et ami de l’ouvroir, réputé pour écouter aux portes, glissa son nez de fouine en faisant grincer l’huis :

- Seigneur Jésus ! s’exclama-t-il, je parie que vous vous entretenez encore de l’histoire de notre cher Hôtel-Dieu sur laquelle les gazettes ont tant glosé. Un miracle était attendu, il vient de se produire et cela ne vaut plus la peine d’évoquer la suppression de notre cher hôpital. Sa Majesté et Haussmann viennent de faire le choix d’une reconstruction sur les lieux. L’Hôtel-Dieu est sauvé, vous dis-je, sauvé !

Le brave homme était radieux et secouait la main du chanoine Bertrand. Excédée, Mlle Pioche leva les yeux de son ouvrage et rencontra mon regard narquois. Entre-nous, le message était passé. L’Hôtel-Dieu était sauvé, mais pour combien de temps ?

Voilà mon bon et très cher cousin les propos qui ont agité ces dernières semaines notre petite communauté bellevilloise. J’espère vous lire bientôt et je vous adresse ainsi qu’à cousine Marie-Odyle mes pensées les meilleures.

Votre affectionnée cousine.


p.c.c. Denise FRANCOIS.


Quimper le 15 septembre 1865

Ma très chère cousine

« On verrait à regret le malheureux privé de son antique refuge » vous a dit votre chanoine à propos de votre hôpital. Cette phrase vient fort à propos conforter mon humeur. Les jours gris de septembre se succèdent, l’équinoxe approche et avec elle son cortège de vents et d’averses. L’éther du poète est gris, mon ciel aussi. Il ne tient qu’à vous qu’il ne s’éclaircisse. Oui ma bonne, on verrait à regret le malheureux privé de son antique refuge et ce refuge -mon refuge- ma cousine, c’est Vous. Depuis longtemps je pensais que vous le saviez, je croyais que vous auriez deviné la profonde signification de mon exil breton. Ne vous est-il jamais venu à l’esprit que je m’éloignais volontairement pour éviter de penser continuellement à vous !

Ne croyez pas que je me morfonds d’envie depuis les épousailles de cette punaise d’Alice, que je désire à mon tour un établissement qui tarde à venir. Non, mes sentiments allient la profondeur à l’ancienneté. Enfants déjà nous étions indissolublement liés, nos jeux dans votre propriété du village de Belleville, cette certitude que nous avions de continuer ainsi, proches l’un de l’autre avant que les vicissitudes de la vie ne nous séparent, que nos chemins prennent des directions différentes. Aujourd’hui nous voilà, nous, deux être séparés par la distance mais certainement point par les sentiments, deux êtres qu’une minime différence d’âge, sous la sentence parentale, avait condamnés à la séparation. Et aujourd’hui qu’en est-il ? Que vous reste-t-il ? Votre chanoine, votre ouvroir ? Et moi les sorties limitées d’une cité de province, les invitations intéressées de familles décrépites soucieuses de caser leurs laiderons invendus ? Les sorties entre « garçons » avec ce brave Léon (qui, soit dit en passant n’est pas aussi benêt qu’on le pensait, ont perdu le sel de la nouveauté : mêmes lieux, mêmes futilités, tout cela m’ennuie à un plus haut point et me fait prendre conscience de ma solitude. Hier encore, Léon m’avait traîné au cabaret et je ne m’y amusais guère, je songeais à me retirer au monastère de Landevennec pour peu que ma réputation de joyeux célibataire (totalement injustifiée) ne m’ait point précédé auprès du Père Abbé.

Voilà ma cousine, je vous ai jeté le cri de mon désespoir, l’entendrez vous ?

Mais je n’y tiens plus, je ne saurais terminer notre correspondance sans vous narrer à mon tour ce qui fait frémir toute la bonne société de notre bonne ville et plus particulièrement votre serviteur si aimant. Léon Alice… Oui, Léon et Alice, Alice et Léon, quelle comédie, quel théâtre nous jouent-ils ! A Paris vous avez votre Sardou nous, ici, nous avons les Kermarc. Je vous ai fait part des espoirs tant nocturnes que matrimoniaux de notre Léon peu après son mariage. Eh bien ses espoirs légitimes furent déçus, que dis-je anéantis. Au fil des semaines, de longue et sèche, notre Alice s’arrondissait. Au bout d’un moment j’ai du me rendre à l’évidence : Léon avait fait vite. J’entrepris le jeune épousé lors d’une de nos soirées au cercle, en lui reprochant malicieusement de délaisser son épouse alors que… Le pauvre garçon tomba littéralement des nues. « Comment est-ce possible ? Je ne l’ai jamais touchée, elle a toujours fermé la porte de sa chambre à double tour ! » Abasourdi sur le coup je compris rapidement que notre Léon vivait dans la plus parfaite indifférence et comment aurais-je pu l’en blâmer- avec cette impossible Alice. Il fut plus surpris qu’éploré. Il est vrai que depuis quelques mois notre Léon n’était plus le niais que j’avais connu avant ses noces, je dois même dire qu’il était devenu un assez joyeux compagnon. Quelques semaines plus tard, le doute n’était plus permis, Alice attendait bel et bien un enfant et, un soir où il était un peu gris, Léon parla un peu fort de ses malheurs, enfin de ce qu’il appelait en riant ses malheurs parce que dans le fond, assurait-il, il s’en fichait comme d’une guigne… et toute la ville fut au courant ! C’était moins gênant pour Léon que pour Alice qui ne mettait plus le nez dehors. Le scandale frappant notre cousine devint énorme le jour où elle accoucha d’une fille (qu’elle entend appeler du nom de sa marraine, méfiez-vous ma bonne, on ne sait jamais, elle pourrait bien vous pressentir) le problème c’est que l’accouchement dont le secret fut rapidement éventé (encore une frasque de Léon) eut lieu ces derniers jours, soit près de six mois après le mariage. La question qui court par toute la ville désormais est « Mais qui est le père ? » De mauvaises langues assurent qu’il s’agit de son confesseur, je ne le souhaite pas pour la pauvre enfant, déjà certainement peu gâtée par la nature avec une mère pareille, elle n’a nul besoin en plus d’un père dont l’aspect est également proportionnel à la qualité de l’haleine.

Je ne sais ce que pourraient en penser les dames de votre ouvroir et votre chanoine, mais si jamais vous évoquez cette histoire, je crois bien qu’elles vous assureront que le père ne saurait être autre que le diable lui-même.

De vous raconter tout ceci m’a remis un peu la tête en place, oubliez donc ce que je vous ai dit au début de cette lettre … toutefois ce qui est écrit reste écrit. Je ne manquerai pas de saluer notre cousine commune Marie-Odyle dont apparemment la santé vous tient très à cœur, et tenez bon pour notre bon vieil Hôtel-Dieu, cela semble une manie maintenant de vouloir s’attaquer à nos hôpitaux et de les fermer.

Je vous embrasse très affectueusement.

R de G
p.c.c. Roland GREUZAT

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27 janvier 1866 - l’Hôtel-Dieu est sauvé et pour l’agrandir on démolit une partie du quartier.


Article mis en ligne en octobre 2014.

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[1M. Chaix d’Est-Ange : Rapport fait à la commission départementale, séance du 28 mars 1859.

[2Maxime du Camp.

[3H. Dabot, Souvenirs et impressions d’un bourgeois du quartier latin de mai 1854 à mai 1860.

[4Victor Hugo : Actes et paroles.

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