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Dossier

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Fini les enfants de la balle, voici les enfants des écoles !


Dossier réalisé par Jocelyne et Michel Corbin

Février 1987, le Cirque National, Cirque à l’Ancienne Alexis Grüss secoue le
petit monde des amis du cirque en annonçant avec fracas qu’il abandonne sa
tournée. En mars, Achille Zavatta fait savoir avec amertume, que lui aussi met
fin à ses voyages à travers la France. Médrano n’a plus fait parler de lui depuis
longtemps et Bouglione loue son Cirque d’Hiver pour les spectacles de music-
hall.

Allons-nous assister à la disparition d’une forme de spectacle dont les artistes anonymes faisaient rêver ou frémir petits et grands par leurs exploits ? Formées dans les écoles de cirque, ou venues du théâtre, des troupes de jeunes tentent d’insuffler un esprit nouveau, secouant la tradition que se transmettaient de père en fils les grandes familles. En URSS comme aux USA ou au Canada, le "nouveau cirque" plus ouvert à la notion contemporaine de spectacle, avec jeux de lumière, recherche musicale et mise en scène, conquiert le public et fait concurrence au vieux monde du voyage en perte de vitesse.

Gageons que l’enthousiasme et le dynamisme de ces nouvelles troupes de "saltimbanques", telle Le Puits aux Images, permettent à cette forme de spectacle de ne pas disparaître !


Derrière la crise, le renouveau

" Non le cirque n’est pas en crise ! " s’insurge Claude Morel, artiste de cirque qui enseigne l’acrobatie à l’école de’ Sylvia Monfort : " L’avenir est aux jeunes des écoles. Les vieilles familles’ sont moribondes, mais le nouveau cirque se porte bien ". " Je voudrais entendre les adultes dire : ce soir nous allons au cirque, et on peut emmener les enfants ", enchaîne Alexis Grüss. Il estime avoir en partie réussi, passant de 180 000 entrées en 1982 à plus de 400 000 en 1986. En dépit de ces propos optimistes, le cirque en France connaît une crise.

Aujourd’hui, tout le monde s’accorde à dire qu’il faut redonner au cirque une bonne image de marque, lui donner les moyens de "monter" de nouveaux spectacles. Création, renouvellement, recherche, c’est ce que chacun revendique à sa manière pour reconquérir le public. Avide de choses nouvelles, blasé par le cinéma et la télévision, ce public rechigne à sortir le soir. Et encore plus à payer cher une place de spectacle pour laquelle la satisfaction n’est pas toujours garantie !

Choisi par Jack Lang pour être porteur de cette nouvelle image de marque, Alexis Grüss et son Cirque à l’Ancienne fut Cirque National de 1984 à février 1987. Depuis 1974, il avait renouvelé chaque année. son spectacle sur un thème différent, à l’aide de documents d’archives et création sur des idées originales.

Reconnaissant la grande qualité artistique du travail de Grüss, Christian Taguet, jeune directeur du cirque " Le Puits aux Images ", lui reproche néanmoins un manque d’audace. De même selon lui, Annie Fratellini se cantonne dans la tradition du 19e siècle. Pour Christian Taguet, le cirque comme le théâtre, pour atteindre " la population qui sort ", c’est-à-dire les 18-40 ans, doit faire preuve d’ouverture sur le monde contemporain et savoir étonner : création musicale, présence d’un véritable orchestre, mise en scène, choix des costumes et jeux de lumière, voilà ce qui peut animer une représentation.

Plus question de la trapéziste qui accomplit son numéro, sourire figé … mais un artiste qui vit intensément, soigne son entrée en piste, s’intègre dans l’unité du programme. À cette génération de jeunes, extérieurs au milieu traditionnel du cirque , qui tentent d’élaborer une formule originale, Annie Fratellini rétorque : " Bravo ! mais pour moi ce nouveau type de spectacle : relève plus du théâtre que du cirque qui est basé sur des performances de haut niveau ". La qualité des artistes reste la base fondamentale du succès. Le Cirque de Moscou est toujours populaire en France : " c’est ce qui se fait de mieux au monde, au niveau technique ", reconnaît Christian Taguet.


Les stéréotypes désignant les gens du cirque comme des étrangers, des vagabonds ont la vie dure. Trouver un bon emplacement où installer le chapiteau, c’est tout un programme !… Pour sa rentrée parisienne en octobre, Alexis Grüss qui a perdu son terrain à la villette, a eu toutes les peines pour obtenir un emplacement Place Balard. De son côté le Puits aux Images, après de difficiles négociations, s’est vu attribuer pour deux mois seulement, le terre-plein devant la bibliothèque de l’Arsenal à Sully-Morland : " le Champ-de-Mars n’a plus été autorisé à un cirque français depuis de nombreuses années " souligne Christian Taguet : " cependant, la Mairie de Paris y installera le Cirque de Changaï l’année prochaine… ".

Et l’itinérance coûte très cher. En plus des frais spécifiques au spectacle s’ajoutent ceux d’une entreprise de transport et d’une entreprise de construction qui rebâtit une salle chaque soir. C’est aujourd’hui un lourd handicap que d’être une grande maison qui se déplace : " On n’engrange plus comme autrefois " souligne Alexis Grüss. " On entend dire qu’un cirque se porte bien et voilà que peu de temps après, il disparaît".

… le cirque doit rester un spectacle populaire.

Ceci malheureusement vient de se vérifier une fois encore : Achille Zavatta a suspendu sa tournée le 12 mars dernier, quelques semaines après Grüss. Pourtant le cirque arrive en deuxième position, juste derrière le cinéma, pour la fréquentation : " Le prix de la place, 60 à 8OF en moyenne, ne correspond pas à la réalité du coût de l’entreprise ", affirme Alexis Grüss, " si on l’ajustait il deviendrait vite exorbitant, or le cirque doit rester un spectacle populaire ". Chacun propose alors sa solution. Richard Edelstein pour Pinder rétablit son équilibre financier en utilisant les recettes publicitaires à grands renforts de parades.

Alexis Grüss souhaite un engagement des pouvoirs publics et une certaine forme de mécénat. Raoul Gibault, jeune patron du nouveau cirque Médrano (ouverture à l’automne), préconise de se produire dans des salles de spectacles en dur, comme les compagnies théâtrales, afin de réduire les frais.

Ne pas attendre le public mais trouver une forme de partenariat avec les associations culturelles locales, les municipalités, telle est la réponse envisagée par Alexis Grüss et Christian Taguet. Ce dernier négocie avec le ministère de la Culture et les autorités locales, pour la réhabilitation des cirques en dur (Douai, Amiens… ). Il souhaite que de jeunes compagnies puissent y préparer leurs créations, comme cela se fait pour le théâtre.

Le cirque a toujours été le parent pauvre. Ce n’est qu’en 1979 qu’il quitta le ministère de l’Agriculture (à cause des animaux !) pour dépendre enfin de la Culture. Bien que considérablement revalorisées, les subventions restent particulièrement faibles par rapport à l’enveloppe destinée aux activités théâtrales : " La Ville de Paris alloue chaque année 7 milliards et demi de centimes au théâtre, dont la moitié pour le Théâtre de la Ville, mais pas un sou au cirque ! " enrage Christian Taguet. Le cirque n’est toujours pas un art véritable pour certains.


Enfin un lycée ou l’on peut
faire le cirque !

14h30 - C’est la pause. Quelques adolescents bavardent, assis sur le marchepied de la roulotte-bar rouge, sur laquelle s’inscrit en lettres jaunes le nom des " Fratellini ". Derrière, le chapiteau de toile bleue de l’École Nationale du Cirque. Emmanuel, quinze ans, vient de Normandie.

Devenir artiste de cirque voilà son ambition. Son père, professeur de gymnastique ne s’ y est pas opposé.C’ est sa première année au Lycée d’Enseignement Professionnel (L.E.P) attenant à l’ École du Cirque. Trente-cinq élèves au total, préparent en trois ans un C.A.P de "monteur en matériel de chapiteau", dans cette école privée dirigée par Annie Fratellini, sous contrat d’association avec l’État depuis deux ans.

Un artiste doit savoir construire et entretenir son matériel.

Mais l’ambition de ce L.E.P dépasse largement la formation d’ouvriers qualifiés. Le programme d’enseignement, en dehors des cours de menuiserie, serrurerie, soudure, lecture de plans…indispensables à la préparation du C.A.P, comporte une véritable formation de base de l’artiste de cirque.

Tous les matins les élèves pratiquent l’acrobatie, la danse, le jonglage et le trapèze sous la conduite d’anciens professionnels du cirque. Annie Fratellini ne dissocie pas vraiment les deux formations, car elles sont complémentaires : "un artiste doit savoir construire et entretenir son matériel".
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Photo M. Corbin.


Ceux qui se sont fourvoyés, abandonnent rapidement.

Très motivés ces jeunes, venus de toutes les régions de France, de milieux
divers, sans relation avec le monde du voyage ! Ils ont véritablement le désir d’entrer dans la grande famille du cirque. Admission dès quatorze ans, sans sélection préalable : “ ceux qui se sont fourvoyés, abandonnent rapidement ” explique Annie Fratellini. Les autres s’ accrochent et travaillent beaucoup.

Ainsi, Véronique seize ans a dû lutter contre la conseillère d’éducation et la directrice de son ancienne école qui ont tout essayé pour la détourner de cette "voie sans issue". Ici, pas d’internat, pas de cantine non plus. Quand on n’a pas de famille à Paris, il faut se débrouiller, trouver une place en foyer de jeunes travailleurs ou dans une famille d’ accueil. On fait avec les moyens du bord. Dur apprentissage d’un métier qui exigera beaucoup de rigueur et de sacrifices !

Après le L.E.P, les adolescents peuvent continuer à perfectionner leur discipline à l’École Nationale du Cirque ouverte aux adultes, aux enfants de huit à seize ans. Une fois le futur numéro mis au point, le jeune artiste pourra le rôder dans le spectacle d’Annie Fratellini avant de le proposer à d’autres directeurs de cirque . Certains s’orienteront plutôt vers le music-hall, mieux payé.

Il n’y a pas crise du cirque, mais crise des artistes de cirque…

Annie Fratellini a beaucoup investi dans la formation des jeunes. "il n’y a pas crise du cirque, mais crise des artistes de cirque", déclare-t-elle. Rares sont aujourd’hui les enfants de la balle. Il faut du sang neuf, des idées nouvelles, une concurrence plus jeune pour re-dynamiser un monde en perte de vitesse. Elle s’efforce d’y contribuer depuis une dizaine d’années. Ainsi sont nés le " Puits aux Images " de Christian Taguet, les " Zingaros " et d’autres compagnies, tous enfants des écoles de cirque.


De l’Âge d’Or à la décadence
Il y a deux siècles, le 16 oct. 1783,Philip Astley ancien sergent-major de l’armée anglaise, ouvrait 18 rue du Faubourg du Temple à Paris, le premier "amphithéâtre" dont le centre était un cercle de sciure de 13m de diamètre. Depuis, cet espace à l’intérieur duquel se déroulent tous les exploits n’a jamais varié.

C’est dans la banlieue de Londres que depuis 1770, le jeune Astley avait monté des spectacles d’acrobatie équestre. Comme il est plus aisé de se tenir debout sur un cheval au galop quand celui-ci tourne dans un cercle, il improvisa ses numéros sur une piste ronde. Pour attirer le public, il s’accompagna d’un trompettiste, d’une troupe d’acrobates et de clowns. Le Cirque moderne était né. Mais l’origine des arts du cirque est bien plus ancienne. Cinq mille ans avant notre ère, sur les bords de l’ Indus, des éléphants exécutaient déjà des numéros d’adresse. L’ Antiquité connaissait jongleurs et équilibristes. Au Moyen-Âge, montreurs d’animaux et bouffons étaient célèbres dans les foires.

Dominé à ses débuts par les Anglais, le cirque moderne fut l’apanage des Français de 1840 à 1880. Il fut ensuite influencé par les Allemands en Europe, tandis qu’aux États-Unis, il se développait sous une forme gigantesque avec des personnages de renommée mondiale comme Barnum ou Buffalo Bill.

Jusqu’à la fin du 19ème siècle, le cheval reste l’animal privilégié du spectacle. Puis les animaux exotiques éléphants, lions, tigres ou serpents firent leur apparition. Leur dressage provoquait effroi et admiration dans un public subjugué. En 1850,un gymnaste toulousain créa le premier trapèze volant.


C’est en cette deuxième moitié du 19ème siècle que le cirque vit son âge d’or en France : on construit le Cirque d’ Hiver et les grandes dynasties se forment ; André-Charles Grüss, fils d’un entrepreneur rencontre une danseuse de corde et Scipion Bouglione abandonne sa profession de drapier pour épouser une dompteuse de fauves.

Dans les années 1920, le cirque itinérant, avec ses interminables convois, prend toute sa mesure. Mais il connaît une situation désespérée à partir des années cinquante. En pleine déroute, les directeurs affichent des vedettes de la chanson ou du monde sportif à leur programme pour attirer les foules. Ainsi Mayol se produit chez Rancy et Georges Milton chez Pinder, tandis que des champions cyclistes et des boxeurs font ,des démonstrations devant un public méfiant. Les rapports sont alors faussés entre le cirque et son public. En 1949, le Radio Circus patronné par Radio Luxembourg, sillonne la France, Zappy Max anime des jeux radiophoniques. Le spectacle perd son identité ; avec l’arrivée de la télévision, il devient l’otage des médias. La célèbre "Piste aux Étoiles", privée de relief, d’ambiance et surtout de l’odeur de la piste, précipite son déclin. Le spectacle vivant ne se laisse pas aisément prendre au piège de la caméra sans dommages ! La crise atteint l’Europe entière.

C’est à l’instar des pays de l’Est et de la Chine qu’apparaît un renouveau. En France, les premières écoles de cirque se créent, notamment celle d’Annie Fratellini en 1972, et de Sylvia Monfort en 1974.

En avant la musique ! Embarquez pour la croisière de rêve du Puits aux Images !…

Christian Taguet."Venez respirer l’air du large dans notre nef immobile" braille le Bosco, en culotte bouffante bleu et rouge, du haut de son trapèze. Les spectateurs médusés découvrent en entrant "une brume bleutée qui flotte au ras du sol, un rayon de soleil qui se perd dans la pénombre des tulles et velours noirs, l’équipage mollement alangui dans les vergues… "

Dans un premier chapiteau, une ambiance de fête foraine. La foule se presse autour des stands, accueillie au son d’une fanfare de cuivres.Soudain, le Capitaine Trésonoré en grande tenue, perroquet sur l’épaule, invite tout ce monde à "monter à bord". Que la fête commence ! Sur un rythme endiablé, "le temps d’un rêve, avec peut-être, en plus, le temps qu’il faut pour le raconter". Voilà le H Cirque Baroque" présenté par la Compagnie "Le Puits aux Images" sous la direction de Christian Taguet. Textes et mise en scène de J.M. Montel et C. Taguet, sur une musique originale créée pour le spectacle par Alain Margoni et Six Cylindres en V.

Aventuriers en tous genres, personnages hauts en couleurs vous font frissonner du haut de leur trapèze, découvrir leurs tours d’adresse et leurs numéros d’acrobatie. La troupe du Puits aux Images, composée d’éléments issus d’horizons artistiques divers (cirque, théâtre, musique) propose différentes sortes de spectacles, mais le cirque reste son activité principale. Dans la tradition foraine, elle propose un spectacle d’une heure trente, composé de numéros traditionnels basés sur l’équilibre, le jonglage, l’acrobatie et l’art clownesque. Mais elle s’attache à donner à la représentation un caractère particulier, réalisant une véritable création notamment avec une musique originale écrite en fonction du spectacle, accompagnée par un orchestre de cuivres.

La Compagnie du Puits aux Images fut d’abord une troupe de saltimbanques se produisant dans la rue : festival du Marais, tournées diverses (1974 - 1978). En 1977, elle participe à la création des "Mille et une Nuits" avec Claude Santelli. C’est en 1979 qu’elle adopte le chapiteau et se met à ressembler à un cirque. Dès cette époque, la musique est la charpente du spectacle. Le cirque se promène à Paris en 80 et 83, au Québec en 82, à Rome, Pise Alger en 84, à la Réunion en 1985… En Décembre 86, le Ministère de la Culture lui décerne le "Grand Prix du Cirque".

Christian Taguet, né en 1948, est comédien, musicien et acrobate. Il fonde "Le Puits aux Images" en 1973.

Jocelyne et Michel Corbin.


Article mis en ligne par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens, actualisé en novembre 2013.

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