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Histoire

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Jules Romains, villageois de Belleville


Noms des rues : peut-être voudriez-vous en savoir un peu plus sur les personnages auxquels sont dédiés la rue, la place ou le boulevard que vous habitez. Nous commençons une rubrique où nous leur donnons leur place (dans le désordre) dans l’histoire, suivant l’inspiration de nos écrivains. Si cela vous inspire, à vos plumes !

De son vrai nom - Louis Farigoule -, Jules Romains est né près du Puy, à Saint-Julien- Chapteuil, le 26 août 1885 et est mort le 18 août 1972.

Jules Romains - Photo H. Roger-Viollet.Il a passé son enfance et son adolescence à Montmartre où son père était instituteur. Ses études universitaires l’ont mené à l’École Normale Supérieure et à l’Agrégation de philosophie. Il a enseigné à Nice avant de se consacrer exclusivement à la littérature. Très jeune, il commence à écrire, participe à la fondation du mouvement intellectuel dit de "l’Abbaye de Créteil" et se fait le chantre de "l’Unanimisme" dont l’influence est considérable sur l’ensemble de son œuvre poétique, romanesque et théâtrale.

En 1926, alors qu’il est déjà l’auteur connu et célébré de : La vie unanime, Les Copains, Donogoo, Knock, Le vin blanc de la Villette, il fait construire un pavillon sur un terrain acquis grâce à ses droits d’auteur, Rue des Lilas à Belleville. Il quitte Belleville en 1930. Du décor urbain qu’il a connu et qu’il évoque dans Les Hommes de Bonne Volonté, la villageoise place des Fêtes, il ne subsiste rien aujourd’hui.

Il eut un peu plus tard pour locataire, rue des Lilas, l’écrivain Jean Guehenno, l’auteur du : Journal d’un homme de quarante ans, Caliban parle, Journal d’une Révolution, … etc. C’est en 1923 que Jules Romains entreprend la geste impressionnante des Hommes de bonne volonté dont les premiers volumes
paraîtront en 1932 (vingt-sept volumes échelonnés de 1932 à 1946). Son séjour à
Belleville correspond donc à la gestation de l’oeuvre et à la formidable recherche documentaire qu’elle représente.



Paysages de Belleville à travers
le "Paris des Hommes de Bonne Volonté"

"Quelle géniale idée de prendre pour héros Paris lui-même" d’une lettre d’Adrienne Monnier à Jules Romains- 31 mars 1932. Au propos enthousiaste d’Adrienne Monnier, la célèbre libraire de la rue de l’Odéon, répond la préface du Paris des Hommes de Bonne volonté qu’a publié en 1949 Lise-Jules Romains, deux ans après l’achèvement du cycle. Elle a été de 1933 à 1946 la collaboratrice de tous les instants de son mari, sa lectrice privilégiée : "Parmi les si nombreux personnages des Hommes de bonne volonté, figurent, comme chacun le sait, des personnages collectifs ou, pour employer un mot auquel l’auteur lui-même a donné un sens nouveau, des personnages "unanimes". Il en est un surtout qui imprègne et domine une grande partie de l’oeuvre : PARIS ".

Dans sa préface au cycle des Hommes de bonne volonté, en 1932, Jules Romains précise le sens de son oeuvre qui avait germé dans son esprit, dès avant 1914 : « Dès l’époque où j’écrivais “La Vie unanime”, je sentais qu’il me faudrait entreprendre tôt ou tard une vaste fiction en prose, qui exprimerait le mouvement et la multiplicité, dans le détail et dans le devenir, cette vision du monde moderne dont La Vie Unanime chantait d’ensemble l’émoi initial. »

Dans l’admirable choix qu’a opéré Lise-Jules Romains dans les vingt-sept volumes des Hommes de Bonne Volonté, une place importante est réservée à Belleville que l’auteur a habité, arpenté en tous sens, et dont il offre une vision apparemment réaliste, souvent mythique, surnaturelle parfois, recréée par chacun des personnages qui évoluent dans le roman… et dans le quartier. Jules Romains trace un portrait d’un Paris qui déjà se modifiait grandement au cours des vingt-cinq années -1908-1933- évoquées dans le cycle, mais conservait, pour ce qui est de Belleville, son caractère premier de modestie et d’authenticité.

Nota Bene : la pagination de chaque extrait se réfère à la réédition du livre en 1991. La date citée entre parenthèses concerne l’époque évoquée par l’auteur, précédée du volume. La seconde date est celle de la parution du volume.

Michel Brunet

Photo : Jules Romains par H. Roger-Viollet



Extraits du « Paris des Hommes de Bonne Volonté »

Mais entre l’Est et le Nord-Est, un des plus vieux épanchements de Paris s’était heurté depuis longtemps aux premières pentes de Ménilmontant-Belleville. De ce côté, il n’y avait pas de sommet attirant, de but qu’on eût envie de conquérir et de marquer. La plaine montait avec ampleur ; puis la pente se relevait davantage, devenait abrupte. Un large flanc de colline, par endroit falaise, aboutissait à un plateau très étendu, où il suffisait de s’avancer un peu pour oublier Paris et ne plus voir les ondulations mi-campagnardes qui s’enfuyaient vers l’Est. La ville s’est attaquée lentement à cette pente. Le 6 octobre (1908)- p.32- Paris 1932.

En 1908, elle (l’enceinte de Thiers) était remplie. Paris avait fini par venir à bout de sa campagne intérieure. Les chèvres ne paissaient plus aux flancs de la rue Caulaincourt. Les troupeaux de vaches quittaient les parages des Buttes-Chaumont, pour s’exiler au-delà de l’enceinte, vers Romainville. Le 6 octobre (1908) - p.35

Il y avait la ligne de la richesse… le pôle de la richesse qui depuis un siècle remonte lentement de la Madeleine vers l’Etoile ; le pôle de la pauvreté, dont les pâles effluves, les aurores vertes et glacées oscillaient alors de la rue Rébeval à la rue Julien Lacroix. Le 6 octobre (1908) - p.42

Le soir, le parc des Buttes-Chaumont, le parc inachevé de la Butte Montmartre se garnissaient de milliers de gens qui semblaient venus pour assister au spectacle dans une salle immense… Ceux des Buttes-Chaumont, selon leur place, apercevaient par delà le vaste amphithéâtre d’arbres, une obscure banlieue, piquée de points dorés, ou la silhouette du Sacré-Cœur, sur son flanc de colline, ou une fuite rougeoyante de Paris, une échancrure du tout proche horizon. Province (1910)- p.67

L’Histoire, ça nous connaît… des guinguettes de Belleville, on a vu passer les moblots [1] qui allaient s’engouffrer dans la bataille de Champigny (1870). (…) On a aidé les artilleurs à hisser les canons du Télégraphe et sur les fortifs. Le drapeau noir, Paris 1937- p.92

Des centres de travail ont apparu ou démesurément grossi là où régnait jadis de l’habitation éparse, du terrain vague, du jardin maraîcher. Ils attirent à eux de nombreux mouvements nés tout au loin. Le Quai de Javel, Billancourt vont chercher dans leur lit des gens de Bellevîlle, de la Plaine Saint-Denis, du Kremlin-Bicêtre… Le piéton qui descend, d’un pas juste un peu pressé, une rue de Montmartre ou de Ménilmontant, en lisant son journal, avec un coup d’oeil de temps en temps à une horloge, n’est pas encore une survivance. Mais il prend déjà quelque chose d’anachronique et de privilégié ; comme un artisan de la rue Pixérécourt, à qui son cousin, monteur à la chaîne des usines Bertrand ou Citroën, rend visite. Le travailleur d’octobre 1933, en route vers son travail, est plutôt un homme debout, serré entre beaucoup d’autres, sur la plate-forme d’un tramway de banlieue. Le 7 octobre (1993), Paris 1946- p.lll

Dessinée par Michel Brunet en 1960, la passerelle de la Moselle, détruite depuis, n'est plus qu'un joli souvenir.Presque toujours, de si grand matin, le pont mobile est au repos… Quand par hasard vous trouvez devant vous le pont soulevé en l’air, les chaînes tendues, vous n’avez plus qu’à vous précipiter vers la droite, très loin, par un quai mal pavé, jusqu’au pont de l’Ourcq, ou vers la gauche jusqu’au pont de la Moselle [2], qui est à vrai dire une passerelle à escalier faisant une grande enjambée dans le ciel,… Montée des périls (1910), Paris 1935 - p.120

Tout le Nord-Est de Paris, nous l’avons vu, est occupé par l’avancée d’un vaste plateau, dont les pentes du côté du Nord descendent assez vite vers le canal et la route d’Allemagne, et du côté du Sud, s’affaissent lentement vers la Seine pour ne devenir abruptes qu’à l’Ouest. En haut de ce plateau, non loin du rebord septentrional, se déploie la Place des Fêtes, avec ses rangées d’arbres, ses gazons, son kiosque à musique, et son entourage de vieilles maisons basses. Crime de Quinette (1908), Paris 1932 - p.142

Haverkamp [3] est de nouveau sur le trottoir de la rue d’Allemagne [4], au coin de la rue du Hainaut… Un petit soleil d’hiver éclaire doucement et de tout près les montées de rue d’un quartier de colline. Rues presque sans maisons. Perspectives non peuplées. La longue palissade. Et il n’y a que le réverbère qui soit plus haut qu’elle. La bouche d’égout baille vers la chaussée vide. Au loin sur la côte, quelques ramas de masures entre des squelettes d’arbres et des talus. Humbles hameaux urbains qui attendent la conquête… on entend quelque part la scie d’un tailleur de pierres… Eros de Paris (1908), Paris 1932- p.148

Victor Miraud, qui était de vieille souche parisienne, avait un visage et toute une apparence physique d’un type singulier, qu’on retrouve de temps en temps dans de vieux quartiers populaires, spécialement en haut de Belleville, à Ménilmontant… la stature est petite, plutôt au dessous de la moyenne, et ne dépassant guère un mètre soixante… la démarche semble de bonne heure lente et lourde … mais c’est surtout la tête qui est curieuse : assez grosse, plutôt cubique, la face plate et carrée avec des yeux à fleur de tête, qui ne s’ouvrent qu’à demi entre deux petits bourrelets ; de larges pommettes saillantes, un nez très important… chez les hommes, une moustache menue. Répandue là dessus une expression de sagesse subtile, et de réserve, presque de froideur. Les yeux, étroits, entre leurs deux bourrelets, font un regard tranquille, difficile à étonner, tout juste railleur, et par instants d’une intelligence aigüe. La voix a le vieil accent parisien… une nuance de vanité protectrice, et la peur de s’en faire accroire. Le 6 octobre (1908), Paris 1932- p.253



Le bistrot de la Place des Fêtes

Le patron, qui est de Chaudes-Aigues, déteste ce que les Parisiens appellent la boisson… Edmond se rapproche. Le patron lui tend la main :-" Ça va, Monsieur, heuheuheum ? " C’est de ce grognement modulé qu’il a coutume de faire suivre "Monsieur" - en y ajoutant au besoin un raclement de gorge - lorsqu’il s’ adresse à un habitant du quartier qu’il ne connaît que de visage. Edmond lui achète de temps en temps un paquet de cigarettes ; mais il ne consomme presque jamais. L’homme de Chaudes-Aigues ne l’en estime pas moins bien au contraire. Il faut qu’il y ait des consommateurs pour que les Auvergnats de Paris puissent assurer leurs vieux jours. Eros de Paris (1908), Paris 1932- p.255

" … Je te mènerai un jour là où se trouvent encore non seulement les boulangeries, mais les pharmacies, les charcuteries, les rôtisseries, les plus parfaites où tout est resté rituel dans la disposition des lieux, dans les ornements et les emblèmes, dans l’ordonnance des marchandises, même dans la tenue du patron ou de la patronne et les gestes du métier.
- De quel côté ?
- Toute la montée de Belleville, depuis le canal jusqu’au delà de l’église… Les boulangeries-pâtisseries dont je te parle ont une façade de tonalité sombre : bleu foncé, brun foncé, même noir d’ivoire, avec des contrastes, des filets des dorures. Les lettres de 1’enseigne sont toujours dorées. Des inscriptions, encadrées de motifs symboliques : la gerbe enrubannée de bleu, la corne d’abondance. Parfois, même à l’extérieur, des scènes peintes protégées par une glace : le moissonneur, les jambes dans les blés, la tête sous le chapeau de paille. Quant à l’intérieur, il doit être bien carré… jamais de boutique d’angle. La caisse au fond assez haute, richement moulurée et ornée… au fond trois grandes glaces encadrées sous la boiserie… toutes les parois dans les tons clairs et luisants de blés murs
… Les amours enfantines (1908), Promenades de Jallez et Jerphanion, Paris 1932- p.323

Les Buttes-Chaumont devaient être quelque part en avant à grande distance. Assez haut dans le ciel. Peut-être qu’on y serait arrivé en marchant longtemps droit devant soi… On tombe sur des murs. Ou la rue tourne et se divise. Il faut choisir. S’il y avait eu une échancrure suffisante entre les pâtés de maisons, on les aurait peut-être ,aperçues au loin. On les aurait vues, un peu suspendues dans le ciel, au dessous d’un bourrelet de nuages noirs : les Buttes-Chaumont, ce parc étonnant où l’on trouve des pentes de montagne, de vrais ravins, des grottes, des lacs, des manèges de chevaux de bois, une foule très serrée qui se déplace avec peine ; une grande fatigue de soleil et du dimanche ; de la galette feuilletée qu’on mange avidement et qu’on digère mal. Mais là, juste en face, où pénétrait la rue Riquet, et dans ces autres rues dont on entrevoyait les commencements, et du côté de ces cheminées là-bas, tout restait à découvrir… Les humbles (1908), (la promenade "initiatique" du petit Louis Bastide, à la remorque de son cerceau, à travers un territoire inconnu…), Paris 1933- p.351

De l’autre côté de ces hauteurs descendait au contraire vers le vieux Paris une cascade de faubourgs épais, où des milliers de vitres pétillaient comme des bulles dans un remous. À flanc de coteau, la rue des Amandiers s’arrangeait pour s’élever doucement, biaisant avec la pente, profitant de certains plis du sol… Ce n’était pas une rue bien large, ni bien droite. Mais il faut croire que c’était un bon chemin, ou qu’il n’y en avait pas de meilleur, car beaucoup de gens y passaient.

Toutes sortes de boutiques s’étaient installées sur ses bords ; pleines de tentations, faites pour l’accueil, largement ouvertes sur le trottoir malgré l’air vif Cordonniers, bistrots, marchands de salaisons d’Auvergne…

Cette brave, montante et sinueuse rue des Amandiers regardait passer un jeune homme… regarder passer est trop dire… Il est difficile d’indiquer la nuance d’attention éparse, d’attention successive et fugitive, qui accompagne tout le long d’une rue comme celle-là- c’est-à-dire éloignée du centre et où la circulation, pour être vive, n’en garde pas moins un caractère local- un passant dont l’extérieur n’est pas exceptionnel, mais n’est pas non plus indifférent. Eros de Paris (1908), Paris 1932- p.388

Il se trouvait que lui-même, Jallez [5], tenait très particulièrement à cette œuvre. Il y avait mis une grande quantité d’émotion et d’expérience. L’Avenue à flanc de colline, c’était l’avenue Simon Bolivar, qu’il chérissait depuis l’enfance, depuis le temps où elle s’appelait rue Bolivar… Autour de cette avenue, il avait enroulé un certain nombre d’événements, d’aventures, de destinées dont quelques-unes étaient très humbles. Et bien qu’il se défendît de prêcher quoi que ce soit, il se trouvait avoir glissé en profondeur dans le tissu même de l’oeuvre, une façon de comprendre (ou de sentir) le monde, la vie, l’usage de la vie. Françoise (1933), Paris 1946- p.43


Dessins Michel Brunet.

Dessinée par Michel Brunet en 1960, la passerelle de la Moselle, détruite depuis, n’est plus qu’un joli souvenir…


Article mis en ligne en décembre 2013.

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[1moblots : soldats de la Garde Nationale mobile.

[2La passerelle de la Moselle, conçue par Eiffel, enjambait le bassin de la Villette et a été détruite et remplacée dans les années 60. Elle sert de décors à la première scène de Donogoo.

[3Haverkamp : un des principaux personnages du cycle ; homme d’affaires décidé à mettre en coupe réglée des quartiers de Paris dans le but d’y édifier des groupes d’immeubles.

[4Rue d’Allemagne : l’actuelle avenue Jean-Jaurès. S. Le normalien Jallez, un des protagonistes du cycle, doit beaucoup de ses traits et de ses attitudes de vie et de pensée à l’auteur.

[5Le normalien Jallez, un des protagonistes du cycle, doit beaucoup de ses traits et de ses attitudes de vie et de pensée à l’auteur.

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