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Récit historique

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« Jupiter rend fous ceux qu’il veut perdre »


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Dessin J. Bernadac.

Paris
le 14 décembre 1864

Mon très cher cousin,

La missive dans laquelle vous me dévoiliez le mystère de votre incarcération ne m’est parvenue que très récemment et, selon votre vœu, a été réduite en cendres dans la cheminée du salon. Ainsi donc, deux malheureuses années se sont écoulées depuis que vous croupissez au « Château du Taureau ». Durant ce temps, moi, votre affectionnée cousine, je me morfondais en espérant avoir de vos nouvelles, mon bon et cher cousin, des nouvelles que je n’obtenais pas, car nul, apparemment, ne connaît l’endroit de votre retraite. Dans votre dure épreuve, je ne peux que vous prodiguer des paroles d’apaisement et tenter de vous tirer de l’enfer où votre fougue vous a jeté. N’avez-vous pas compris, grand fou que vous êtes, que fomenter un complot contre un être quel qu’il soit, qui veut le pouvoir, est prêt à tous les serments et à toutes les compromissions dut-il se déjuger pour atteindre son but. L’homme dont vous me parlez n’est pas ce qu’il convient d’appeler un tyran mais un ambitieux qui écrasera ceux qui sont susceptibles d’entraver son chemin, se prémunira contre les attentats et matera la moindre rébellion. Le pouvoir absolu, il faut le conserver, et pour cela, le Prince Président devenu Empereur a conçu un plan machiavélique : favoriser ses adversaires en les admettant en son gouvernement et en leur distribuant des postes de prestige, à la condition de lui en rendre compte. En agissant ainsi, il s’est concilié ses ennemis d’hier et détient le pouvoir absolu. Croyez moi vous êtes plus en sûreté dans votre actuelle prison, si pénible soit-elle, que vous ne l’étiez hier dans votre château où Léon le fourbe vous prêchait la révolte et vous insufflait la folie de croire que vous réussiriez à détrôner celui qui, par sa faconde, ses promesses et ses pantalonnades, s’est fait d’abord élire avec brio Président de la République, en pratiquant la pêche aux voix. Sa façon d’agir s’est révélée astucieuse puisque les Français, pour une fois d’accord, ont voté à une écrasante majorité l’élection de l’ancien proscrit à la fonction suprême. Est-il possible que vous n’ayez pas compris dans quel guêpier vous vous fourriez en suivant ce fantoche de Léon ? En combattant celui que vous appelez Badinguet, vous risquiez d’être oublié dans votre geôle et définitivement perdu aux yeux du monde, à moins qu’un miracle ne se produise.

Et ce miracle, beau cousin, va se réaliser grâce à l’intercession de notre bon chanoine, devenu récemment en sa qualité de dignitaire ecclésiastique, confesseur en titre de Sa Majesté l’Impératrice Eugénie dont vous n’ignorez pas la grande piété !

Contrairement à ce que vous semblez croire, notre chanoine a été très vite mis
au courant de ce qui se tramait et c’est à son intercession que vous devez d’être incarcéré dans le « Château du Taureau » plutôt que de grelotter dans la prison de Mazas, à Paris. Hélas ! C’est à ce triste sort que le neveu de notre chanoine qu’il a éduqué et choyé comme s’il était son fils, n’a pu échapper. Il a été exécuté avant même que son oncle n’ait eu vent de son arrestation. Quant au mari de notre malheureuse Alice, il serait à cette heure en fuite, recherché par la Police et déjà les journaux présentent votre Léon comme le chef de la conspiration des « Petites Belettes sournoises ». Je vous en conjure, ne le défendez plus.

Pensez plutôt à notre grand Victor Hugo qui a choisi l’exil de préférence à la soumission. Que n’avez-vous suivi son exemple ? A présent vous seriez à l’abri dans les Îles Anglo-Normandes, pamphlétaire brillant, lu, écouté et applaudi sans courir le moindre risque.

Revenons à vous, cher cousin. En ce moment même, un colporteur s’achemine vers un port de pêche que je ne puis citer pour remettre à son neveu, contrebandier notoire et pêcheur de surcroit quand le poisson abonde, un paquet qui vous est destiné et qui contient de la morue salée et séchée, quelques pains briés [1] qu’apprécient les marins normands, des fruits secs et quelques vêtements dont un costume de bains en coton gris et noir pour vous permettre de nager jusqu’à l’embarcation du pêcheur. Ne pouvant s’approcher à cause des hauts fonds, il vous attendra à quelques encablures de l’endroit où vous conduira le geôlier chargé de votre évasion du Château du Taureau. L’homme acheté à prix d’or vous escortera de nuit jusqu’au rocher d’où vous plongerez pour atteindre la barque. Soignez votre plongeon, sinon vous serez la risée de ce vieux loup de mer. A votre arrivée sur la barque, vous trouverez des vêtements et une casquette de marin. Ainsi vêtu vous passerez pour un touriste sans susciter la moindre curiosité.

Et maintenant, balayez de votre tête vos révoltes et votre amertume, et rejoignez-moi dans ce Paris qui s’amuse et se moque bien de la révolution des « belettes sournoises ». Danserions-nous sur un volcan que personne ne s’aviserait que le feu couve sous la cendre du cratère. Notre Empereur comprendra un jour que « Jupiter rend fous ceux qu’il veut perdre » que le pouvoir n’est qu’une illusion et n’appartient pas à ceux qui croient le posséder. Très cher cousin, (écourte ma missive. La prochaine fois nous ne parlerons plus de Léon. J’attends de vos nouvelles, et croyez bien à toute l’affection et la tendresse de votre cousine morte d’inquiétude.


P.C.C. Denise François

*Voir le numéro précédent



Guernesey
le 12 janvier 1865

Ma bonne cousine

Il en est ainsi des intentions, aussi bonnes soient-elles, elles tombent parfois à l’eau. Et c’est bien là l’expression qu’il convient d’utiliser. […]

Croyez-vous aussi que cette incarcération insulaire était plus confortable que celle que (aurais pu connaître à Mazas, que nenni, ce n’était pas une faveur loin de là ! En bonne chrétienne vous n’imaginez le confessionnal qu’à sens unique, mais qui empêche votre Chanoine de laisser filtrer toutes les informations qu’il veut lorsqu’il va confesser l’Impératrice ! Croyez-moi, les chanoines comme les confessionnaux ne sont plus ceux de notre Jeunesse !

Tout est devenu trahison sous ce régime ! Et dans tous les sens, c’est ainsi que votre lettre, dûment interceptée par la police secrète, a été ré-interceptée par des agents à nous (aussi peu fiables soient-ils : je me défie également de ces gens qui pensent à ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier et se disent qu’il pourrait être intéressant de donner quelques gages aux révolutionnaires… des fois que !… ).

Et pendant ce temps-là me direz-vous ! Votre fameux marin pêcheur m’a effectivement extirpé de ma triste situation, mais je dus plonger sans costume de bain et dans un « appareil » qui aurait sans nul doute complètement scandalisé - voire même horrifié - vos baigneuses de Biarritz… quant à vos compagnes d’ouvroir, n’en parlons pas. J’ai ainsi nagé vers son bateau et nous avons aussitôt mis le cap sur les Îles Anglo-Normandes, havre de paix pour tous les proscrits de ce régime honteux (mais aussi fourmilière d’agents et d’indicateurs de toutes sortes) ! Badinguet aura fait bien des heureux. « Enrichissez-vous ! Enrichissez-vous ! » disait-on jadis sous Guizot ! Eh bien cela se réalise dans la plus extrême perversité sous le règne de cet empereur d’opérette, de ce Caligula au petit-pied, de ce Tibère du pauvre, que dis-je de ce futur Néron lorsqu’il aura fini par incendier ou fait incendier ses propres Tuileries ! Oui tout est perversité, votre fameux pêcheur est le même que celui que (ai réussi de mon côté à faire grassement payer pour qu’il me tire de là ! Cet homme sans vergogne aura donc été payé deux fois, voire trois carie suis sûr que l’on me suit à la trace, que mon évasion n’a d’évasion que le nom et que l’on veut savoir qui je vois, à qui (écris (faites donc attention à l’avenir, je prends d’ailleurs d’infinies précautions pour que cette lettre vous parvienne avec toute la discrétion voulue), pour cela il doit émarger également auprès de la Police.

Mais je lui ai réservé un chien de ma chienne dès l’instant où (ai pu comprendre le rôle que jouait le bougre. Outre le fait de lui avoir communiqué des informations des plus fantaisistes histoire de mettre ses compères argousins sur des pistes toutes aussi fausses que complexes et se perdant dans des dédales sans fin, lorsqu’il appareilla la semaine dernière pour aller retrouver ses maîtres il en fut quitte pour un bain forcé, son esquif avait été précédemment aménagé par quelque plaisantin dont vous devinerez aisément l’identité pour qu’il prenne l’eau aussitôt les amarres larguées. Quel ne fut donc pas mon plaisir de voir cet individu s’ébattre dans les eaux du port, appelant à l’aide, et reprendre finalement pied sur le quai, penaud, mouillé, devant une population locale toujours peu encline à apprécier ce genre de personnages, en train de se moquer et de s’esclaffer ! Force également me fut de constater que, nonobstant la fraîcheur, on se tient mieux dans l’eau dans la tenue qui fut mienne en quittant la baie de Morlaix que dans celle dont notre homme était pourvu, le voir vider ses bottes remplies d’eau, tordre sa vareuse et ôter la perruque d’algues qui le coiffait fut pour moi un spectacle dont je me suis particulièrement délecté. Si (en juge au regard noir qu’il me lança, ma fiche de renseignements va s’allonger de commentaires fielleux et peu amènes, mais qu’importe.

Sinon que vous dire qui ne vous inquiète ? Léon, oui Léon est toujours à mes côtés, nous faisons tous deux le siège de Monsieur Hugo, nous aimerions le convaincre de nous rejoindre dans une sorte de « shadow cabinet » où nous préparerions la chute inévitable et lamentable du Tyran. Mais le poète reste inaccessible, il écrit nous dit-on, sa source d’inspiration serait maritime, mais gageons que la mésaventure de mon argousin-pêcheur ne figurera pas sur ses bonnes pages**.

Ainsi donc ma chère cousine, si tant est que nous n’arrivions à arracher le poète à sa muse, le sens de notre séjour à Guernesey devrait se déliter de lui même. J’aimerais rentrer discrètement à Paris, non pas pour danser sur le volcan mais plutôt pour alimenter le feu dans la Caldera. Je vous rassure tout de suite, Léon entend rester ici, il a trouvé à cette île un certain nombre de charmes qui lui ravissent les sens, je ne vous donnerai pas plus d’explications mais il me semble que sa foi révolutionnaire vacille. Quant à votre Chanoine confesseur, j’entends bien le confesser de ses turpitudes, et je compte bien sur vous et votre malice naturelle pour, entre temps, lui jouer mille tours et le faire tourner en bourrique à défaut de tourner en barrique, ce qui est déjà fait si je ne me trompe.

Ma hâte de vous revoir est grande ma cousine, et avant ce moment béni sachez que mes plus affectueuses pensées vous accompagnent.


PCC Roland GREUZAT

* * « Les travailleurs de la mer » ont été publiés en 1866.

Dessins de Victor Hugo (Bibliothèque Nationale)


Article mis en ligne en juin 2014.

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[1Brié : se dit d’un pain très dense fait en Normandie.

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