Aux sources de l’épopée du cinéma

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Les aventures de Bébé et de Bout de Zan

2 poulbots de nos quartiers…

Au printemps de 1913, les aficionados des salles de projection du cinématographe Gaumont assistent aux exploits d’un gamin parvenant à faire arrêter des voleurs en plein cambriolage.

Petit chanteur des rues sans famille et exploité par un vieux bohème, il avait un jour surpris, dans une guinguette, la discussion d’escarpes de barrières qui concoctaient les plans de leur méfait.

Se cachant au fond du grand panier que les apaches destinaient à l’enlevage du butin, il s’introduit ainsi sur le théâtre du larcin et, tandis que les cambrioleurs commencent à remplir le panier sur son dos, se met à entonner, à la totale surprise des voyous, l’air étrange suivant :

« Quand les papillons fermeront leurs ailes, / Les cours d’amants seront fidèles. » C’était le signal convenu pour l’intervention des policiers, qui avaient été informés par le gosse malicieux.



Deux « enfants » de Louis Feuillade

Tel est le synopsis de l’un des innombrables petits films d’une dizaine de minutes que Louis Feuillade, directeur artistique de la cinématographie Léon Gaumont, tournait à la chaîne, avant la Grande Guerre, aux studios de la firme, près des Buttes-Chaumont, dans l’enceinte industrielle nommée Elgé (d’après LG, initiales du fondateur).

L’œuvrette dont nous venons de résumer l’argument s’intitulait Bout de Zan chanteur ambulant. Il s’agissait d’un numéro de la série des exploits du personnage ainsi désigné, qui connut un considérable succès public de 1912 à 1916. Feuillade, homme de génie qui réalisa ces monuments de cinéma que sont Judex et Fantômas, avait eu, le tout premier parmi les pionniers du septième art, l’idée de faire d’enfants terribles des stars de l’écran.

JPEG - 129.9 koL’initiative n’avait d’ailleurs pas commencé avec « Bout de Zan » ; cette série prenait en réalité la suite de « Bébé », également triomphante, lancée deux ans plus tôt avec un autre bambin miracle. Bébé s’appelait à la ville Clément Mary ; Bout de Zan, René Poyen. L’un et l’autre étaient d’authentiques poulbots de la Villette, pour le premier, et de Belleville, pour le second. Ainsi deux enfants de nos quartiers ont-ils concouru à l’essor de l’expression artistique majeure du xxe siècle.

La chance de Clément Mary se dessina au printemps 1910. Il avait cinq ans. Un jour de cette saison, son père l’emmena en promenade avec sa sœur aînée, Alphonsine. Ils quittèrent tous trois le logement familial de la rue d’Allemagne (Jean-Jaurès depuis août 1914) et prirent la direction du plateau au-dessus des Buttes-Chaumont. Car papa Abélard Mary avait en vérité derrière la tête une idée précise, celle de se faire embaucher, ainsi que ses deux rejetons, comme figurant aux studios de tournage.

Un singulier personnage qu’Abélard. C’était un homme des métiers du spectacle. Dans ses jeunes années, il avait connu un succès prometteur sur les scènes de province comme comédien et même tragédien.

Mais le démon des jeux d’argent compromit le chemin de la réussite et, les rôles se raréfiant, il dut se faire alors comique (on l’appela le « comique idiot ») dans les cafés-concerts des banlieues et des faubourgs parisiens.

Pour assurer le remplissage de la marmite domestique, il se lança parallèlement dans un petit commerce de vente de meubles de récupération, dont le magasin jouxtait l’appartement de la Villette. Ses rêves d’artiste, il les reportait désormais sur la tête de ses enfants surtout.

La démarche à la cité Elgé se révéla payante car les trois Mary furent illico engagés pour le tournage de la superproduction Les Derniers Jours de Babylone, un péplum.

L’espièglerie native de Clément, son cabotinage de bébé se faisant plus vieux qu’il n’était, son parler emprunté à la rue, sa facilité, sur les plateaux, à se mettre tout le mode dans la poche, des acteurs aux techniciens, ne tardèrent pas à attirer sur lui l’attention de Feuillade.

JPEG - 140.5 koLe cinéaste l’essaya dans de véritables rôles et c’est ainsi que germa bientôt l’idée de « Bébé ». Les facéties du petit monstre conquirent le public dès les premiers numéros de la série, qui en comprendra au final 70 : Bébé apache, Bébé et le bracelet de la marquise, Napoléon, Bébé et les cosaques, Bébé socialiste

Pour donner une idée des palpitantes aventures que les scénaristes imaginaient faire vivre à l’enfant comédien, citons celle de Bébé au Maroc : un haut fonctionnaire résidant au cap Ferret et son épouse partent en voyage au Maroc, laissant leur fils, Bébé, sous la surveillance d’une nourrice. Trompant la vigilance de celle-ci, Bébé s’empare d’un canot automobile, fend l’Océan et rejoint les côtes marocaines comme par hasard juste au moment où une tribu de Noirs sauvages tentent de capturer ses touristes de parents, qu’il soustrait bien entendu à ce danger dans une scène finale endiablée entièrement tournée sur les fortifications mauresques du… Pré-Saint-Gervais.

Clément apportait beaucoup d’argent dans l’escarcelle familiale des Mary. Ce fut indirectement la cause de sa disgrâce. Car papa Abélard s’en mêla. Il acheta en janvier 1913 une petite salle de cinéma au 4 bis, rue Henri-Chevreau, à Ménilmontant, et lui donna pour enseigne Bébé-Cinéma en escomptant bien obtenir de la Gaumont une franchise pour la diffusion des films de son fils.

Cette prétention du père, qui incommodait déjà Feuillade avec ses manières de s’ériger en impresario de Bébé, multipliant les exigences, acheva de lasser les dirigeants de la firme cinématographique. Ils résolurent de se passer de Clément que, de toute façon, il fallait remplacer car il avançait en âge.

C’est là qu’arriva René Poyen, un gosse qu’un des assistants de Feuillade avaient repéré dans la rue de Belleville où sa famille habitait, à deux pas de la grande entrée de la cité Elgé.

René avait les mêmes caractéristiques que Clément en 1910. Comme il présentait un minois noiraud, le sobriquet de Bout de Zan lui fut très vite donné. Dans les premiers temps, Bout de Zan servit de faire-valoir à Bébé mais, dès mars 1913, Clément partit et René poursuivit seul la série qui adopta alors pour nouveau titre le nom du rival du petit Mary.

52 autres numéros sortirent des studios Gaumont jusqu’en 1916. René Poyen avait un avantage sur Clément Mary, celui d’avoir des parents beaucoup moins encombrants pour la firme.



Clément Mary et René Poyen

Que devinrent les deux gamins après que leurs exploits de petits montres de cinéma durent par la force des choses s’arrêter ?

Abélard Mary, entré en procès judiciaire contre la Gaumont, fit engager Clément par son principal concurrent, la Pathé. Cette compagnie tenta de relancer « Bébé » pour son propre compte et ne rencontra pas le succès : « Bout de Zan » tenait trop fermement le créneau.

 René DARY (Anatole-Clément Mary).Jeune homme, le fils Mary s’exerça un temps à la boxe professionnelle. Toutefois, le goût de la comédie ne l’avait pas quitté. Il prit des cours d’art dramatique chez Lucien Guitry et participa ensuite à des tournées théâtrales sous le nouveau patronyme de René Duclos. Le grand Harry Baur lui conseilla de se fixer à Paris. Il joua dans Pour ton bonheur, une opérette d’Albert Willemetz, puis dans Trois Valses, aux côtés de Pierre Fresnay et d’Yvonne Printemps.

Son retour au cinéma se produisit à partir de 1934 avec des troisièmes rôles, par exemple dans Le Train de 8h47, film d’après la célèbre pièce de Georges Courteline, dont la vedette était un certain Fernandel.

Le cinéaste Jean-Benoît Lévy, qui l’employa, l’incita à changer une nouvelle fois de pseudonyme : il adopta alors celui de René Dary. Le rôle de matelot anarchiste qu’il interprèta dans Le Révolté, de Léon Mathot, le plaça enfin dans la lumière en 1938.

A la suite, Clément Mary-René Dary allait se faire une spécialité des rôles de marins taciturnes cachant sous des dehors de bagarreurs une grande générosité (Nord-Atlantique, Forte Tête, Le Café du port, À la belle frégate…)

JPEG - 81.8 ko1944 marqua sans doute le sommet de sa carrière avec le personnage du mauvais garçon repenti du Carrefour des enfants perdus (de Léo Joannon). Pendant la guerre, tournant en 1943 dans 120, quai de la Gare, de Jacques Daniel-Norman, avec Sophie Desmarets et Jean Parédès, il fut le tout premier à incarner pour le cinéma Nestor Burma, le fameux détective de choc imaginé par le romancier Léo Malet.

Après cela, sa popularité déclina et René Dary ne la retrouva que momentanément avec le rôle de Riton, l’ami de Max (Jean Gabin), dans Touchez pas au grisbi ! Le cinéma n’avait jamais fait abandonner les planches du théâtre à René Dary, qui, dans les années 1960, participa au succès de plusieurs pièces. Il apparut aussi dans des dramatiques télévisées. Il mourut le 9 octobre 1974 à Plan-de-Cuques (Bouches-du-Rhône). Bien avant cela, il avait écrit aussi un roman, Express 407.


René Poyen, né en 1908 dans un des petits pavillons de la cité du Palais-Royal-de-Belleville (151, rue de Belleville), connut quant à lui une carrière de scène écourtée.

Après l’arrêt de la série « Bout de Zan », donc en 1916 (il avait huit ans), divers réalisateurs de la Gaumont l’employèrent dans des rôles de garçonnet où René, sous son vrai nom, ne tenait plus la vedette toutefois. Adolescent, il retrouva un instant les premiers plans de la distribution en incarnant le détective Félix Perrin dans l’avant-dernier « sérial » de Feuillade, L’Orphelin de Paris (1924).

Ses apparitions à l’écran se firent épisodiques et très discrètes ensuite. En fait, dès cette époque-là, il gagnait sa vie moins sur le front du spectacle que sur celui du travail ouvrier dans l’électricité et la bijouterie.

Autour de 1929, il participa avec sa mère à une tournée de music-hall en province. Sa toute dernière apparition à l’écran est datée de 1932, dans un film de Christian-Jaque (le premier de celui-ci) : Le Bidon d’or, qui représentait pour René une manière de testament puisque le personnage qu’il y jouait, intervenant dans le milieu des courses automobiles, se nommait Bout de Zan.

Sa trace publique se perdit au sein des années 1930. On croit savoir qu’il dirigea pendant un certain temps un garage et qu’il habita longtemps au 117 de la rue de la Villette. Il décéda en 1968.


Maxime Braquet



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