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Ernest sous les drapeaux. (suite 12)

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Mémoires d’un épicier de la Villette


François-Ernest Michaut est maintenant soldat mobilisé pour 3 ans, avant l’orage de la Grande Guerre (1914-1918). Le manuscrit de son récit est amputé de quelques chapitres, dont celui de sa mobilisation. Hasard des cantonnements ? Pertes en tranchées et en déplacements ? Qui sait ?


(…) Les hommes de mon escouades me mirent au courant des événements de la compagnie depuis 15 jours. Pourtant, un fait qui me contrarie est le départ de mon capitaine, remplacé par un lieutenant de la 3e Compagnie qui n’était connu par aucun d’entre-nous. Quant à moi, j’avais l’espoir que mon capitaine me garderait avec lui, mais dans le métier militaire, les désirs sont rarement exaucés.

J’avais maintenant un an de service. Le lendemain de mon arrivée j’étais seul dans la chambrée en train de mettre mes effets en place lorsque mon commandant entre dans le bureau du chef, vers 9 heures du matin. Le sergent-major entre dans la chambrée et me dit : « Michaut, le lieutenant Boulanger vous demande ! Venez à mon bureau ! » J’ajuste ma tenue et je m’y rends. Il me dit : « Caporal Michaut, nous avons à causer tous les deux. Prenez une chaise ! ». Puis il continue : « Vous avez tenu l’ordinaire pendant les manœuvres et ce fut parfait. Dès demain, vous reprenez la fonction et je suis persuadé que vous remplirez parfaitement votre office. Je suis très à cheval sur la question ; je veux que tout soit très soigné, que les gamelles soient bien garnies, la viande bien choisie et surtout que les légumes soient bien répartis. Vous aurez la haute main sur tout ça et, par la suite, si vous avez des idées pour améliorer l’ordinaire, vous viendrez me rendre compte le soir pour me soumettre vos projets et nous aviserons ensemble. Je compte sur votre application ! »

Débrouille-toi et tu seras le bienvenu !

Je quittais le bureau très perplexe, un peu envahi par le cafard à ce moment de retour de permission. Je suis allé me confier au sergent-major qui me dit de ne pas m’inquiéter et, en bon Parisien débrouillard qu’il est (sic), me fait miroiter tous les avantages de ma nouvelle situation. Voulant changer les vieilles habitudes, il me laissait toute latitude pour améliorer la soupe et le bœuf et cela sans faire baisser le bonni de l’ordinaire. « Débrouille-toi et tu seras le bienvenu ! » . Le lieutenant Boulanger, je l’ai appris, est très strict sur la bonne marche de la compagnie. Mais il ne pouvait pas tout faire comme il le souhaitait, le capitaine n’étant pas favorable à ses idées d’amélioration des repas de la troupe.

Je suis allé rencontrer mon prédécesseur qui fut très heureux d’être débarrassé de l’ordinaire, trouvant que les choses tournaient de manière curieuse et que le caporal que j’étais allait en voir de grise avec notre nouveau chef.

J’ai attaqué dare-dare ma nouvelle situation.

Enfin, en avant ! J’ai attaqué dare-dare ma nouvelle situation. J’ai immédiatement commandé pour le lendemain deux hommes pour la corvée de viande, un boucher et un charcutier que j’ai tenus à ma disposition pour mon service. J’ai, par ailleurs, averti le sergent de semaine qui en fut fort aise. J’ai prévenu le boucher que le lieutenant voulait de la viande sélectionnée par des hommes de métier, ce qui fut exécuté de main de maître par mes deux gars qui choisissaient les morceaux auprès des fournisseurs.

J’ai informé les cuisiniers que le lieutenant les aurait à l’œil pour le pain de soupe et pour que le bifteck ne « passe pas à côté de la gamelle » des rationnaires. Une opération était à contrôler de près : l’épluchage des pommes de terre parce que les épluchures étaient aussi épaisses que les morceaux de tubercules qui tombaient dans la marmite. Ainsi, en gaspillant, les gars tentaient de se soustraire à la corvée. Tous les gars avaient la frousse du nouveau chef. Je les avertis que je ne voulais pas être puni pour les autres, pour les manquants ou pour les tireurs au flan. J’exigeais d’eux un travail bien fait et faisait l’appel à chaque fois que je le jugeai nécessaire.

Pour attirer les éplucheurs de pommes de terre, j’ai organisé un concert sur place, tous les soirs. Il y avait de bons chasseurs qui menaient le train et bientôt, les autres compagnies s’incorporèrent au programme. Mon cuisinier était enchanté, les ratios ont augmenté et j’entretenais le lieutenant de tous ces détails.

Mon initiative contribua à l’amélioration des rations de l’ordinaire.

Un cas particulier retint mon attention. C’était un dimanche, il y avait une grande quantité de gamelles sur la table de la cuisine. À la fermeture, les restes qu’elles contenaient étaient versés dans un seau et portés à la porte de la caserne pour être distribués aux mendigots (sic transit) qui, à chaque repas, se rangeaient en une longue file d’attente.

Je suis allé trouver le lieutenant (à l’heure de l’exercice pour être certain d’y couper) et je lui ai proposé de donner des instructions précises au rapport pour que les soldats qui laisseraient des restes dans leur gamelle soient punis et qu’ils devaient avertir le caporal d’ordinaire pour éviter le gaspillage de la viande et des légumes. Il accepta d’emblée et mon initiative contribua à l’amélioration des rations de l’ordinaire. J’ai aussi fait donner des ordres pour attribuer à ceux qui finissaient leur gamelle, un quart de vin supplémentaire. J’eus gain de cause et obtins, en plus, une ration de vin à chaque fois que la compagnie était sur le pas de tir pour l’exercice à la cible.

Par la suite, je me suis mis à la variété des repas, mais il y eut du tirage de la part des cuisiniers qui manquaient de matériel. Il me fallait quatre plats de terre qu’il fallait porter au boulanger pour qu’il ajoute dans son four les pièces à rôtir. Comme l’officier d’ordinaire ne me donne de l’argent que pour la nourriture, je n’avais plus rien pour me procurer du matériel complémentaire. J’ai donc monté un plan avec l’épicier avec l’accord tacite du lieutenant.

Nos repas variés avaient un grand succès.

J’ai commandé des pâtes, du vinaigre, de l’huile et, au bout d’une quinzaine de jours, j’ai eu l’argent nécessaire pour l’achat de mes quatre plats de terre et mon cuisinier a pu porter à cuire mes quatre filets de bœuf chez le boulanger. Il ne restait que les légumes à faire en ragoût, ajoutant à la variété des repas tout en n’écornant pas le budget alloué aux rations des soldats.

Notre lieutenant était fier de sa réussite et en parlait avec ses collègues au mess des officiers. Mes confrères caporal d’ordinaire comme moi venaient me demander des conseils. Nos repas variés avaient un grand succès. La satisfaction du commandement est telle que je suis exempté d’exercice ; ainsi puis-je m’adonner à mes sports favoris, surtout à la gymnastique, discipline dans laquelle je progresse énormément. Je fréquente aussi la salle d’armes en compagnie du prévôt qui est ravi de me voir me passionner pour l’escrime.

Bientôt arrive le temps du départ de la classe à l’arrivée des jeunes recrues. Nous nous préparons à leur céder le cantonnement. Nous étions fous de joie de ne plus être des « bleus » après ce service de un an. Un détachement de Seine & Oise, un autre de Bretagne et un autre de flamands nous remplacent. Nous leur avons réservé la même réception qu’à notre première arrivée et nous avons fait tout notre possible pour leur transmettre les arcanes du métier. Nous avions déjà reçu un contingent d’engagés conditionnels et pour eux, il nous fallut agir par ruse pour les mettre en route. Par ordre du général ils devaient se débrouiller seuls, particulièrement pour mettre leurs effets à l’ordonnance et se matriculer eux-mêmes. Malgré leur bonne volonté, ce fut très difficile parce que ces « fils à papa » n’avaient jamais tenu d’aiguille, ni cousu quoi que ce soit. Ainsi leur avons-nous « prêté » la main en vieux briscards, récompensés comme il se doit par ces riches camarades.

Quant à moi, cela m’a rapporté de pouvoir fumer de délicieux cigares de La Havane.

Quant à moi, cela m’a rapporté de pouvoir fumer de délicieux cigares de La Havane. Les recrues furent très vite à l’action et leur peloton sur le pied de guerre. Ils avaient, tout comme nous l’année précédente, un mois d’avance sur le peloton des élèves caporaux qui fut formé au mois de janvier. Je suis alors désigné comme instructeur avec 7 camarades de ma classe.

Je n’étais pas content du tout de quitter mon poste de caporal d’ordinaire, mais pas moyen de me faire remplacer pour l’instruction. Le capitaine Metrot avait fait sa liste en choisissant parmi les homme des 12 compagnies du régiment, liste acceptée par le colonel. Mon lieutenant m’a demandé d’assurer ma succession et je lui désignai Grapillard, un camarade caporal très malin et très débrouillard. Ma deuxième année de service débute avec de nouvelles fonctions. Le seul avantage était la cadence plus grande de permissions et le samedi libre jour de la corvée de blanchissage qui, cette fois-ci, m’était épargnée.


(À suivre…)


François-Ernest MICHAUT (1862-1949).
PCC/ Marie et Jean-François Decræne




Article mis en ligne en 2010 par Salvatore Ursini. Actualisé en octobre 2013.

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