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(Suite 10)

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Mémoires d’un épicier de la Villette

Le domestique s’initie au commerce.


François-Ernest Michaut poursuit la relation des souvenirs de son enfance rurale confrontant maintenant son adolescence aux difficultés de temps incertains.

Formé par les exploiteurs et les directeurs de conscience du conformisme social du XIX siècle, le jeune Michaut continue de se satisfaire presque de son sort d’enfant exploité [1] tout en s’élevant pas à pas dans l’échelle sociale par la « promotion » domestique.

Après moi le déluge !

Cette jeunesse était d’une gaieté sans égale. J’étais choyé par toutes ces jeunes femmes à qui je ne refusais rien, trop heureux de vivre dans un tel milieu. Bien logé, bien nourri, blanchi ce qui était pour moi un gain. Aussi, vogue la galère, il n’y avait qu’à se laisser vivre ; après moi le déluge ! Dans la ville de Moret (Moret sur Loing), j’avais fait beaucoup de connaissances car j’avais mis le pied dans la pharmacie où je rendais des services à mon ami Beuricard, mon petit bossu. Il se déchargeait sur moi des courses. Je ne demandais pas mieux que de porter les commandes : cela me faisait connaître et ramasser des pourboires car nous avions de riches clients.

Je mis aussi le nez dans le laboratoire, surtout lorsque le patron était là pour effectuer des expériences. Il m’apprenait à connaître les produits, les ustensiles, le montage des cornues, l’installation des alambics, leur surveillance et par la suite, la directive surtout quand il fallait veiller tard dans la nuit.

Je suis parvenu à tout connaître de la fabrication sans en connaître le pourquoi.

Puis, comme je voulais tout savoir, j’allais aider les ouvriers qui étaient satisfaits de m’embaucher et me regardaient faire. Je suis parvenu à tout connaître de la fabrication sans en connaître le pourquoi. Un seul métier où je n’entrais que très peu était le laboratoire de fabrication des pilules. Il y avait là-dedans un contremaître peu apprécié par les laborantins parce qu’il méprisait chacun d’entre-nous. Je ne m’adressais à lui qu’obligé par le patron.

Les fabrications étaient les pilules, les granulés, les baumes, les cataplasmes et les médications à base d’amidon ; ces produits étaient expédiés par grandes quantités aux Amériques. Eaux de goudron, de phénol, certains vins médicaux mélanges de malaga rouge, vins sucrés d’Espagne étaient mélangés et fabriqués ainsi que la pepsine animale à base d’estomacs de veaux. Plus tard, nous avons fait la pepsine végétale avec les fruits du papayer.

À la pharmacie, après avoir éliminé les mauvais payeurs, nous fournissions les cliniques et hôpitaux. Les bonnes-sœurs nous passaient les commandes et les ordonnances et quand j’eus l’habitude du métier, simple routine, j’allais livrer moi-même les médicaments.

Cela faisait la joie de mon sérail de jeunes demoiselles…

Les religieuses bénédictines avaient la spécialité de la fabrication des sucres d’orge depuis 1638. Nous leur fournissions le sucre et j’étais très bien vu de ces dames qui avaient quelques égard à mon encontre. En guise de pourboire, elles me donnaient un paquet entier de sucres d’orge manqués. Cela faisait la joie de mon sérail de jeunes demoiselles et quand des amis venaient à la maison, il y avait toujours quelques friandises sucrées à offrir. De plus, j’avais les produits de mes commissions et un complément de pourboire des clients auxquels je livraient des spécialités et médications.

Tout ce petit commerce ne m’empêchait pas de bien soigner ma jument Cocotte ; par la suite, j’eus à la conduire à la rivière pour la désaltérer. Pour la mater, il me fallait avoir recours au picotin d’avoine et pour la monter, vu ma petite taille, il me fallait un escabeau. Cocotte était docile et connaissait la manœuvre, attendant la récompense que je ne manquais pas de lui prodiguer à chaque montée : un morceau de sucre cristal dont elle était friande.

… Les gendarmes ont averti mon patron de ma gymnastique.

Je suis devenu ainsi bon cavalier. Je faisais quelques acrobaties sur ma docile bête et je suis arrivé à traverser la ville debout sur le dos de l’animal mais, comme je suis passé ainsi devant la gendarmerie, les gendarmes ont averti mon patron de ma gymnastique. Celui-ci m’a aussitôt grondé. La population s’amusait souvent de me voir avec la maréchaussée à mes trousses. Pourtant ceux-ci n’étaient pas méchants pour la bonne raison que je les fournissais à l’œil ! Tout ces détails se sont déroulés durant l’année scolaire 1875-1876.


(À suivre…)


François-Ernest MICHAUT (°1862-1949)

PCC/ Marie et Jean-François DECRÆNE


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Mémoires d’un épicier de la Villette - 10
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Mémoires d’un épicier de la Villette - 12</a

- Le site internet de Jean François Decraene : Histoire Populaire

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Article mis en ligne en 2010 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en septembre 2013.

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