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Une jeunesse aux champs (suite 8)

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Mémoires d’un épicier de la Villette


François-Ernest Michaut (Q. L 101 et précédents) poursuit la relation des souvenirs de son enfance rurale confrontant sa préadolescence aux difficultés de temps incertains. Formé par les exploiteurs et les directeurs de conscience du conformisme social du XIXe siècle, le jeune Michaut continue de se satisfaire presque de son sort d’enfant exploité. [1]

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1890 - Jeunes bouviers.


Nous voici la communion faite. Pour la Saint-Jean, je vais abandonner la hotte de terrassier et prendre le travail de la terre. Après le terrassement, le travail aux champs. J’ai déjà quelques notions et maître Vajoux a bien voulu me faire faire un essai ; cela me vexe aussi, j’ai toujours un retour lorsqu’on me voit à l’œuvre. Comme travail, j’ai 20 vaches et un taureau à soigner avec, de plus, le foin à faucher et à ramener avec cheval et voiture. Je sais seller un cheval mais je suis si petit pour mon âge que cela fait rire le patron qui m’a loué de la Saint-Jean (24 juin) à la Saint-Martin (11 novembre).

Je m’installe dans ma chambre, c’est-à-dire dans l’étable de mes vaches…

Je rentre à la ferme de Morsin, au commencement de juin. Déjà les luzernes tombent et autres céréales qui précèdent les seigles et les blés. Je m’installe dans ma chambre, c’est-à-dire dans l’étable de mes vaches que je vais avoir à gouverner. Puis je fais l’inspection de la ferme, ancien château féodal où j’étais déjà venu plusieurs fois. Elle forme un quadrilatère de bâtiments où l’on entre par un portail très élevé. Sur la gauche il y a une remise et sur la droite : la vacherie et la laiterie. Sur le portail, il y a un escalier qui monte au pigeonnier. C’est immense et il y a une multitude de pigeons et de nids. Sur le côté gauche : les écuries. Ensuite, la maison d’habitation avec cuisine et buanderie fermée par une remise au fond d’un boyau conduisant au poulailler, au clapier et à la porcherie. Face à la maison d’habitation : des remises, des granges, des greniers, des fenils et une énorme grange pouvant stocker des tonnes de blé. Voilà pour les quatre côtés de la grande cour.

La cour est immense, très propre, nettoyée chaque jour. Les différents fumiers sont remisés dans un endroit effacé sur des caillebotis et l’exploitation est entourée d’un canal qui en fait le tour et laisse un espace de 20 à 25 mètres au centre duquel les ouvriers agricoles remisent les outils aratoires. Dans le canal profond de 1,50 mètre et large de 5 à 7 mètres, les poissons foisonnent : tanches, gardons, carpes, rotengles, hotus, chevesnes. Cela fait bien mon affaire car j’aime la pêche à la ligne. Sur l’eau, navigue une quantité de volatile : canes et canards, poules d’eau, oies domestiques mêlées aux bernaches. Je n’ai jamais pu les dénombrer, mais au marché, quand arrivait la vente des canetons j’en comptais des quantités qui, avec les poules et les pintades dépassaient les 500 pièces.Toutes les volailles sont l’affaire des femmes et leur vente est d’un gros rapport pour la ferme.

Derrière le canal, une passerelle conduit au jardin potager, immense où légumes et fruits sont l’objet de soins attentifs. Entre le canal et le potager les bords sont boisés. La ferme est située sur la commune de Salins à Montigny-Lencoup ouvrant sur la route de Montereau. En face, sur les propriétés du Frénoix, une grande ferme avec entrée sur la route de Coutançon à Laval (Seine & Marne).

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À 4 heures du matin : réveil !

Voilà donc le plan de mon nouveau chantier. À 4 heures du matin : réveil ! La journée commence avec les deux femmes qui viennent traire les vaches. Aussitôt descendu de mon perchoir, car mon lit est très haut, je déguste un grand bol de lait tout chaud en attendant la soupe du matin que ma sœur m’apportera. Après le départ des femmes, je me mets à la toilette des vaches, et m’occupe de celle du taureau malgré ma méfiance pour les réactions imprévisibles de l’animal. Relever la paille d’un coup de balai au plancher, nettoyer le conduit d’eau et le diriger derrière les bêtes qu’il faut brosser et laver. Eh bien ! Avec l’habitude, chaque jour mon étable est en place vers 6 heures et le fumier est sorti. S’il y a de l’ouvrage au-dessus de mes forces, l’homme à tout faire me donne un coup de main, à charge de revanche.

C’est l’homme de cour qui attelle le cheval pour le premier repas des vaches. À ce moment, le patron me met la fourche en main pour aller faner ; j’ai avec moi 3 ou 4 femmes de journée mais, à moi seul, j’abats autant d’ouvrage qu’elles. Pour la rentrée des foins, j’occupe un nouveau poste : le salage. À chaque fournée de foin entrant dans le fenil, je parsème la botte d’une poignée de sel gros pour l’empêcher de chauffer au cas où l’herbe serait encore humide. Cela évite les risques d’incendie. À 11 heures c’est la soupe puis nous avons deux heures de repos sur place : les hommes vont dormir à l’abri des bâtiments. Quant à moi, je préfère chercher les nids sur les pourtours du canal.

Le soir après 16 heures, je file rejoindre mes 12 vaches aux champs avec mes deux compagnons fidèles, de bons gros chiens. Brissac suivait bien pour l’ouvrage ; mais le deuxième n’avait pas fait d’études primaires. Comme je ne voulais pas de fainéant avec moi, je lui flanquais quelques coups de bâtons, aussi Sermini (c’était son nom) retournait seul à la ferme. Un jour, on ne le revit plus ; j’étais heureux de rester seul avec Brissac dont j’avais connu le maître d’école qui m’avait vanté les qualités de travail de son élève. Je me suis empressé de les utiliser à bon escient.

Ainsi Brissac et moi étions deux bons copains et il veillait sur moi jour et nuit.

Ah ! Comme je suis heureux dans cette maison.

Comme je restais aux champs parfois très tard, j’avais soin de prendre un gros morceau de pain puisqu’à la maison Vajoux, le pain était à volonté ainsi que le fromage. Pour la boisson, mes vaches assuraient le quotidien avec un bon lait crémeux, chaud et frais. Pour les remercier, je leur cherchais certaines plantes dont elles sont friandes et, durant la pause, Brissac les vaches et moi faisions la dînette ensemble.

Ah ! Comme je suis heureux dans cette maison. Le métier est certes pénible, mais je suis heureux, bien nourri et, en somme, oublieux de la routine des porteurs de hottes. J’ai mes bêtes à garder et le repos grâce à Brissac et à mon chien qui ont l’œil à tout.

Il y avait à l’exploitation un garçon de ferme, un homme marié et père de famille qui partageait nos repas de temps à autre ; c’était le berger. Avec 150 à 200 moutons et trois chiens, il restait assis dans la pâture voisine en travaillant à différents ouvrages. Il fabriquait des paniers en osier et des tabatières avec des pelures de bouleau. Pour les paniers, impossible de l’imiter : il aurait fallu être avec lui pour apprendre. Mais pour les tabatières, j’ai vite compris la fabrication et en peu de temps je les réalisais aussi bien que lui. C’était l’époque où les fumeurs remplaçaient peu à peu les priseurs auxquels je vendais mes tabatières pour la somme de 1 franc. Je n’avais aucune dépense ni pour la matière première, ni pour la main-d’œuvre prise sur mon temps perdu. Mon père était priseur ; je lui fis cadeau d’une tabatière de ma fabrication et lui, pour me remercier, me trouva beaucoup de clients. J’arrivais, quand j’avais plusieurs commandes, à en fabriquer une par jour sans que mon travail en souffre.

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Félix-Saturnin Brissot de Warville(1818-1892) - Berger et sa cabane

Voici venir le 24 juin, la Saint Jean. Nous avons reçu toutes nos embauches de la Saint jean à la Saint Martin et celles des dernières rentrées des foins. Voici les faucheurs avec leur famille. Le berger est obligé de déménager ses moutons de la bergerie : ils iront coucher dehors. Le parc est installé, la cabane du berger est montée et les chiens couchent dessous. Les moissonneurs s’installent dans la bergerie avec leurs lits de plume et de paille. Pour la nourriture, ils ont fait un marché avec le patron. Dans tous les cas la marmite est grande et chaque repas arrive dans des bidons spéciaux à compartiments : d’un côté la viande et les légumes, de l’autre la soupe. Dans un panier, le pain et le fromage, quelques friandises et la boisson. Il nous faut, nous les jeunes, porter aussi le dîner du berger bien souvent pour 23 heures, avant qu’il parte avec ses trois chiens. J’étais de corvée mais quelques bons moments quand même…

Il est vrai que eux n’avaient pas de sœur pour les sortir de la glaise.

Combien je songeais aux joies du moment, surtout lorsque le dimanche après-midi je retournais chez nous pour changer le linge de la semaine. Je rencontrais les camarades qui n’avaient pas pu lâcher la hotte. Mes deux frères avaient eux aussi lâché bretelles dans l’année qui avait suivi. Ils étaient tous en condition : Armand dans une ferme et Eugène chez un marchand de volailles.

Bien des nôtres ne nous ont pas suivis. Ils sont restés dans les extractions pour gagner un maximum de 3,00 francs ; à 20 ans cela n’a pas de sens. Il est vrai que eux n’avaient pas de sœur pour les sortir de la glaise.


(À suivre…)

François-Ernest MICHAUT (1862-1949).
p.c.c. Marie et Jean-François DECRAENE
Vous pouvez consulter l’article récapitulatif contenant tous les extraits parus dans Quartiers Libres : Mémoires d'un épicier de la Villette

Article mis en ligne en 2012 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en septembre 2014.

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[1Pour en savoir plus sur le travail des enfants au XIXe siècle, cliquer sur : http://histgeo.free.fr/quatrieme/revoind/enri.html

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