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Mémoires d’un épicier de la Villette


Un village sous l’occupation prussienne (suite 2)

François-Ernest Michaut (OL N° 90-91 et 92-93) poursuit la relation des souvenirs de son enfance rurale confrontant ses huit ans à l’occupation prussienne à la ferme familiale d’Heurfebise, sur la commune de Saint-Germain-Laval (Seine & Marne). L’évocation enfantine permet aux générations actuelles d’admettre la nécessité d’une évolution des mentalités qui, en un siècle et demi, doivent passer du nationalisme revanchard et belliciste à la tolérance universaliste s’appuyant sur les principes de laïcité et de tolérance républicaines.

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Les occupants Bavarois se "répartissent" les réquisitions.


Pâriss, kaput !

Les troupes que nous avions dans nos régions n’étaient pas des troupes de choc ; à la suite les dires de nos vieux, sur la route de Fontainebleau conduisant à Paris, des troupes ont défilé pendant trois jours, et nous allions les voir passer. Il y avait de tout : infanterie, cavalerie, artillerie, canons et surtout, dans un fracas continuel, beaucoup de chevaux et de voitures. Quelle roulade !. .. Pour nous les gosses, c’était un vrai délice que de voir tout cela.

Bientôt le calme revint. Les prisonniers qui avaient été ramassés sur la route furent de retour. Mon père en était malade ; pourtant, ils n’avaient pas été malmenés. Les nôtres étaient plus méchants ; c’étaient des hommes de 40 à 50 ans et tous pères de familles. Ils ne connaissaient pas grand chose de français et parlaient de la "Grande Allemagne" en faisant des signes de grandeur. Parfois nous leur disions : "Vous, partir pour Paris. - Pâriss, kaput !" disaient-ils. Ils avaient, eux aussi, des nouvelles du siège, et surtout, à chaque sortie, le décompte de leurs pertes en hommes.

Nous allions les voir pour l’exercice et nous étions surpris de la brutalité de la discipline allemande, des gradés qui donnaient des coups pour la moindre faute. Cela nous faisait de la peine de voir battre des gens de cet âge, surtout que les chefs qui se livraient à ces fins étaient tous jeunes. Mon père me disait que c’était les mœurs en Prusse, mais que les Français, eux, ne frappaient jamais leurs soldats, que c’était d’ailleurs interdit par le règlement militaire. J’ai ensuite su que ces jeunes gradés étaient des Prussiens et les vieux des Bavarois, car les gradés Bavarois étaient plus doux…

Il en fut ainsi jusqu’à l’armistice. Mais, malgré cela, la misère était terrible dans tous nos villages et ce fut de tous les hivers, le plus froid que nous ayons vu. On peut dire que, si les Allemands n’avaient pas été chez nous, beaucoup seraient morts de misère ; car eux étaient bien nourris et nous en faisaient profiter, dans une certaine mesure. Ils avaient de la viande et des légumes ; ils recevaient des produits de leur pays, et ainsi dans chaque maison, on faisait la cuisine pour tous ; chez eux, il y avait des pommes de terre pour tout l’hiver ainsi que des haricots secs, avec la viande des soldats, cela faisait un ordinaire potable. Nous avions nous autres, la farine pour notre pain et du lait de nos vaches ; cela faisait grand plaisir aux soldats de manger le matin des tartines beurrées avec du café au lait parce que ma mère leur donnait du beurre comme à nous-mêmes. C’était un régal pour eux.

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Saint-Germain-Laval (Seine & Marne) au début du XXe siècle.


Enfin l’hiver prit fin mais le mal était grand : nos arbres gelés ainsi que bien d’autres maux que des enfants comme nous ne pouvaient juger. Pourtant, pour mon compte, j’entendais dire : "On se rappellera cet hiver qui est terminé quoique les Allemands soient toujours là, en France. Car si les conditions de la paix sont acceptées par nous, ils ne partiront que lorsque les cinq milliards d’or leur seront versés." Ma tante Marguerite, son journal à la main, fait la lecture et commente tous les articles qui sont discutés entre mon oncle et Jean Callin (Instituteur du village =N.D.L.’A). Ils ne sont pas toujours d’accord avec mon acariâtre tante. Moi, je me demande ce que cinq milliards doivent faire de sous. Il y a aussi des discussion à l’école ; l’instituteur est obligé de nous rappeler à l’ordre et, pourtant, nous avons raison de nous intéresser à cette question parce que c’est nous qui, plus tard, auront à payer les dettes de guerre, hélas, vis-à-vis de l’Allemagne ; cette guerre qui est la plus désastreuse pour notre beau pays avec l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine. L’argent gaspillé : cela n’est rien ; mais la perte de nos provinces… L’espérance, heureusement, est toujours gravée dans le cœur des peuples et nous fait préparer la revanche prochaine. Nous ne perdons pas l’espoir de leur reprendre, un jour proche, nos provinces si chères. Car nous, les gosses, à notre tour de prendre les armes pour la délivrance de nos provinces annexées.

Le Boche chercha partout sa pipe et son tabac.

Le discours de notre maître est resté dans notre mémoire et nous a fait détester les Boches ; ainsi, dès ce jour, nous avons cherché à leur faire des misères et nous ne manquions jamais de leur faire des niches, de piller leurs sacs ou de leur cacher leurs effets. Avec un camarade, Eugène Deplat, nous avions trouvé dans un sac des Allemands que ma tante logeait, une pipe et du tabac. Nous nous sommes rendus dans un petit bois, près du jardin de mon grand-père, nous avons bourré la pipe de tabac (tout le monde connaît la contenance des pipes prussiennes) on allume et tour à tour, nous avons fumé. Ça faisait une fumée du diable et voici que nous nous trouvons très mal avec de tels maux de cœur que nous avons enterré la pipe et le tabac en décidant de ne rien dire, naturellement. Nous rentrons donc à la maison, chacun de notre côté, blancs comme des linges. Nos mamans, nous voyant ainsi, nous questionnèrent : "Qu’as-tu, voyons ?" Mais, motus et bouche cousue ! Elles nous firent de la tisane et le lendemain nous étions tous guéris. Le Boche chercha partout sa pipe et son tabac.

Mon camarade me dit un jour : "Viens, on va rattraper les misères de la pipe ; j’ai chipé deux saucissons dans la musette des Prussiens !". Et nous voici filant dans notre cachette avec le couteau en main, attaquant notre saucisson. Désillusion ! Les pièces de charcuterie étaient remplies de pois chiches cuits, pour nous immangeables. Une fois de plus, pour cacher notre larcin, nous avons enterré les saucissons.

Nous avons toujours gardé la haine du Boche en songeant surtout à la revanche.

Nous n’étions pas les seuls à faire des niches. Chaque fois qu’il venait une équipe de travailleurs dans le parc, près du moulin, ils abattaient de gros sapins. Il y avait de gros camions pour les charger jusqu’à Saint-Germain. (Les Allemands voulaient reconstruire le pont car la ligne de chemin de fer leur était très utile). Aussi le jeudi, on ne manquait pas d’aller les voir travailler. Le soir, ils rapportaient, sur le bord de la routes, pelles et pioches. Aussitôt, un de nos copains, (2 ans de plus que moi), prend une hache, entre sous le bois, grimpe à un arbre et l’accroche au sommet en nous disant : "Les gars, vous allez rire !". Je n’étais jamais venu par là et j’avais suivi les grands qui y venaient chaque jeudi. Tous les ouvriers et leur chef arrivent, font charger les outils après les avoir comptés ; mais il manque une hache. Le chef hurle : "Hache !". Cela nous amuse follement. Ils vont voir au chantier pour la retrouver et les engueulades font fureur. Ils nous demandent si nous n’avons rien vu ; naturellement, personne n’a rien vu. Pourtant, après avoir crié après les pauvres bougres, de vieux soldats, ils partent quand même, et nous, les auteurs des larcins, les suivons. Après le départ des Boches, mon copain est revenu reprendre la hache pour la placer en lieu sûr et, lorsque les Boches ont quitté définitivement le pays après avoir touché leurs cinq milliards, il a rapporté la hache à son père qui ne fut pas fâché d’avoir cet outil.

Bien des larcins et vols effectués par les gosses n’ont jamais été dévoilés. Cela a toujours été dans notre caractère et nous avons toujours gardé la haine du Boche en songeant surtout à la revanche.

(À suivre… Prochain épisode : 1871 Coexistence pacifique ?)


François-Ernest MICHAUT (1862-1949)
PCCI Marie et Jean-François DECRAENE

- Le site internet de Jean François Decraene : Histoire Populaire

Vous pouvez consulter l’article récapitulatif contenant tous les extraits parus dans Quartiers Libres : Mémoires d’un épicier de la Villette

Article mis en ligne en 2010 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en décembre 2014.

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