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Mémoires d’un épicier de la Villette

Coexistence pacifique ? (suite 3)

François-Ernest Michaut (QL n° 90-91, 92-93 et 94-95) poursuit la relation des souvenirs de son enfance rurale confrontant ses huit ans à l’occupation prussienne à la ferme familiale d’Heurtebise, sur la commune de Saint-Germain Laval (Seine & Marne). L’évocation, avec les mots reflétant les préjugés de l’époque, invite le lecteur contemporain à prendre des distances avec le récit ; il se gardera de juger des faits contés avec le langage d’il y a un siècle et demi. Sa culture, ses idées et sa mentalité de femme (ou d’homme) du XXe siècle, pétrit de tolérance et de respect des droits de l’homme (et de la femme ?), lui permettent de comprendre sans juger, d’admettre sans être choqué par un vocabulaire revanchard et parfois méprisant.

Quelle joie de les voir partir.

Un fait à signaler : il y avait chez ma tante un bon boche nommé Kissling. Celui-là était très mal vu de son jeune chef prussien, comme de tous les chefs et de ses camarades car il était, paraît-il, appelé à retourner en Allemagne pour être mis en prison. En effet, les Allemands avaient mobilisé les prisonniers avec la promesse de les gracier au retour s’ils avaient eu une bonne conduite. Ce boche, deux jours avant le départ, avait franchi la Seine. Là, il était dans une zone neutre (sous régime français après l’armistice) où les Allemands n’avaient pas de droit. Mon père était dans le secret et savait où il était caché. Le jeune chef prussien a dû faire une maladie en constatant que ce soldat n’était pas rentré en Allemagne. Ce Kissling parlait bien français. À cette époque (1871), j’eus un petit frère, Camille. Le petit était bercé par le soldat allemand qui travaillait aux champs et à la vigne en nous aidant bien. De plus, il recevait des colis d’Allemagne et les partageait avec nous. Le petit Camille était bien soigné ; jamais il ne le laissait pleurer et je me souviens de l’appel du soldat, le cas échéant : "Madame, Camille crie !"

Casques à chenille de sapeurs-pompiers (1860-1872).Pourtant, quelle joie de les voir partir. Ce fut une journée de réjouissances. Le dimanche suivant, nos pompiers et les gardes nationaux en grand uniforme, tambours et clairons en tête, ont déterré les fusils et les armes ; tous avaient sorti leurs effets, képis et casques à chenille. Le soir, mon père me remit son képi de lieutenant. Fier de cela, j’allais à l’école et je faisais le chef quand je jouais avec mes camarades.

Puisque je parle de mon képi, je veux raconter les tribulations qu’il me fit faire par la suite. Il y avait, chez nous, beaucoup d’arbres à fruits auxquels nous étions bien heureux de rendre visite à condition de ne pas se laisser prendre. J’avais un cousin qui avait dans son jardin un cerisier qui portait de bien belles cerises qui me faisaient envie. Grimpé dans l’arbre, et mon képi sur la tête, j’étais en train de me régaler lorsque je vis arriver mon cousin avec une trique à la main. Je descends vivement de l’arbre mais, dans ma précipitation, mon képi reste accroché à une branche ; tant pis pour lui et je cours encore. Mon père connut l’aventure par mon cousin qui déclara vouloir me rendre directement mon couvre chef. Cela a duré un an avant que je le réclame. Mais je n’ai plus jamais goûté aux cerises, ni remis mon képi sur ma tête. Pourtant, avec nos camarades, nous jouions toujours aux soldats avec nos armes, sabres et fusils de bois, arcs, sabretaches et carquois de carton et, bien souvent, nous défiions les gars des villages voisins.

J’étais batailleur et souvent battu…

Le village de Salins, avait eu un capitaine, neveu de monsieur Jules Brillant, ancien franc-tireur qui, avec sa compagnie, fit beaucoup de mal aux boches dans les embuscades et avait décimé les convois. Son petit neveu avait projeté d’aller avec nous, ceux de Laval, déclarer la guerre à ceux de Saint-Germain ; nous étions au moins vingt ou trente et nous voilà en route. Nous prenons la route du Tréchy et nous arrivons à Saint-Germain. Mais, les gars avaient averti leurs pères de l’attaque et, quand nous nous sommes présentés, ceux-ci nous ont vite mis en déroute à coups de fouet. Pour mon compte, j’ai laissé armes et bagages sur le terrain et je cours encore. Jamais je n’avais eu aussi peur et je n’étais pas le seul dans mon cas ; aussi, aucun de nous ne s’est vanté de cet exploit. Après cette algarade, je suis allé à l’école bien tranquille durant tout l’hiver 1871/1872. J’aidais à la maison, car je languissais d’aller bientôt travailler pour pouvoir gagner de l’argent pour ma mère qui élevait ses quatre garçons en plus de mes trois sœurs. Ma sœur Cécile était déjà placée à Montereau et, au printemps, ma sœur Florentine allait aussi partir et je me disais : "Quand j’aurais l’âge je partirai aussi bien que je sois bon écolier mais peu aimé de mes camarades." J’étais batailleur et souvent battu parce que je trouvais toujours quelqu’un à venger parmi mes plus jeunes frères. Armand était certainement le moins méchant ; se laissant battre, il ne savait que pleurer et moi, lui demandant la cause de ses larmes, je l’invitais à me dénoncer celui qui l’avait battu. À la sortie de la classe, je tombais sur le fautif qui allait ensuite le raconter au maître ou bien à sa mère. Naturellement je recevais une trempe par ma mère ou une punition par l’instituteur. C’est ainsi que je fus contraint de ramasser toutes les pierres de son jardin. Comme je n’ai certainement pas été le seul à effectuer cette corvée, monsieur Gonnet devait les remettre afin que ce soit toujours le châtiment des punis.

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Saint-Germain Laval (Seine &Marne). Le lavoir à la fin du X/Xe siècle.


… Après une semaine où deux, il demandera à nouveau le chemin de l’école.

Cette année-là, j’ai été demandé comme enfant de chœur par le curé Beaurepaire. J’ai accepté l’emploi parce qu’il y avait des avantages et que je connaissais mes autres congénères. Aussi mis-je beaucoup d’ardeur à l’apprentissage du latin. J’aimais également chanter au lutrin. Je savais bien des chants, ma sœur Florentine était mon professeur à la grande joie de ma mère. J’attendais la semaine sainte avec impatience. Le 29 janvier 1872, j’aurai 10 ans. Un camarade du même âge me dit : "Tu sais que je vais, à la fin mars, aux trous faits par les bombardements pour dégager les ruines. Viens-tu avec moi ? Pacon m’a dit que je serai pris et de le prévenir si je connaissais des camarades volontaires."

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Lieutenant de la garde nationale (1870/1871).

Cette affaire me trotte dans la tête et je suis bien décidé à suivre mon ami Gadot. l’ai encore jusqu’en mars pour réfléchir. Je pense gagner de l’argent pour aider ma mère. Enfin mars arrive et je me trouve avec Charles Pacon, le fils du patron, pour lui en parler. Nous nous mettons d’accord. Le départ est arrêté pour le lundi 27 mars 1872. Nous voici convoqués pour ce grand jour, mon camarade Gadot et moi, et les camarades qui avaient déjà commencé l’année dernière. Seuls les hommes restaient l’hiver aux travaux des décombres et nous, les porteurs, ne pouvions à cause du froid rester à ces rudes travaux.

Maintenant, il fallait confirmer à ma mère ma volonté de partir le lundi. Elle insiste pour me laisser encore à l’école jusqu’à ma Première communion. Mais je suis tenace. Refusant de céder à mes désir, elle souhaite prendre l’avis de mon père "on va voir !" Le samedi 25 mars, je déménage mes fournitures de l’école et j’attends le consentement de mon père qui, de Montapo où il travaille chez mon oncle Denis, ne revient que le dimanche.

Tout le monde chez moi est plongé dans un profond sommeil mais moi je ne dors pas et ma mère veille. Mon père rentre et ma mère lui raconte l’histoire qu’il écoute avec calme en se rangeant à son avis. Pourtant, il dit : "Ernest est bien têtu. Quand il a une idée en tête, il s’y tient. Laisse-le goûter à cela et je t’assure qu’après une semaine où deux, il demandera à nouveau le chemin de l’école". Entendant cela, j’étais heureux ; j’avais, par ces paroles, gagné mon procès.


(À suivre… Prochain épisode : 1872 - Le garçon de 10 ans tiendra-t-il sur le chantier ?)


François-Ernest MICHAUT(1862-1949)
PCCI Marie et Jean-François DECRAENE.


Vous pouvez consulter l’article récapitulatif contenant tous les extraits parus dans Quartiers Libres : Mémoires d’un épicier de la Villette

Le site internet de Jean François Decraene : Histoire Populaire



Article mis en ligne en 2012 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en septembre 2014.

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