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Paris-villages, ou les villas de Paris


Un des grands plaisirs d’une balade dans Paris, c’est de découvrir l’autre ville qui se cache derrière les porches, ces cœurs d’îlot souvent arborés ou fleuris, ces passages privés bordés de pavillons à l’ombre des tours. La ville n’est qu’accumulation, strates successives, d’où ces vertigineux voisinages.

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L’exposition de la Ville de Paris, qu’accueille la Mairie du 19e jusqu’au 19 avril (avant celle du 14e), donne une lecture très documentée de cette persistante tentative de repli sur un habitat protégé, face aux vagues d’urbanisation et de densification de la capitale.

Prenant la suite des hôtels particuliers du XVIIIe siècle (à Saint-Germain, puis au Marais) qui laissaient l’aristocratie à l’écart des miasmes de la rue, ce sont d’abord, au XIXe, de somptueux lotissements-parcs destinés à la bourgeoisie, en dehors des grands axes tracés par Haussmann (le hameau du parc Monceau dans le 8e, la villa Montmorency dans le 16e).

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Un lotissement-parc du 16e arrondissement. Carte postale (1906) de la Villa de Montmorency (Fonds BNF).


Le XIXe, siècle [1] de l’industrie et de l’arrivée massive de main-d’œuvre, suscite une nouvelle vague d’habitat-nid de verdure, cette fois-ci à l’adresse aussi bien de la bourgeoisie que des ouvriers, et selon une géographie sociologique bien établie : on trouve beaucoup de cités-jardins au nord-est, et des hameaux plus élégants du 14e au 17e arrondissement. Entrent en scène des promoteurs privés ainsi que des associations philanthropiques (qui vont être à l’origine de l’habitat social avec les HBM - habitations à bon marché - instaurés par les lois Siegfried de 1894 et 1905 [2]).

L’exposition (et l’ouvrage qui l’accompagne [3]) décrit une dernière catégorie (peu présente dans nos arrondissements), celle des cités d’artistes, souvent sans le sou et installés vaille que vaille à Montmartre (cités des Fusains, des Arts) ou Montparnasse (cités Fleurie, Verte), ou plus fortunés comme à la Nouvelle Athènes à Pigalle. On peut y ajouter, au XXe siècle, les exercices de style d’architectes de renom, qui ont joué de cette opposition subtile entre grand et petit pour des clients fortunés (la maison de verre de Chareau à SaintGermain, les maisons d’André Lurçat et Auguste Perret à la villa Lurçat dans le quartier Montsouris ou la rue Mallet-Stevens dans le 16e).

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Exercice architectural dans le 14e arrondissement : la Villa Guggenbühl, rue Nansouty, due à l’architecte André LURÇAT, 1926 (Fonds /FA)


Somptueux ou familiers, la villa (plutôt une allée privée), la cité ou le hameau (que différencie essentiellement l’opulence des pavillons), tirent d’abord leur charme du jardin, expression première de l’intimité préservée, et partagée à quelques-uns au prix de règles strictes (règlement de lotissement). La tradition pittoresque du XIXe, une architecture d’imitation, est assez présente, des villas anglo-normandes du hameau Boileau (16e) aux isbas de bois de la villa Beauséjour (16e), mais plus que la prouesse architecturale, un langage familier (d’allée, de porche, véranda, verrière, lierre au mur, brique et meulière) suffit à la qualité des pavillons accolés.



Quelques pas dans nos arrondissements

Sur les 1200 îlots-jardins recensés dans Paris en 1973, quelques 80 sont dans les 10e, 18e, 19e et 20e arrondissements (nombreux dans les 11e, 14e et 16e).

Ce sont souvent des cités de petite taille, les deux plus grandes étant la Campagne à Paris dans le 20e, et la Mouzaïa dans le 19e.

La Campagne à Paris, tout un programme… La situation du logement à Charonne et Belleville est très dure au début du siècle (nombreux lotissements ouvriers insalubres), et cette société coopérative est créée pour faire des maisons pour ouvriers. Elle rachète une ancienne carrière de plâtre de la porte de Bagnolet, et construit, avant et après la guerre de 1914, 93 pavillons semi-collectifs (1, 2 ou 3 personnes), HBM aux surfaces assez confortables, mais sur de petites parcelles (100 m2). Les services communs prévus (mais non réalisés, comme 50 autres pavillons) témoignent d’un idéal de vie communautaire. Finalement, c’est simplement un quartier résidentiel tranquille, habité maintenant par d’heureux propriétaires (et pas forcément des ouvriers méritants… ).

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Le plan concentrique (Pierre Botrel, architecte) est typique des cités-jardins - venues d’Angleterre et de Hollande, et nombreuses en banlieue (Botrel a conçu celle de Rosny) - , les façades sont en meulière et brique, et les noms de rue honorent les législateurs des HBM, Siegfried, Strauss, etc.

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La Mouzaïa a une origine similaire (les carrières - de gypse - d’Amérique, désaffectées en 1870, achetées entre 1888 et 92), mais une histoire plus compliquée. Le premier acheteur est marchand de chevaux, y installe un hangar et fait faillite, après avoir ouvert quelques rues (et la place Rhin et Danube) dans ce quartier désert. La famille Crabbe et une banque rachètent et lotissent (selon les plans de l’architecte Paul Fouquiau, qui devient aussi promoteur) et, pour finir, une société HBM lotit les derniers terrains.

Le quartier agglomère cité, hameaux et villas nautour de la place Rhin et Danube, en contrebas des tours de la place des fêtes : villas piétonnes et pentues donnant sur la rue de la Mouzaïa, cité de la Mouzaïa (151 pavillons), hameau du Danube (28 pavillons HBM, sur la place).

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Le sol est très instable, inconstructible au delà de 2 niveaux : la meilleure protection contre les appétits immobiliers ! La population était mêlée, commerçants, employés et quelques ouvriers, mais se retrouvait dans l’univers des noms de rue : prévoyance, égalité, solidarité… Elle a changé, les pavillons aussi, mais la cité a gardé tout son charme.

Les architectes contemporains s’intéressent aussi aux cœurs d’îlot et s’efforcent, dans les opérations collectives, d’y recréer un espace protégé. Mais la flambée des prix fonciers a imposé la densité, et les jardins intérieurs ne sont que plates plate-bandes… De plus, la raison sécuritaire a généralisé grilles et interphones, le passant de profiter de ces échappées piétonnières. Quelques cités-jardins sont restées accessibles (la Ville assure en contrepartie l’entretien des voies), mais beaucoup d’autres de ces jardins secrets sont très protégés.

Crise du logement aidant, ces villas, cités et hameaux en plein Paris sont d’autant plus anachroniques. Leur vocation sociale s’est estompée, les occupants sont souvent propriétaires. Les cités d’artistes, souvent de construction médiocre, sont particulièrement menacées, la bagarre des occupants pour les préserver a parfois été rude (Cité Fleurie, Cité Verte, 13e) et le classement ne protège que les plus élégantes. Goûtons d’autant plus ces fragiles allégories du bonheur tranquille, au détour de nos rues…


Martine LIOTARD


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La Mouzaïa : vue de la Villa Bellevue - Photo Daniel Botti.



Article mis en ligne en avril 2015.

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[1voir le n° précédent de Quartiers Libres sur le logement à Paris, qui mentionne des ensembles collectifs HLM

[2voir le n° précédent de Quartiers Libres sur le logement à Paris, qui mentionne des ensembles collectifs HLM

[3Hameaux, villas et cités, Action Artistique de la Ville de Paris, 290 F

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Réactions
par Barnabé - le : 18 mai 2017

Paris-villages, ou les villas de Paris

Bonjour

Votre site est vraiment pertinent.

Nous travaillons sur les patrimoines du quartier Amérique - Place des Fêtes.
Est ce réellement cette histoire de Carrière de gypse à destination des Amériques au XVIIIe siècle qui ont donné le nom au quartier.

Salutations
Barnabé

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