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Petit dictionnaire cinéphilique des rues de Belleville


Notre colline est certainement l’un des quartiers de Paris que la caméra des cinéastes a le plus visité depuis la naissance du septième art. Les raisons de l’attrait exercé par Belleville sont à la fois multiples et évidentes : la plastique d’un site montueux, le pittoresque et la poésie de rues encore villageoises par endroits, le caractère populaire de cité laborieuse - avec le souvenir de grandes pages du mouvement ouvrier -, le mélange ethnique des populations, une concentration de questions sociologiques et de problèmes de société exploitée par une kyrielle de films policiers … Plusieurs colonnes de notre revue ne suffiraient pas pour lister toutes les œuvres qui mettent peu ou prou les images de Belleville à l’écran. Sous forme d’un dictionnaire des rues bellevilloises liées à un tournage cinématographique, nous nous attacherons à évoquer dans cet article, soit des films célèbres, anciens ou modernes, mais dont on a peu souligné ce qui les lie à notre butte, soit des réalisations moins connues, méconnues même, et qui, souvent curieuses, constituent pourtant une mémoire de notre village et de la vie parisienne. Le classement de notre dictionnaire - qui n’a évidemment rien d’exhaustif- est alphabétique.


Alouettes (rue des, Buttes-Chaumont). Alain Resnais place ici, dans On connaît la chanson (1997), la scène où Sabine Azéma porte secours à un vieux bonhomme que vient de bousculer une voiture. Elle l’invite à prendre un remontant au Bar fleuri, institution bistrotière du quartier et ancienne cantine des gens des studios de télévision SFP, en face (ils n’existent plus aujourd’hui). Une autre séquence montre, à deux pas de là, Agnès Jaoui en conférencière pilotant son public dans le parc des Buttes-Chaumont et contrariée dans son discours par André Dussolier.

Annelets (rue des, Buttes-Chaumont.) Un acteur natif de Belleville, Mouloudji, est poursuivi par la police dans cette rue au sein d’un polar du romancier-cinéaste Henri Calef, La Souricière (1950).

Arthur-Rozier (rue, place des Fêtes). C’est l’une des rues bellevilloises où, dès 1906, Alice Guy, la toute nouvelle directrice artistique de la compagnie de cinéma Gaumont - dont les studios se situaient en ce temps dans le quartier - tourna des saynètes burlesques (voir Quartiers Libres, n°80-81, "Un berceau du cinéma"). Citons parmi ces œuvrettes Le Matelas épileptique : dans la rue Arthur-Rozier, une matelassière chemine pour livrer son produit à un client. Ployant sous une charge visiblement excessive, elle ne peut éviter que le matelas ne choie par-dessus la rambarde du pont enjambant la rue de Crimée. A la stupéfaction des passants, un vagabond sort alors de l’objet éventré et prend ses jambes à son cou… Dans un autre court métrage contemporain, "mademoiselle Alice" met en scène les aventures désopilantes d’une compagnie de noce dans le parc de loisirs du Lac Saint-Fargeau, à la porte des Lilas, fermé en 1914.

Belleville (8, rue de, métro du même nom). Quai des Orfèvres (1947) est un chef-d’œuvre d’Henri-Georges Clouzot. L’affaire ne se discute pas mais on sait moins que les premières séquences du film, où Suzy Delair répète sa chanson Avec son tralala puis l’interprète face au public, accompagnée au piano par Bernard Blier, ont été tournées aux Folies-Belleville, le dernier music-hall en activité sur notre butte, exactement au 8 de la grand-rue. Les images que l’on voit de la salle et de la scène sont d’un intérêt documentaire inestimable car, tout de suite après le film de Clouzot, ce décor sera transformé pour devenir un… cinéma.

Belleville (parc de). L’Impasse du Cachalot, talentueux téléfilm réalisé en 2000 par Elisabeth Rappeneau, investit à plusieurs reprises les allées de ce parc. Voilà une sympathique comédie faussement légère relatant l’histoire de trois femmes : l’une abandonnée par son mari et sans ressources, l’autre chômeuse possédant de grands dons de cuisinière, la troisième, concierge et épouse d’un mari truand emprisonné, qui montent dans un appartement un restaurant gastronomique clandestin comme il en existe à La Havane. Détail piquant, le restaurant est donné par le scénario comme se situant dans les parages du parc de Belleville alors que les scènes y prenant cadre ont en réalité été tournées au 44, rue du Faubourg-du-Temple, dans le bas Belleville. Eric Rohmer, qui aime décidément les jardins bellevillois, fait du même parc un de ses trois Rendez-Vous de Paris (1995).

Buttes-Chaumont (parc des). Eric Rohmer y place des scènes cruciales de La Femme de l’aviateur (1983). Le cinéaste revient à Belleville pour son Conte d’hiver (1991), où le personnage de Max, le coiffeur, a son salon. On voit le boulevard du même nom par jour de marché.

Cascades (rue des, Ménilmontant). C’est sans aucun doute la rue la plus poétique de notre butte. Dans le cinéma, elle est pour l’éternité liée au mythique chef-d’œuvre de Jacques Becker, Casque d’or (1952). Cette histoire d’apaches de la Belle Époque est si connue qu’il ne vaut guère la peine de rappeler ici les scènes d’anthologie se déroulant dans la maison où habite le chef de bande Leca (44, rue des Cascades) et, de l’autre côté du regard Saint-Martin, au café de L’Ange Gabriel, quartier général des voyous. Inoubliable aussi, le rendez-vous amoureux de Marie (Simone Signoret) et Manda (Serge Reggiani) devant l’échoppe d’ébéniste où travaille ce dernier, située sur un terrain vague au carrefour des rues Piat, des Envierges et Vilin.

Très méconnu est en revanche Un gosse de la butte (Maurice Del bez, 1963), avec Madeleine Robinson et le culturiste Serge Nubret. Ce film plante son action dans une épicerie-buvette de la rue (précisément là où il y a aujourd’hui le café La Fontaine Henri IV). La tenancière, Hélène, veuve quadragénaire qui élève son petit garçon, Alain, a pour amant Vincent, jeune et beau noir, chanteur-danseur et aussi boxeur. Celui-ci gagne l’affection du gamin. Le propos du film est une double réflexion sur la solitude et le racisme. Les critiques de cinéma de 1952 ont trouvé son ton mièvre mais l’œuvre est à redécouvrir. Curieusement, des scènes se déroulent sur la butte Bergeyre (aux Buttes-Chaumont) qu’un effet de montage présente comme une partie de Ménilmontant.

Clavel (rue, église de Belleville). Dans Orphée (1950), de Jean Cocteau, le héros éponyme Gean Marais), à la recherche de la Princesse (Maria Casarès), grimpe la voie du square Bolivar et, parvenu rue Clavel, s’engouffre dans le couloir d’entrée d’une maison pour déboucher… sur la place des Vosges… Les scènes initiales du film, au Café des Poètes, ont été tournées près de la place des Fêtes. Une autre séquence, avec François Périer, se tient au pied de l’escalier autrefois si remarquable de la rue Vilin (nous en parlons ailleurs). A l’époque du tournage, soit dit pour l’anecdote, on rencontrait parfois Cocteau au comptoir du Vieux Saumur, au bas de la rue de Belleville.

Gambetta (avenue, quartier Saint-Fargeau). Adaptant à l’écran son roman Vive la sociale, Gérard Mordillat filme en 1983 les jours d’une famille de militants communistes résidents d’une HLM-caserne non loin de la place de la mairie du 20’ arrondissement. Citons la scène d’intérieur savoureuse où le père, s’efforçant de remplir une grille de mots croisés de L’Huma, demande à la cantonade la réponse à la définition suivante : "dictateur", en six lettres, et entend son fils souffler : "Lénine ".

Labyrinthe (cité du, Ménilmontant). Pour un film du culte de Coluche, Tchao pantin (Claude Berri, 1982). Le jeune dealer (Richard Anconina) protégé par le pompiste habite là, dans une maison délabrée. La scène où l’ombrageux ex-flic règle son compte au grossiste de drogue Rachid, l’homme à la moto, se déroule quant à elle dans le pays bas de Belleville, en un bistrot à l’angle des rues de l’Orillon et Morand.

Lilas (porte des). C’est le titre d’un film d’atmosphère du grand cinéaste René Clair (1957), une réalisation assez extraordinaire au sens qu’elle place sous nos yeux un quartier bellevillois complètement monté en décors de studio, à la fois plus vrai que nature et méconnaissable. C’est aussi le seul film où l’on peut voir Georges Brassens comme comédien, donnant la réplique à Pierre Brasseur et Dany Carrel.

Ménilmontant (rue de). Dans l’immeuble actuel du no 115, près de la Maison Carré de Beaudouin, la pulpeuse et étrange héroïne de L’Ennui (Cédric Kahn, 1998) se livre au plaisir de l’un de ses deux amants alors que l’autre ronge son frein dans le café d’en face, Le Petit Strasbourg, au coin de la rue du Retrait. Soixante ans plus tôt, dans le même quartier, Ménilmontant (René Guissart, 1936, avec comme acteur Pierre Larquey) mettait en scène trois pauvres diables découvreurs d’une bague perdue qu’ils rapportent à sa propriétaire, une dame fortunée des beaux quartiers. Ils refusent la récompense que celle-ci veut donner mais la femme va cependant combler leurs rêves en allouant de gros crédits pour la construction d’un jardin réservé aux poulbots ménilmontanais.

Piat (rue, parc de Belleville). Voie emblématique du Belleville travailleur, avec son extraordinaire belvédère sur Paris. Avant la rénovation des années 1970-1980, il y avait presque au coin de la descente vers la rue Vilin un bistrothôtel où Harry Baur, chauffeur de taxi G7, et Renée Saint-Cyr, sa délicieuse fille qu’un quiproquo fait passer auprès d’un jeune homme de la haute société pour l’héritière d’un riche industriel, vinrent jouer une scène importante de Paris (Jean Choux, 1936). Le même site, transfiguré, apparaît en 1998 dans La Nouvelle Eve, fine comédie psychologique de Catherine Corsini où Karine Viard et Pierre-Loup Rajot se livrent à un moderne marivaudage tout en collant les affiches électorales du Parti socialiste sur les murs au sommet de la rue Piat.

Retrait (rue du, Ménilmontant). Avec le film du même nom (sorti en 2000), René Féret réussit une œuvre particulièrement sensible, d’autant plus remarquable qu’elle opère une transposition de cadre puisque le cinéaste a adapté une nouvelle de l’écrivaine britannique Doris Lessing : brillante publicitaire, divorcée, Isabelle est un jour interpellée par Mado, une vieille femme revêche qui vit à l’écart du monde (d’où le Retrait) dans un logis misérable. Peu à peu, Isabelle apprivoise Mado et se découvre aussi à son contact. Outre la rue du Retrait (n° 17 et 35), le film nous conduit à la villa de l’Adour (rue de la Villette), sur un banc du parc de Belleville (bouleversante scène finale des pleurs de Mado) ainsi qu’à la rue de la Mare et dans l’entourage de la place Gambetta.

Station-de-Ménilmontant (passage de la). Cette venelle, aujourd’hui fermée et envahie par la végétation, conduisait jusqu’à la fin des années 1960 de la rue de Ménilmontant à l’ancienne gare sur la ligne ferroviaire de la PetiteCeinture. C’est avec émotion qu’on la découvre, dans une des premières séquences de l’immortel Jules et Jim (1962), de François Truffaut, en suivant les pas de Jim qui se rend chez lui, rue d’Eupatoria. A noter que le générique du film se déroule sur l’arrière-plan d’une vue de la rue de Savies, de l’autre côté des voies ferrées. Selon la romancière Christiane Rochefort, Truffaut a tourné une autre séquence dans la maison qu’elle habitait villa Ottoz (rue Piat)

Vilin (rue, parc de Belleville). Cette rue a été pratiquement rayée de la carte par l’aménagement du parc. Artère typique du vieux Belleville ouvrier, elle a été mise en images par tant de cinéastes qu’elle demanderait à elle seule une page de Quartiers Libres pour citer tous les films. Parmi les plus remarquables, Le Ballon rouge, le merveilleux conte pour enfants de 7 à 77 ans tourné par Albert Lamorisse en 1956. Quelle est celle de nos chères têtes blondes qui n’en possède pas la cassette vidéo dans sa cinémathèque privée ? Et puis ce chef-d’œuvre documentaire de Robert Bober, En remontant la rue Vilin (1992), où, par la magie de photographies mises bout à bout, c’est toute la rue condamnée par les rénovateurs urbains qui se reconstitue sous nos yeux, avec ses maisons et ses boutiques. Le court-métrage est en même temps une évocation de la figure de l’écrivain Georges Perec, né dans cette rue où sa mère, disparue en juillet 1942 vers Auschwitz, tenait un petit salon de coiffure pour dames. Intéressant aussi à signaler pour le côté anecdotique, Gigot, le clochard de Belleville (1962), film américain de Gene Kelly, (mais oui !) le chanteur-danseur de Chantons sous la pluie. Il narre l’histoire d’un vieux clochard muet, naïf et généreux, risée de tout le quartier en raison de sa passion pour les enterrements. Presque personne n’a pu voir ce film en décors naturels, saboté par sa production et la diffusion.

Le fameux escalier sommital de la rue Vilin, menant à la rue Piat, apparaît encore dans Casque d’or (voir " rue des Cascades ") et Sous le ciel de Paris (Julien Duvivier, 1950). On le voit aussi, et ce n’est pas un hasard, dans le seul film qu’ait tourné Georges Perec (avec Bernard Queysanne), L’homme qui dort (1974).


Maxime BRAQUET


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Image de "Gigot, le clochard de Belleville" (Gene Kelly, 1962) : tournage du film sur l’escalier de la rue Vilin ; Gene Kelly et l’acteur Jacky Gleason - © Cinémathèque française.

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Image d’ "Orphée" (Jean Cocteau, 1950) : Jean Marais (Orphée) et François Périer (Heurtebise) rue Vilin, à bord d’une Rolls-Royce ! © Cinémathèque française.



Article mis en ligne en novembre 2014.

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