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Récit historique

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Pour circuler à Paris en temps normal et pendant la grève des cochers de fiacre


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Dessin : J. Bernadac.

Paris, le 24 juin 1865

Mon très cher cousin,

Alors qu’innocemment, dans la fraîcheur de l’ouvroir, nous nous entretenions à voix feutrées, de l’urgence des layettes à tricoter pour les futures filles-mères de la paroisse, Mademoiselle Laforest, une brave personne dont le dévouement n’est plus à prouver et qui ignore ce qu’est la malice, nous lance ces paroles fatidiques : "Mesdames cette fois-ci, ça y est, les cochers sont en grève !".

Mademoiselle Sabot d’Anvers, une septuagénaire belge, qui a toujours vécu en France et dont le seul défaut est de bloquer la conversation, ne put s’empêcher de sauter sur l’occasion pour exprimer ses regrets de voir la France tombée si bas. Pour elle, il n’y a qu’une France, elle ignore qu’un individu a osé la partager en France d’en Haut et France d’en Bas et que nous nous sentons par le cœur et l’esprit de la France d’en Bas. Mademoiselle Sabot, donc, tente de récapituler pour mieux nous les conter, tous les changements qu’elle a connus dans le petit monde des voitures de louage. Je ne vous cache pas, mon bon cousin, combien sont fastidieux ces longs récits émaillés de regrets stériles où elle évoque les années de sa jeunesse enfuie : "Je me souviens si bien, dit-elle de sa voix chevrotante, du vieux sapin de la monarchie de juillet, ce bon gros fiacre aujourd’hui disparu que je puis encore vous décrire : on y montait par un marchepied de fer à six étages ; on s’installait tant bien que mal dans la boîte incommode couverte d’un velours d’Utrecht jaune, piquant comme un paquet d’aiguilles ; par terre s’amoncelait une litière de paille qui ressemblait bien à du fumier, sentait le moisi et tenait les pieds humides" [1].
- "Oui, rétorque Mademoiselle Laforest, de votre temps, les sapins roulaient tant bien que mal mais finissaient toujours par arriver. A présent, les voitures particulières sont basses, garnies de drap bleu et bien closes. Des stores voilent les vitres et permettent de faire du véhicule un nid ambulant pour les amours clandestines de Madame Bovary. Ces nouvelles voitures, fort prisées peuvent contenir jusqu’à quatre passagers plus le cocher installé à l’extérieur."
- "Ah pardon ! s’écrie une autre, les voitures de la Compagnie impériale de Paris sont encore plus pratiques. Elles se distinguent par l’écusson qui orne la portière et par le fait que les cochers sont en uniforme. Selon le quartier de son dépôt, la voiture possède une lanterne de couleur spécifique. Le vert indique les dépôts de la rive gauche, le bleu ceux de Belleville, Buttes-Chaumont, Popincourt, le jaune ceux de Rochechouart et de Pigalle, le rouge les Batignolles, les Ternes et Passy. Cette indication est précieuse pour le public à la sortie des théâtres et assure à la nouvelle Compagnie une bonne recette. Le tarif est de 1,80 francs la course ou 2,25 l’heure. Tout arrêt de plus de cinq minutes suffit pour que le cocher ait le droit de réclamer le prix de l’heure au lieu du prix de la course. Toute heure entamée est intégralement due."

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Dessins de V. Hugo.

- "C’est une honte, un scandale ! tout le monde sait que ces voitures sont réservées à la France d’en Haut, celle qui aurait les moyens de payer mais ne débourse pas un liard, préférant fouiller dans les poches du peuple pour se pavaner à peu de frais en étalant les crinolines de leurs femmes sur des coussins de soie. Ceux qui pourraient mettre des sommes faramineuses aussi bien dans leurs voitures que dans leurs appartements ont choisi une fois pour toutes de vivre sur le dos de ceux qu’ils tondent, grassement rétribués pour de maigres services. A les lire dans les gazettes, ils ne sont jamais d’accord, ils ne le sont que pour se ficher de nous !"
- "Pourtant Sa Majesté et son préfet sont liés par une amitié indéfectible…"
- "Par un pacte diabolique vous voulez dire ! Pour mieux nous plumer comme les pigeons que nous sommes. À eux deux, avec l’aide de quelques comparses, ils éventrent Paris qui maintenant ressemble à un champ de labours. La circulation s’y fait en dépit du bon sens, hier, on passait par ici, aujourd’hui le chemin est interdit, il faut faire le tour par un autre endroit. Notre capitale est devenue un ignoble bourbier percé de part en part où les roues des voitures s’enfoncent dans la glaise et bloquent la circulation. A moins que vous ne vous heurtiez à un tas de gros pavés ou à des décombres. Le saccage est total. Qu’en restera-t-il dans un siècle d’ici ?"
- "Pour traverser Paris", poursuit Mademoiselle La forest qui tient à son idée, "il reste à la France d’en Bas, les fiacres et leurs cochers. je me flatte de n’être point médisante mais se déplacer à l’aide de cette corporation dont la plupart des membres rassemble beaucoup de marginaux et de déclassés qui pensent trouver dans cette activité une certaine liberté, laisse à désirer ! Tous les cochers sont fichés à la Préfecture de Police, on trouve dans ce métier les prêtres interdits ou défroqués, des clercs de notaire congédiés, des bacheliers ès lettres et un fils d’ambassadeur [2]. De même que Sa Majesté et son Préfet, les cochers de fiacre ne jouissent pas d’une bonne réputation. Que ne leur confie-t-on les affaires de l’Etat ?"

Elle s’interrompt pour reprendre son souffle,

"Et je ne vous parle pas du coulage extraordinaire qui règne dans les deux endroits. Les calculs les plus modérés estiment que chacun d’eux détourne en moyenne trois francs par jour ; or il y a à Paris 6 101 voitures de louage payées à la course ou à l’heure ; les cochers s’attribuent donc par an la somme de 6 680 595 francs. La Compagnie a été ainsi amenée à installer une véritable police secrète faite de mouchards qui surveillent, recoupent et tendent des pièges" [3].

Sur ce sujet, Mademoiselle La forest est incollable "Il est certain qu’on trouverait plutôt une aiguille dans une botte de foin que la petite monnaie dans la bourse d’un cocher, à la sortie d’un bal ou quand il pleut à verse. Il ne peut quitter son siège, les rênes l’embarrassent, il n’atteint sa poche qu’à grand peine et ne trouve jamais la monnaie attendue par le bourgeois ou la dame qui se morfond sous la pluie. De guerre lasse, on rentre ou l’on s’en va, et le rusé cocher encaisse, grâce à ses lenteurs, un triple pourboire." [4]

"Ivrognes, grossiers, filous ! Voilà bien des individus qui pourraient se prétendre de la France d’en Haut tant leur audace est grande. L’œil plissé, la mâchoire lourde, leur prunelle luisante de butor à la gaieté scabreuse quand ils trompent le monde en prenant des airs innocents. Et quand ils sont mécontents, c’est simple, ils se mettent en grève pour obtenir une augmentation de salaire ! Dans l’Illustration, on peut lire cet article : "En ce moment Paris est la victime de deux tyrans… Grève et cocher, cadrer et grève, voilà le fond et le divertissement de tous les entretiens." [5] Ils se glissent dans toutes les conversations, entrent dans les boudoirs, s’assoient à toutes les tables et s’imposent à tous les journaux.

Par leur faute, je n’ai pu traverser Paris tant les encombrements étaient inextricables, mon voisin qui possède un tilbury m’a déposée à la gare, mais le train était parti depuis plus de deux heures, et reprenant le même chemin pour revoir mes Buttes-Chaumont, je ne puis qu’exprimer mes regrets de n’avoir pu assister au mariage d’Alice et de Léon de… le nom m’échappe. C’est un nobliau de chez vous, je crois. En recevant le fairepart, je n’en ai pas cru mes yeux. Alice mariée ! Combien je regrette de ne pas vous avoir retrouvé pour cette noce champêtre et inattendue et tout cela à cause de la grève des cochers !

Mon très cher cousin, ne soyez pas dépité par cette lettre peu enthousiaste, j’espère que malgré mon absence, vous vous serez bien amusé, je vous le souhaite et je vous le demande, contez-moi par le menu quelques épisodes de cette belle journée. Était-elle ensoleillée au moins ? Et cousine Marie-Odyle qu’en a-t-elle pensé ? Et puis non, ne lui en parlez pas, elle possède un cœur si généreux qu’elle trouverait moyen de les trouver émouvants, ces chers mariés !

Je vous adresse toute mon affection, à partager avec cousine Marie-Odyle et je compte sur vous pour adoucir mon amertume d’avoir raté le train en m’envoyant avec votre humour habituelle récit du mariage de notre cousine.


p.c.c. Denise FRANÇOIS




Quimper le 30 Juin 1865

Très chère cousine

Ah ! Comme je vous imagine discutaillant à votre ouvroir au beau milieu de ces vieilles filles auprès desquelles vous vous complaisez. Oui je vous gronde. Oui je me le permets, même si je suis plus jeune que vous. Que Diable faites-vous en lieu pareil à écouter discourir sur les cochers de fiacres ! En tricotant des layettes pour les filles mères en plus… Cela ne suffit donc pas que nous vous envoyions de nos campagnes de pauvres, mais saines, jeunes filles pour que vous en fassiez vos bonnes et que de beaux messieurs nous les engrossent ! Et voici maintenant leur progéniture enrubannée aux couleurs de l’ouvroir ! N’y a-t-il pas là pour vos chères amies quelque façon d’expier les turpitudes d’un mari qu’elles ne savent plus satisfaire et encore moins retenir ?

Mais je vous sens bouillir d’impatience ma cousine, vous voulez sûrement que je vous conte par le menu le mariage de cette chère Alice, la peste qui a empoisonné notre enfance (et à qui, avouons-le, nous l’avons bien rendu). Oui Alice s’est mariée, et c’est pitié que vous n’ayez pas été là. Tout vient à point qui sait attendre me direz-vous, depuis le temps qu’elle nous bassinait avec son trousseau, on peut dire qu’Alice était à point, sans être véritablement irrévérencieux je dirais même que son état de fraîcheur était quelque peu dépassé … Bref la fiancée était blette. Quant au trousseau, les dentelles avaient du jaunir avec le temps, mais pas autant que la mine d’Alice. En dépit du fait qu’elle aille régulièrement prendre les eaux, son teint vire désormais à une couleur indéfinissable tirant soit vers le jaune, soit franchement vers le bistre, tout dépendant du côté d’où on la regarde. Ces dernières années, elle devenait - et vous en êtes témoin - franchement insupportable, au point que le conseil de famille prit l’an dernier l’affaire en main. Qu’importent ses quarante six ans : IL FALLAIT MARIER ALICE.

On vendit quelques fermes, histoire de constituer une dot raisonnable, histoire de susciter les envies de la jeunesse locale. Rien n’y fit. Plus bréhaigne que jamais, Alice arpentait les rues de la Préfecture, son grand nez au vent écartant, tel l’étrave d’une frégate, la foule des piétons qui venaient en sens inverse (en fait de frégate, elle avait plutôt l’air d’un vieux bachot). Ce n’était plus un Conseil de Famille qu’il fallait mais un Conseil de Guerre. Grand-Père de Carmant en tête, tous s’en furent au combat. Un mois plus tard on se résignait à Waterloo quand ce fut Austerlitz : la tante Simone se souvint d’une branche des plus éloignées de la famille qui recelait en son sein la perle rare : Léon.

La famille désigna une ambassade, je reçus le bicorne et l’épée, attributs, vous ne l’ignorez pas, de ceux qui ont embrassé la Carrière. Donc me voici nommé ambassadeur à la recherche d’un manoir décrépit perdu au fin fonds de la lande, maison familiale des Kermarc. Après avoir chassé vigoureusement quelques poules d’un salon qui avait connu des jours meilleurs, on me reçoit, courtoisement dois-je dire, je comprendrai rapidement pourquoi. Léon de Kermarc est en effet le pendant d’Alice avec dix ans de moins à la seule différence qu’il n’est pas méchant, il est tout simplement benêt. Malgré tout je ne m’attendais pas à ce qui allait suivre. Bien que ces gens soient de toute évidence ravis de se débarrasser de leur fils, je me trouvais rapidement embarqué dans une discussion qui n’avait rien à envier à celle que l’on peut entendre entre deux maquignons du marché de Châteauneuf Je résume : la dot oui, mais la situation ? C’est que notre Léon n’avait pas beaucoup fait d’études, certainement en raison d’un strabisme qui lui faisait lire simultanément la page de gauche et la page de droite à chaque fois qu’il devait ouvrir un livre. Qu’à cela ne tienne finissé-je par dire, on en fera un avoué. Au point où nous en étions, notre famille pouvait bien se fendre d’une étude, l’urgence le commandait.

Je vous passe Les détails qui occupèrent les semaines suivantes pour en venir à l’essentiel : la cérémonie. Cela vous étonnera peut-être, mais pour un mois de juin, il faisait un temps de chien. La cathédrale ayant été jugée trop peu discrète pour un mariage si tardif, ce fut dans une vieille chapelle que la noce se retrouva. On ne devait pas y dire souvent la messe car le recteur passait son temps à éternuer soulevant ainsi d’épais nuages de poussière. Les soufflets d’un harmonium asthmatique grinçaient à vous déchirer les tympans, tout comme d’ailleurs la musique qui s’en exhalait. Les cloches étaient fêlées et la sortie sous l’orage tourna vite à la débandade. Mais le pire était encore à venir.

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Dessins de V. Hugo.

Notre cousin Hector devait fournir les chevaux de l’attelage matrimonial. Il avait, à cet effet, amené deux jeunes pouliches alezanes, de cette belle race que nous appelons ici le Postier Breton. Notre cher Léon, tout à son bonheur, voulut montrer qui il était et tint à conduire lui-même le carrosse (qui n’était en fait qu’une vulgaire charrette sur Laquelle un siège avait été aménagé et qu’an,avait orné de fleurs des champs : Hector ne voulait certainement pas voir les précieux sièges de son tilbury agressés par le fessier pointu de la cousine). Peu habitué à cet équipage Léon perdit rapidement le contrôle de la situation. Et voilà que les mariés nous piquent un galop dans la rue en pente, une rue qui descendait vers les quais de l’Odet. Le problème est qu’au débouché de la dite rue, il n’y avait pas de pont. Il fallait donc tourner. Léon y arriva presque mais si la rue était boueuse, les quais eux étaient pavés. Dans le virage les fers de nos deux alezanes glissèrent, la voiture versa, on ramassa une Alice contuse dont les jupons recouvraient la tête mais … point de Léon. La noce était aux cents coups, quand un cri déchirant se fit entendre. On se précipita pour trouver Léon enfoncé aux deux tiers dans la vase de La rivière (c’était marée basse) un bras s’agitant comme un sémaphore, l’autre dans une position grotesque, son épaule étant manifestement démise. Comme le traiteur attendait, on n’attendit pas Léon qui s’en fut illico à l’hôpital. Croyez vous qu’Alice pleurait ? Que nenni ma bonne cousine. Notre Alice fulminait, elle s’en prenait à tout le monde avec des "si c’est ça le mariage" "jamais je n’aurais du épouser cet imbécile". Seule finalement la réconfortait cette perspective inespérée d’échapper momentanément à la nuit de noces, exercice pour lequel, de toute évidence, elle ne manifestait pas la moindre envie.

Voilà ma chère cousine ce à quoi vous échappâtes, ce que vous firent manquer vos cochers parisiens. Je vous laisse ma bonne. Il est temps pour moi d’aller quérir notre Léon à l’hôpital où il se morfond, éperdu d’amour, étouffant d’impatience de savourer enfin les délices nocturnes du mariage, et de réunir ainsi nos deux tourtereaux pour le meilleur (mais vraisemblablement pour le pire)… Dieu que je plains ce pauvre garçon !

Je vous tiens en toute mon affection.
Votre attentionné cousin.


Roland de G.
p.c.c. Roland Greuzat



Article mis en ligne en novembre 2014.

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Quartiers Libres Numérique sur la Ville des Gens

[1Maxime du Camp.

[2Maxime du Camp.

[3Maxime du Camp.

[4Ch. Reboux : Les ficelles de Paris (1863).

[5L’Illustration du 1er Juillet 1865.

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