Tranche d’histoire bellevilloise

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Qu’y avait-il dans le trou du « 136 » ?

Les mystères de Belleville

Nouvelle rédaction, 10 décembre 2014
 
Ce texte constitue la nouvelle rédaction, très enrichie, et corrigée aussi sur quelques points, d’un article primitivement mis en ligne sur ce Website en 2011. L’auteur tient à remercier beaucoup M. Denis Goguet, collègue en recherche historienne, pour l’aide très importante qu’il lui a spécialement apportée dans l’écriture du chapitre « La possibilité de l’île ».
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Triangle des rues Constant-Berthaut, de Belleville et du Jourdain : le « trou » en 2014 - Photo : Maxime Braquet.

Pour faire une blague, ô bien innocente, à de bons amis, donnez-leur un jour rendez-vous au 136, rue de Belleville. « En face de l’église Saint Jean-Baptiste », raffinerez-vous de précision malicieuse. A l’heure convenue, dissimulé du mieux que vous le pourrez par le rideau des piétons passant nombreux devant la vitrine, soit du coiffeur au 138, soit de l’agence bancaire au 134, sur l’un des deux bords de la rue du Jourdain en somme, vous n’aurez plus qu’à observer de biais le spectacle de la perplexité de vos relations, mêlée bientôt d’une sourde irritation contre vous, infâme poseur de lapin. C’est que le 136, rue de Belleville n’existe pas ! Enfin, n’existe plus.

Il tint sa place jusqu’à l’aube des années 1890 puis disparut, comme aspiré par un trou noir, dans l’évasement du sommet de la rue du Jourdain. La place, pourtant, fut longtemps connue de tous les habitants de notre colline puisqu’il s’agissait de l’adresse tout ce qu’il y a d’officiel de la mairie de l’ex-commune de Belleville, entre 1846 et 1860 [1], puis du 20e arrondissement, de 1860 à 1875. Avant 1846 même, le lieu était déjà le dépositaire d’une histoire fort ancienne, remontant pour le moins dire au XVIe siècle et passant par une période de plus de quatre-vingts ans où se campa ici une très célèbre guinguette. Vous mendierez le pardon de vos dupes en leur faisant le récit à reculons que voici.


Plan parcellaire de Paris, 1893, feuilles de Belleville (Archives de Paris) : le « parvis » de l'église Saint-Jean-Baptiste. Au centre, la figuration du terminal du funiculaire et de la ligne de chemin de fer. Au-dessous, les rues des Rigoles (à gauche) — Constant-Berthaut de nos jours — et du Jourdain. Les numéros 136 et 138 de la rue de Belleville ont été « effacés » (le 138 sera rétabli avec la construction de l'immeuble d'angle vers 1905).
Plan parcellaire de Paris, 1893, feuilles de Belleville (Archives de Paris) : le « parvis » de l’église Saint-Jean-Baptiste. Au centre, la figuration du terminal du funiculaire et de la ligne de chemin de fer. Au-dessous, les rues des Rigoles (à gauche) — Constant-Berthaut de nos jours — et du Jourdain. Les numéros 136 et 138 de la rue de Belleville ont été « effacés » (le 138 sera rétabli avec la construction de l’immeuble d’angle vers 1905).



Le bâtiment que la photo ci-dessus, prise vers 1873, montre obstruait une partie de notre actuelle rue du Jourdain, percée quant à elle vers 1862. Il fut démoli à l’époque de l’installation de la station terminale du funiculaire de Belleville sur la place de l’église, en 1890-1891. Sa mise à bas ne dut pas émouvoir outre mesure les Bellevillois de l’époque, qui avaient déjà largement désappris à voir en elle la mairie du 20e arrondissement [2].


Depuis 1875, c’est-à-dire la date où ce siège municipal fut déplacé dans l’hôtel monumental de la place Gambetta alors tout récemment bâti, le 136 de la rue de Belleville n’était plus, en effet, qu’une annexe administrative abritant des services fermés au public. Un souvenir fort demeurait pourtant dans la mémoire collective de la population locale : au cours des ultimes jours de la révolution ouvrière de 1871, la vieille mairie avait un moment servi de QG de repli aux communards et on y emmena les combattants blessés sur les barricades voisines. Ah ! le spectacle éprouvant des corps couverts de sang allongés dans la cour arrière du bâtiment de ville. On les y avait entrés sur des brancards par une porte d’accès latérale dans la rue des Rigoles qui, en ce temps, remontait jusqu’à la grand-rue [3]. Jules Vallès, dans son « Insurgé », fait à la date du 25 mai le récit atroce suivant : « J’ai rejoint Ranvier [4] à la mairie de Belleville. […] Les obus pleuvent ! Le toit en est criblé, le plafond s’écaille sur nous. On amène, à chaque minute, des arrêtés qu’on veut fusiller. Dans la cour, du bruit. Je me penche à la fenêtre. Un homme, sans chapeau, en bourgeois, choisit une place commode, le dos au mur. C’est pour mourir. "Suis-je bien là ? – Oui. – Feu !" Il est tombé…, il remue. Un coup de pistolet dans l’oreille. Cette fois, il ne remue plus. Mes dents en claquent. »



Drôle de mairie

Des scènes plus paisibles – c’est encore heureux ! — prirent cadre dans ces murs, telles les délibérations du conseil municipal au sujet de la construction de la nouvelle église Saint-Jean-Baptiste, celle que nous voyons aujourd’hui, du pavage et de l’éclairage des rues, des rapports avec le Théâtre de Belleville ou de la gestion de l’hospice de vieillards de la rue Pelleport [5]…C’est sous l’une des mandatures du maire Pommier [6] que, en 1843-1844, fut arrêtée la décision de donner au siège municipal bellevillois de nouveaux locaux : l’ancienne installation, au 141 de la rue de Belleville, datait de la Révolution et, si son espace modeste suffisait très bien à l’administration d’une localité rurale et peu peuplée comme l’était le Belleville de la fin du XVIIIe siècle, il ne convenait plus face à la considérable et rapide mutation urbaine de la commune après 1840.

Le choix de déménager les bureaux au 136 de la rue de Belleville, sur le trottoir opposé de la grand-chaussée, pratiquement en face, n’emporta cependant pas tous les suffrages parmi les édiles et les autres notabilités bellevilloises. La dispute fut de toute apparence assez vive car un comité, passant au-dessus de la tête des personnalités officielles du cru, alla directement solliciter l’arbitrage du ministre de l’Intérieur du roi Louis-Philippe (voir l’image ci-contre), arguant de la faiblesse des finances municipales en face du prix de vente très confortable demandé par le propriétaire des locaux visés et de l’impréparation totale de ces derniers à l’utilisation nouvelle que l’on désirait en faire.


Selon l’historien de Belleville Emmanuel Jacomin, en général très bien renseigné, le prix de cession, en effet fort élevé, se montait à 272 000 francs [7] et devait être réglé au vendeur, Jean-Pierre Delouvain, cabaretier candidat à la retraite. Un calendrier de paiement fut à l’évidence consenti par le propriétaire – qui, on le dira mieux plus loin, se trouvait être aussi l’un des édiles — et cela fit taire la contestation : la vente fut conclue, vraisemblablement au printemps de 1845. Douze ans plus tard, 20 000 francs restaient à payer au sieur Delouvain (voir la légende de l’illustration ci-après) et il semble bien que la dette communale n’a été définitivement soldée qu’après l’annexion de Belleville à Paris, en 1860, sur la bourse de la capitale.

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Page en date du 22 mai 1857 du registre des délibérés du conseil municipal de Belleville : à l’ordre du jour, la réclamation de paiement du créancier Delouvain. Document des Archives de la Ville de Paris, Vquater 15, feuille 626.


L’opposition, au reste, n’avait pas eu tort de souligner l’importance du coût des travaux préalables à la mise en place des bureaux de la nouvelle mairie. Témoin de la mutation du lieu, un journaliste de L’Illustration écrit dans la livraison du 5 juillet 1845 que, « dans un an au plus, ce sera le tour d’un lieu de plaisance parsemé de bosquets, de labyrinthes, de ruisseaux artificiels et d’ombrages, L’Ile d’amour en un mot, que son nom seul aurait dû protéger de cet outrage, d’être démoli de fond en comble. […] On arrachera ses massifs de chèvrefeuille, on fera tomber ses statues mythologiques du haut de leurs piédestaux ; le tout à fin de construire à la municipalité de la commune un hôtel de ville très confortable. Adieu dès lors aux joyeux festins sous la feuillée ! Adieu aux quadrilles sur le sable ». Ce journaliste a pourtant exagéré car, ainsi que l’a noté le célèbre chroniqueur Émile (Gigault de) Labédollière en 1860, « plusieurs années après, les jardins de la mairie avaient encore conservé leurs bosquets et leurs couverts de tilleuls » . [8] ».

C’est seulement à l’époque de la construction de l’actuelle église Saint-Jean-Baptiste, entre 1854 et 1859, qu’on sacrifia le parc pour y élever une chapelle provisoire ; quatre ou cinq arbres des bosquets antiques échappèrent tout juste à l’abattage, dont l’un où fut suspendue une cloche.

Tout cela ne fait rien, allez, la mairie nouvelle avait un drôle d’air, au-dehors autant qu’au-dedans. « En face de l’église, là où sont à présent la place et la station du funiculaire, notera pour mémoire, en 1897, l’écrivain touche-à-tout Henri de Weindel, s’élevait la vieille mairie, monument bizarre où, sur des pilastres voisins de la salle des mariages et du local de l’état civil, étaient dessinés des cœurs flambants et gravés des noms enlacés [9]. »

Labédollière, dans des termes proches, avait déjà relevé lui-même les singularités du décor. A l’intérieur du bâtiment, décrit-il dans l’ouvrage déjà cité, « des couloirs, sombres, avaient été ouverts après coup mais plusieurs traces de la vocation antérieure du lieu subsistaient : ainsi, pour accéder aux bureaux, on empruntait un « escalier d’orchestre ou de soupente ; à la justice de paix [se voyaient] de prétendues colonnes grecques comme dans les bals publics d’autrefois. De ci de là, dans les angles, des nœuds d’amour gravés sur la muraille que le badigeon n’avait pas pu suffisamment dissimuler : des cœurs enflammés que perce la flèche symbolique ».  [10]



Ô Belleville, « île d’amour »

Et c’est bien vrai que la seconde mairie de Belleville (puis la première du XXe arrondissement), ayant en quelque sorte pris la relève de Jean-Pierre Delouvain, comme on l’a vu précédemment, avait de fait établi ses quartiers dans ce cabaret champêtre portant l’enseigne de L’Ile d’amour. Là encore, il ne s’agissait pas d’une adresse quelconque de rendez-vous mais sans doute de la guinguette bellevilloise dont le renom était le plus anciennement formé dans le cœur des promeneurs parisiens du dimanche. Son succès atteignit le zénith à l’époque romantique de la capitale, aux lendemains de la chute de l’Empereur, et ne déclina qu’après 1840.

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Paul de Kock vers 1818

Un public mélangé, alors, la fréquentait, composé d’ouvriers des métiers d’art, de petits-bourgeois de diverses couches, d’étudiants aussi et d’artistes ou poètes : Gérard de Nerval, Alfred de Musset, l’ont évoquée dans leurs écrits [11], mais surtout le formidable écrivain populaire que fut Paul de Kock, auteur entre autres titres — et ce n’est pas un hasard – de La Pucelle de Belleville [12].

Ce rassemblement de fidèles était dans l’ensemble plus sage, bien moins tapageur en tout cas, que l’assistance amassée aux établissements de boisson, eux aussi courus, pullulant dans la basse partie de Belleville, au contact avec Paris, qu’on appelait autrefois la Courtille. Il vaut à ce propos de dire que l’idée de l’illustre défilé carnavalesque nommé la « descente de la Courtille » naquit à partir de L’Ile d’amour. C’est du moins ce que rapporte le journaliste Auguste Lagarde [13]. Pour lui, la festivité rabelaisienne rabelaisienne précédant l’entrée dans le carême pascal fut originellement inspirée par une « performance » donnée impromptu par les artistes du théâtre équestre Franconi [14] en 1824 : « En ce temps-là, Antoine Franconi fonda le “souper du mardi gras” auquel prenaient part tous les artistes de sa troupe et qui avait lieu, après la représentation, au restaurant de L’Ile d’amour. Le soir du mardi gras de l’année 1824, il prit fantaisie aux écuyers et aux écuyères du cirque Franconi de se rendre à L’Ile d’amour en cavalcade, costumés comme pour paraître devant le public, musique en tête. Tout le quartier du faubourg du Temple et de la rue de Belleville (elle s’appelait alors rue de Paris) furent mis en émoi par le passage de cet étrange et bruyant cortège. » Le retour à Paris après le repas s’accomplit selon la même parade [15].


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Pages du texte des pièces de théâtre Le Canal Saint-Martin et L’Ile d’amour.


L’Ile fut si bien emblématique de l’art du bon-vivre qu’on cultivait dans ces temps-là que plusieurs auteurs de théâtre à succès firent de sa silhouette la toile de fond de l’action scénique de leurs pièces. Dans Le Canal Saint-Martin (1843), drame en cinq actes du prolifique duo Charles Dupeuty et Eugène Cormon, par exemple, l’ensemble du premier tableau de l’acte IV se déroule dans le jardin de notre cabaret bellevillois. A la scène 9, une société de gens dont des ouvriers et ouvrières endimanchés dansent et chantent : « L’Ile d’amour / C’est un amour d’île / L’vrai séjour /Du gai troubadour / Flâneurs du faubourg / Flâneurs de la ville / Venez à ‘’L’Ile d’Amour’’ / C’est un chouette séjour / L’Ile d’amour n’a que des futailles / Pour toutes fortifications / J’défie qu’on m’montre des murailles / Où l’on trouve autant de canons. / Pour y débarquer le dimanche, / L’simple omnibus vous suffit ! / N’y a pas besoin d’passer la Manche. » Écrit une dizaine d’années plus tôt par Charles Desnoyers et Alboize [16], le drame en trois actes intitulé fort à propos L’IIe d’amour - second titre : Le Bal de la mort - investit plus abondamment encore le cabaret éponyme (l’action est censée se passer en 1812). Au prologue figure ce dialogue :

« Où devez-vous aller ? — Au bal aussi. — Au bal ?… mais où donc ? — A L’Ile d’amour, à Belleville. — Et cela vous plaît, un bal d’ouvriers. — Oh ! beaucoup, madame. D’abord, le dimanche, nous sommes tous joyeux, parce que c’est le seul jour où nous pouvons nous amuser. Là, nous trouvons les ouvriers les mieux éduqués de Paris, les étudiants en droit et les tambours-majors. » L’acte premier entier se développe dans le fameux jardin et, à la scène 10, un chœur d’ouvriers entonne l’air suivant : « Ouvriers de tout genre / Réunis en ce lieu, / C’est aujourd’hui dimanche, / Il faut nous reposer / Et nous bien divertir. / Menuisiers, / Bijoutiers, / Charpentiers, / Serruriers, / Vitriers, / Tailleurs de pierre / […] / Chantons tous l’amour et le bonheur. / Amis, demain nous reprendrons / Rabot et lame / […] [17]. »

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Repas de société au restaurant de L’Ile d’amour. Illustration par Jules David d’un livre de chroniques (voir note n° 18).


Ces menuisiers, tailleurs et vitriers chantants incitent à penser aux clubs lyrico-poétiques ouvriers qui connurent une grande vogue dans la première moitié du XIXe siècle sous l’appellation de goguettes. A une époque où l’entourage encore agreste de la capitale et l’imaginaire poétique portaient volontiers aux bergerades, les goguettes tenaient très souvent séance au sein des guinguettes [18].

En voici un beau témoignage sous la plume d’un autre maître chroniqueur, Philadelphe-Maurice Alhoy : « C’est à L’Ile d’amour que se réunissent les joyeuses goguettes où chaque trouvère vient deux fois par année consommer le total d’une masse sociale, forme d’une cotisation hebdomadaire de 30 centimes. Là se font les repas de noces de la classe ouvrière, où le plat d’argent circule autour de la table, au dessert, pour réunir l’offrande des invités qui font les frais de lendemain de noces [19]. »

Non sans quelque excès poétique, le journaliste fait ce commentaire : « La Seine, a été longtemps sans rival, mais la nature a voulu faire en miniature, pour Belleville, ce que l’art a réalisé jadis pour Versailles, et une belle nappe d’eau argentée et limpide promène aujourd’hui ses courbes sur le point culminant de ta ville, où le propriétaire, M. Machuré [20], élève des carpes monstres, comme jadis François Ier, au vivier de Fontaine-Belle-Eau. »

Au chapitre 7 de ses Mémoires (1872) [21], Paul de Kock, déjà présenté et lui-même bon client de l’établissement, décrit une réunion goguettière, celle de la société des Bergers de Syracuse, qui s’y déroula en juillet 1826. Le romancier, soit dit entre parenthèses, parle d’un « tertre rustique » sur lequel on reviendra sous peu car il a un rapport certain avec le titre de l’enseigne de la guinguette. Quelqu’un de bien renseigné, en tout cas, sur les goguettes, le dramaturge mais aussi journaliste Louis Couailhac, nous apprend encore qu’une des toutes premières académies populaires du genre, Les Joyeux, inaugura sa carrière au cabaret Delouvain : « Les Joyeux, écrit-il, avaient deviné le bel avenir qui était réservé au chant populaire. Ils s’étaient constitués en société lyrico-bachique dès 1792. Leur première réunion eut lieu chez Louvain [sic], à L’Ile d’amour de Belleville, et, depuis, ils furent toujours fidèles au culte de leur berceau [22] . »



La dynastie cabaretière des Delouvain

Sous la Révolution. L’Ile d’amour florissait donc déjà. C’est là que, en 1793, un petit maître du temps, Jean Beugnet, planta un jour son chevalet et effectua une gouache pour croquer une scène qui se passait sous ses yeux. L’excellent romancier mais aussi avisé collectionneur d’art Edmond de Goncourt en fit l’acquisition et, dans sa Maison d’un artiste, en décrit l’argument ainsi : L’Ile d’amour. Sous un pavillon de treillage surmonté d’un bonnet rouge, un couple danse. Les tables sont peuplées de femmes au petit bonnet de linge noué d’un ruban, aux amples fichus croisés sur la poitrine, et d’hommes poudrés en carmagnole de couleur tendre, en élégant bonnet rouge. Un homme, tout habillé de rose, donne le bras à une femme tout habillée de bleu, et qui porte sur la tête une sorte de chapeau de pierrot, entouré d’une guirlande de roses. Une femme qui a une ceinture tricolore, s’évente, un pied posé sur un tabouret, tout en causant avec des gardes nationaux. Au premier plan, à gauche, dans un appentis, un garçon cabaretier verse le vin d’un broc dans un litre d’étain. » Il faut remercier vivement l’aîné des frères Goncourt d’avoir tracé de telles lignes car la gouache de ce Beugnet lui-même complètement oublié comme artiste a totalement disparu de la circulation aujourd’hui [23].

Elle représentait, semble-t-il,, l’un des très rares témoignages visuels jamais offerts du cabaret du cabaret Delouvain et de l’ambiance qui y régnait alors que Le Tambour royal de Ramponeau, déjà cité ici, voire le Grand Saint-Martin de la famille Dénoyez, sis au 10 de la rue de Belleville, sont iconographiquement mieux lotis.

Aux jours de la visite du peintre, c’est Pierre-Hubert Delouvain qui tenait les rênes de L’Ile d’amour ; il avait succédé à son vieux père, Claude-Hubert. Le Jean-Pierre désigné tout à l’heure, fils de Pierre-Hubert, était ainsi un rejeton de la troisième génération. Deux mots pour présenter un peu cette dynastie. Contrairement aux familles Bordier, Faucheur, Milcent, Bardou, Mallessart, Houdard et autres Damour dont l’enracinement dans le sol de notre colline remonte aux XVe et XVIe siècles, les Delouvain n’y ont de toute probabilité pris souche qu’au XVIIIe : on ne lit jamais leur patronyme auparavant sur les documents locaux. Si récente, relativement, que fût donc leur installation à Belleville, ils ne se mirent pas moins vite en vedette dans l‘animation du village et on voit Pierre-Hubert très actif au sein du comité populaire révolutionnaire du cru entre 1791 et 1794 [24].

Par la suite, il figure dans la plupart des équipes municipales, notamment celles groupées autour du maire et notaire Victor Levert. Après son décès, en 1834, Jean-Pierre prend la suite auprès de Charles Pommier et des deux maires suivants, cela jusqu’en août 1858. Les Delouvain représentèrent donc des notabilités communales et cela explique pourquoi la municipalité du 19e arrondissement, en 1863, décida de baptiser de leur patronyme l’artère reliant les rues Lassus et de la Villette — c’est du reste dans cette dernière voie (n° 3-5) que la famille Delouvain habita et non en son cabaret.



Reprenons le fil chronologique. De tous les témoignages écrits relatifs à L’Ile d’amour, le plus précieux consiste sans aucun doute en l’acte de transmission de propriété entre Pierre-Hubert et Jean-Pierre, passé par-devant le notaire bellevillois François Dupressoir en date du 17 mars 1832 [25].

Le tabellion dresse en effet un inventaire complet et précis des espaces intérieurs et extérieurs du cabaret, du moins tels qu’ils se présentaient alors : le bien transmis est composé premièrement d’« une maison située à Belleville, rue de Paris, n° 100, ayant pour enseigne L’Ile d’amour et servant de restaurant. Cette maison est composée au rez-de-chaussée d’une grande cuisine, de deux grandes salles, d’une chambre à coucher et de quatre cabinets. A l’entresol, de dix cabinets dont sept éclairés sur le jardin et trois sur la cour, parmi ces cabinets trois sont à cheminée. Au premier étage, grand salon éclairé sur la cour et le jardin et ayant deux cheminées. Grand grenier au-dessus (mots illisibles sur le manuscrit), deux chambres mansardées à côté.

« Cour devant la maison (pattes de mouche impénétrables) sur la rue par une grille en fer, cave sur cette cour dont l’entrée est devant la cuisine, dont l’escalier conduisant au salon. A gauche en entrant dans la cour sont deux appentis couverts en ardoise, servant l’un de remise, l’autre de cuisine. A droite au bout de la maison et derrière le café ci-après désigné est une basse-cour, petit bâtiment dans cette basse- cour servant d’écurie, de poulailler et de lieux d’aisance, deux chambres au premier au-dessus de l’écurie et deux chambres au second, grenier (indéchiffrable) couvert en tuiles. Les chambres sont desservies par un escalier […] dans le café. « Grand jardin derrière la maison, dont partie en potager et plantée en arbres fruitiers et partie en jardin d’agrément et terrasse plantée d’arbres et arbustes, kiosque dans ce jardin. A droite en entrant dans le jardin est un petit bâtiment couvert en tuiles tenant à la maison et servant de magasin et de lieux de plaisance (suite indéchiffrable). Dans le jardin est une île à laquelle on arrive par un pont de bois ; kiosque dans cette île. »

À côté de ce qu’on peut appeler la partie restaurant de l’établissement, maître Dupressoir fait en second lieu état d’ ’« une autre maison connue sous le nom de Café de L’Île d’amour, sis à Belleville, grand-rue, n° 98. Cette maison consiste au rez-de-chaussée en une grande salle servant de café et ayant son entrée sur la rue de Paris et sur la cour de L’Ile d’amour [pattes de mouches], grande salle de billard au premier, grenier au-dessus couvert en tuiles, petite chambre de domestique à côté ».

L’acte notarié précise que monsieur et madame Delouvain acquirent cette propriété bien après l’autre, en 1816. Tout donne à penser que le café fut autrefois, sous l’Ancien Régime, le presbytère et le siège de la « fabrique » [26] de l’église paroissiale Saint-Jean-Baptiste. Le tabellion note enfin que Jean-Pierre Delouvain louait « verbalement » le local au sieur Félix L’Enfant.

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Extrait du plan cadastral dit napoléonien des communes riveraines de Paris, feuilles de Belleville, vers 1815. Devancé par une cour, le bâtiment principal de L’Ile d’amour est indexé du chiffre 278. L’arrondi de sa partie centrale se retrouve sur la photo de 1873 implantée plus haut dans l’article.


La possibilité de l’île

Au total, L’Ile d’amour était un domaine d’une ampleur très intéressante. En même temps, la description du notaire met le doigt sur un point allant au-devant d’une interrogation que, sûrement, le lecteur de l’article se sera faite depuis longtemps en toute légitimité : pourquoi l’ « île » et où ça ? Réponse simple de Dupressoir, parce qu’il y avait une île dans le jardin, tellement île, d’ailleurs, qu’on y accédait par un pont, spécifie-t-il. Elle était sans doute dédiée à la promenade romantique – l’ornement du kiosque y fait penser – mais avant tout à la romance des amoureux : combien d’îles, sur la Marne, sur l’Allier, l’Isère, etc., aux châteaux de Chantilly, de Maintenon… ont-elles été dédiées à Cupidon dans cette intention ! C’est en tout cas à ce qui ne formait en vérité qu’un motif paysager au sein du parc-jardin de l’établissement haut-bellevillois : l’isolement artificiel, en somme, d’un carré de terre par des douves inondables, que Paul de Kock faisait presque à coup sûr allusion en parlant, on l’a lu il y a peu, de « tertre ».

Détail d'un plan parcellaire de 1787 relatif à la censive bellevilloise du Grand-Prieuré de France. Colorisation par l'auteur de l'article : en rouge, les bâtiments du cabaret ; en noir en bordure de la rue des Rigoles (Constant-Berthaut), la résidence seigneuriale de Saint-Victor. Entre les deux au bord de la rue de Belleville, la « fabrique » de Saint-Jean-Baptiste.

Détail d’un plan parcellaire de 1787 relatif à la censive bellevilloise du Grand-Prieuré de France. Colorisation par l’auteur de l’article : en rouge, les bâtiments du cabaret ; en noir en bordure de la rue des Rigoles (Constant-Berthaut), la résidence seigneuriale de Saint-Victor. Entre les deux au bord de la rue de Belleville, la « fabrique » de Saint-Jean-Baptiste.


Cette île-tertre est clairement dessinée et, plus que cela, nommée sur des plans parcellaires dressés en 1787 pour le Grand-Prieuré de France [27].

L’observation de ces documents inspire la réflexion que, si le cartographe a respecté les proportions réelles, la surface de l’île en question n’avait rien de riquiqui car elle égalait en vérité celle du rez-de-chaussée des bâtiments du cabaret. Il reste que les Delouvain ne l’ont pas créée puisque, longtemps avant qu’ils ne prennent pied à Belleville, le capitaine et ingénieur cartographe ordinaire du roi Roussel en a marqué le contour sur son fameux plan de 1730. La présence de l’île est ensuite mentionnée sur divers descriptifs de vente des années 1750-1752 comme parcellisation — c’est à noter avec scrupule — ou démembrement du domaine d’un autre cabaret, L’Epée royale, ouvrant quant à lui ses portes à la hauteur des 140-142 actuels de la rue de Belleville. Le nom d’enseigne Ile d’amour apparaît pour la première fois le 16 juillet 1762 lorsque le propriétaire des lieux à cette date, le sieur Nicolas Chédeville [28], les céda à Claude-Hubert, le fondateur de la dynastie cabaretière, par-devant le notaire parisien Charles-Louis Quentin [29].

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Détail très grossi du plan de Roussel (1730). Légèrement colorisé en vert par l’auteur de l’article, le dessin de l’ « île ».


Dans l’acte (dont extrait incrusté ci-dessus), l’objet de la vente est ainsi désigné : « Deux maisons sises au village de Belleville grand-rue du lieu vis-à-vis l’église se joignant l’une à l’autre. L’une grande, l’autre petite. La première appelée L’Isle d’amour et cy-devant L’Epée royale […]. » Me Quentin note par ailleurs l’état professionnel de Claude-Hubert : boucher, et, au sein de l’inventaire des biens, spécifie la présence d’un échaudoir — attribut caractéristique du métier — et d’un étal. Le descriptif du jardin mentionne enfin l’île mais sans la présence du kiosque signalé en revanche dans l’acte de 1832. Si l’entrée en scène des Delouvain est ainsi établie, sans conteste, en 1762, des documents antérieurs, bien que moins précis, font néanmoins savoir que le propriétaire Chédeville avait mis ces maisons en location dès 1752 et donneraient de plus à penser à penser que le grand-père Delouvain fut le locataire de la place à partir de 1756. Parler au conditionnel s’impose car, en remontant loin dans le temps, le renseignement, quand il se peut réunir, prête de plus en plus aux interprétations [30] ; mais, en l’occurrence, l’hypothèse est tout à fait tenable de présenter Claude-Hubert comme l’inventeur de L’Ile d’amour, tant de l’enseigne que du type commercial. Très vite, peut-on imaginer, le boucher aurait compris l’intérêt de convertir une partie de son activité [31] en animation de cabaret en tirant profit de la largeur des espaces et des constructions disponibles ainsi que de l’agrément du cadre bucolique du jardin. De toute probabilité, c’est lui qui a bonifié la plastique de l’île et a gratifié le décor de celle-ci d’un kiosque.

On invoquera également la force de l’exemple car deux autres maisons de boisson, au moins, fonctionnaient avec succès au bord de la grand-chaussée de Belleville, au cœur du bourg éponyme : tout d’abord cette Epée royale, à l’instant évoquée, grand domaine commerçant dont la propriété Delouvain constituerait une parcellisation — sans doute due à l’œuvre de lotissement de Chédeville — et qui avait son centre à la hauteur de l’actuel 140 de la rue de Belleville ; ensuite le cabaret À l’image de Saint-Pierre qui, pour sa part, se tenait au niveau de notre numéro 118 (au coin de la rue Jean-Baptiste – Dumay, ex-de la Mare). Ces maisons et boutiques, chose fort probable, représentaient les descendants des commerces qui s’ouvrirent aussitôt que le hameau tout paysan jailli au cours du XIIIe siècle devint un véritable village, soit au début du XVe. Dans Belleville (page 112), Jacomin parle ainsi d’un tavernier du nom de Charles Mandole dont l’établissement, sous le règne de Charles VI, attirait une clientèle assez fournie pour l’époque.

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Détail d’un autre plan de 1787 de la censive du Grand-Prieuré : on y relève l’inscription du nom d’un sieur Louvain (sic) à l’emplacement de L’Ile d’amour.


Au profond du trou et remontée

Parvenus à ce stade de la reconstitution du passé lointain, risquons une conjecture beaucoup moins farfelue qu’il y semblerait, peut-être, pour le lecteur en premier examen. La fameuse île, à l’origine des origines, aurait été banalement une réserve d’eau — alimentée par les ruissellements naturels si nombreux sur notre colline et souvent « domestiqués » par des aqueducs d’humaine construction — qui servait aussi d’abreuvoir au bétail ovin sinon bovin [32].

L’hypothèse nous renvoie tout simplement au fait que le site du « 136 » fut pendant des siècles très largement agricole. Son espace, au Moyen Age, faisait partie du domaine de cultures céréalières et viticoles qu’exploitaient à Belleville les religieux du Grand-Prieuré de France, successeurs en partie des infortunés Templiers au XIVe. Il était, ce domaine, grosso modo enserré entre les terres des gens du chapitre de la primitive église parisienne Saint-Eloi (sur l’île de la Cité), vers l’est et le sud [33], et celles des moines du prieuré Saint-Victor (siégeant centralement, quant à lui, sur la rive gauche de la Seine, près du Jardin des Plantes), en aval.

Le village de Belleville s’élargit au prix de la cession de lopins naguère labourés aux boutiquiers et teneurs de tavernes bordant la grand-chaussée mais les moines continuèrent de percevoir sur ces parcelles le droit féodal appelé cens. Les commerçants du cabaret de L’Epée royale et ceux qui devancèrent les Delouvain puis cette famille elle-même jusqu’à 1789 payèrent ainsi ladite redevance au Grand-Prieuré : ils relevaient de cette censive, comme on disait. Les jardins des cabarets se taillèrent une place dans les parcs entourant ce que les Bellevillois continuèrent longtemps d’appeler « hôtels » : à l’origine, cela avait été les maisons maîtresses de l’exploitation agricole puis était progressivement devenu des résidences de campagne propices à la méditation et à la retraite des religieux.

Ces constructions, couvent et autres villégiatures, ont disparu avec la Révolution. A l’exception, peut-être, de l’ancienne maison seigneuriale Saint-Victor qui, curieusement, se trouva en quelque sorte enchâssée dans le carré des dépendances de L’Ile d’amour (voir les plans implantés précédemment). L’élévation de l’immeuble en forme de triangle et aujourd’hui numéroté au 134 de la rue de Belleville ne se serait-elle pas effectuée sur la démolition des vestiges de l’ « hôtel » Saint-Victor ? Cela reste à vérifier mais le remplacement aurait eu lieu à l’époque de l’installation du terminal du funiculaire de Belleville. Vers 1890, donc, et nous voilà ainsi, presque subrepticement, revenus au point de départ de l’article.


Maxime Braquet



Toute utilisation en dehors du cadre privé ou scolaire doit faire l’objet d’une demande auprès de l’association la Ville des Gens : info chez des-gens.net ou de M. Braquet : bramax2013 chez hotmail.fr

Notes :

[11860, rappelons-le, est la date de l’annexion à Paris du territoire bellevillois. Celui-ci sera du même coup partagé entre les 19e et 20e arrondissements. On saura aussi que la numérotation de cette portion de la rue de Belleville a changé au cours des temps : ainsi le 136 était-il le 130 avant 1882. Jusque que sous la IIe République, ce fut le 100 et il n’y avait pas de numéro sous l’Ancien Régime.

[2En 1926, le segment terminal, à partir de la rue du Jourdain, fut rebaptisé Constant-Berthaut.

[3Depuis 1860, les Bellevillois qui résidaient dans le nord de l’ancienne commune dépendaient quant à eux de la mairie du nouveau 19e arrondissement, logée au 160 de la rue de Crimée, au bord du bassin de la Villette. Cela jusqu’en 1876. Cet hôtel de ville sera ensuite déplacé au site qu’il occupe encore de nos jours, la place Armand-Carrel.

[4Maire élu du 20e arrondissement en novembre 1870, Gabriel Ranvier fut ensuite, en mars 1871, délégué par les Bellevillois au gouvernement de la Commune.

[5Établissement public bâti au 180 de la rue désignée (ex-9, rue de Charonne) entre 1851 et 1853 pour accueillir une trentaine de vieillards parmi les plus pauvres de la localité. Il a été fermé et démoli dans les années de rénovation urbaine 1980 et remplacé par une maison de retraite

[6Ancien militaire, propriétaire local, Charles François Pommier fut le neuvième maire de Belleville, de 1833 à 1848 puis de 1850 jusqu’au début de 1855.

[7Lire ce chiffre à la page 193 de l’ouvrage coréalisé par Jacomin et l’écrivain Clément Lépidis, Belleville (éd. Veyrier, 1982 ; dans toutes les bibliothèques municipales de l’Est parisien). Contrairement à ses habitudes, l’excellent historien bellevillois ne fournit pas ici sa source d’information.

[8Le Nouveau Paris, histoire de ses vingt arrondissements, éd. Barba. Téléchargeable sur le Net à partir de Gallica. En imprimé dans les grandes bibliothèques de recherche : Bibliothèque historique de la Ville de Paris (BHVP), Bibliothèque nationale de France (BNF), etc.

[9Dans « Les quartiers périphériques », texte du recueil Le Beau Pays de France. Paris, éd. de la Bibliothèque universelle en couleurs. Gallica, BNF, BHVP.

[10A lire également, le chapitre que le grand chroniqueur Alfred Delvau consacre à L’Ile d’amour dans ses Cythères parisiennes (1864 ; BNF, BHVP). Extrait : « On ne sait pas où l’on se trouve, malgré le drapeau tricolore de l’entrée et les employés à boutons de métal qui circulent dans les couloirs qui n’ont pas l’air d’être les contemporains du reste de l’édifice. »

[11Nerval, dans ses Promenades et souvenirs ; Musset, dans ses Confessions

[12Sur le rapport de De Kock à Belleville (ainsi qu’à Romainville-Les lilas), on pourra lire un recueil de citations de textes de cet auteur dans Paul de Kock (1793-1871), bulletin n° 54, printemps 2013, de l’Association d’histoire et d’archéologie du 20e arrondissement (AHAV).

[13Dans « Bals disparus de Paris », long article publié en feuilleton de mars à mai 1891 dans le quotidien L’Égalité. Gallica.

[14Lointain précurseur de notre Bartabas, Antoine Franconi avait fondé en 1783 un théâtre de cheval appelé à être légendaire. A l’époque dont parle Lagarde, ce théâtre, sous l’enseigne de Cirque olympique, était établi sur le boulevard du Temple ancien tout près de l’embouchure de la rue du Faubourg-du-Temple. Ce sont surtout deux fils d’Antoine, Laurent et Minette, qui animaient alors l’entreprise.

[15Sur l’évènement hénaurme que constitua la « descente de la Courtille », on lira l’étude détaillée que l’auteur de l’article présent lui a consacrée dans le bulletin n° 2, 2004, de l’association Histoire et vies du 10e arrondissement.

[16Ne pas confondre ce Desnoyers avec Nicolas Théodore Desnoyers, dernier maire de la commune de Belleville. L’auteur Edouard Alboize de Pujol, en revanche, à quelque rapport avec la vie de notre colline puisqu’il fut aussi le titulaire du privilège impérial sur le Théâtre de Belleville de juillet 1852 à la fin de 1853.

[17Le texte des deux pièces est lisible au département Arts du spectacle de la BNF, site Richelieu.

[18À propos du phénomène social des goguettes et de ses illustrations sur notre colline, lire Ménilmontant en goguettes, à l’aube du mouvement ouvrier (1815-1850), bulletin n° 38 (automne 2007) de l’AHAV.

[19Au chapitre « Belleville, les Prés-Saint-Gervais, Romainville et Ménilmontant » (p. 211), du recueil de textes Les Environs de Paris, paysage historique, monuments, mœurs, chroniques et traditions réunis sous la direction de Charles Nodier et Louis Lurine (1844). Lisible à la bibliothèque municipale Marguerite-Duras. Gallica…

[20Machuré était plutôt un cuisinier-gérant.

[21Téléchargeable sur Gallica : http://gallica.bnf.fr.

[22Article « Les sociétés chantantes » paru dans le recueil La Grande Ville, éd. du Bureau central des publications nouvelles, 1843. Le lire sur le site Bibliothèque de l’Arsenal de la BNF : http://www.bnf.fr.

[23Elle fut achetée par la famille de Rothschild en 1897, un an après la mort d’Edmond.

[24Pour cette page révolutionnaire de l’histoire bellevilloise, la référence irremplaçable est l’ouvrage richement érudit du docteur Philippe Dally Belleville, histoire d’une localité parisienne pendant la Révolution (éd. de la Librairie Jean Schémit, 1912). Ce livre, très précieux en général pour la connaissance du vieux Belleville, est accessible dans les grandes bibliothèques mais aussi dans deux bibliothèques municipales de nos quartiers, Fessart (en consultation sur place uniquement) et Place-des-Fêtes (fac-similé). Dally s’était pris d’amour pour notre village où il avait son cabinet professionnel, précisément au n° 88 de la grand-rue.

[25Archives nationales, minutier central des notaires (MC), étude (ET) XXXVII, carton 397.

[26Dans l’organisation administrative de l’Eglise catholique, on appelle ainsi le conseil syndical de clercs et non-clercs chargé de veiller aux intérêts matériels de la paroisse.

[27Archives nationales, série N, division IV, Seine, pièces 15, 15 bis et 15 ter. Sur le Grand-Prieuré, voir plus loin dans l’article.

[28Ce personnage était alors un pur spéculateur foncier qui, en 1750-1752, avait opportunément acquis une série de terres et bâtis à Belleville village de même qu’à la Courtille. Auparavant, il fut néanmoins musicien à la cour royale, instrumentiste du hautbois ainsi que de la cornemuse (musette) et compositeur de pièces plaisantes dans le goût champêtre dont une adaptation des Quatre Saisons de Vivaldi.

[29Archives nationales, MC/ET/XIX/562.

[30M. Goguet, historien d’investigation lui-aussi, a remonté des sentiers documentaires à partir de Chédeville jusqu’à l’année 1729. Chemin faisant, il a rencontré des personnes telles que les dénommés Houssaye, Charles Bazard (notamment cité, selon M. Goguet, dans la pièce d’archives AN Z2 278), etc., dont le statut : – propriétaire ? simple occupant ? voisin ? – par rapport au « 136 » n’est pas aisé à établir Une chose demeure sûre : aucune trace de Damour au XVIIIe siècle et cela fragilise beaucoup l’hypothèse formulée par le Dr Dally, et reprise par Emmanuel Jacomin, selon laquelle l’enseigne du cabaret villageois L’Ile d’amour résulterait d’un jeu de mots sur le patronyme Damour– il est vrai très répandu à Belleville, ce qui confère une certaine crédibilité à la conjecture — d’un antique propriétaire des lieux. Voir la note 23. M. Goguet, nous signale à ce propos qu’un cabaret L’Isle Damour, dirigée par une dame Damour, fonctionnait au milieu du XVIIIe siècle en basse Courtille, au carrefour des rues Saint-Maur et de la Fontaine-au-Roi.

[31Les pièces archivées en AN, N, IV, Seine — cote déjà signalée — indiquent que l’activité bouchère était encore présente en 1787. Pierre-Hubert et Jean-Pierre Delouvain, en revanche, seront seulement désignés comme marchands de vin.

[32Les cuisiniers de L’Ile d’amour, cela a été aperçu tout à l’heure, s’en serviront de vivier à carpes « monstres ». Est-ce plus étonnant ?

[33Au début du XVIIe siècle, ce domaine fut réattribué par l’archevêché de Paris à des pénitents franciscains détachés de leur abbaye mère de Picpus et qui firent construire un petit couvent sur notre butte, à peu près là où (n° 162 de la grand-rue) se tient de nos jours le centre de santé géré par le Groupe des œuvres sociales de Belleville (GOSB).

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Localisation : Qu’y avait-il dans le trou du « 136 » ?

136 Rue de Belleville

- Paris - 75020.

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Réactions
par Maxime Braquet - le : 25 novembre 2013

Qu’ y avait-il dans le trou du « 136 » ?

Message de l’auteur (25/11/2013)
Un collègue, M. Denis Goguet, me signale que L’Ile d’Amour avait pris la suite d’un cabaret plus ancien dont l’origine se situe avant 1750. L’Epée royale, qu’il s’appelait. A l’examen des documents justificatifs, il n’est toutefois pas bien assuré qu’il s’agisse d’une succession ; il pourrait en fait s’agir de deux commerces de même nature installés presque côte à côte et qui se sont fait concurrence pendant tout un temps, L’Ile d’Amour s’étant ouverte un peu plus tard, peut-on suppposer. Les recherches sont en cours.
A suivre.
Maxime

Répondre à Maxime Braquet

par Denis GOGUET - le : 20 décembre 2013

Qu’ y avait-il dans le trou du « 136 » ?

Cher Maxime Braquet,

Un grand merci pour la haute qualité de vos articles de "La Ville des Gens" et d’ailleurs, dont la truculence du style est toujours au service d’une recherche documentaire riche et aboutie.
Comme vous l’écriviez ici dans une note de 25 novembre, je suis tombé dernièrement, par hasard, sur une annonce immobilière qui m’a intriguée et que je vous ai tout de suite communiquée afin de connaître votre sentiment.

« Maison de campagne située à Belleville, vis-à-vis de l’Eglise, à une lieue de Paris. à louer.il y a Jardin Isle Terrasse Ecurie Remise etc….On s’adressera à M.Chédeville rue Coquillière vis-à-vis de l’Hôtel de Soisson . »

Cette annonce du numéro du 12 juin 1752 des "Affiches de Paris" est intéressante à plus d’un titre. Elle semble présenter le site connu plus tard sous le nom de "Lîle d’Amour" et met en scène le Sieur Nicolas Chédeville, qui avait lancé la vogue de la Musette bien avant le Jo Privat de la rue des Panoyaux.

Une annonce similaire publiée quelques semaines auparavant, indiquait que, sur la dite maison pendait comme enseigne "L’Epée Royale", déjà connu pour avoir été dans les années 1730 celle d’un cabaret.

Avez- vous pu, depuis novembre,avancer dans vos recherches ; savoir si cette annonce présentait bien le cabaret susnommé et connaître le lien existant entre "Lîle d’Amour" et "L’Epée Royale" ?

Je vous remercie de votre réponse future et vous souhaite de très bonnes fêtes de fin d’année.

Bien à vous,

Denis Goguet

Répondre à Denis GOGUET

le : 3 janvier 2014 par Maxime Braquet en réponse à Denis GOGUET

Qu’ y avait-il dans le trou du « 136 » ?

Cher Denis
Je ne vais pas jouer la pièce de te vouvoyer. Depuis l’époque du courrier auquel je réponds ici, et même avant, nous avons développé une copieuse correspondance épistolaire et nous sommes rencontrés plusieurs fois aux Archives nationales (rue des Quatre-Fils) sur la piste de "L’Epée royale". Ce faisant, nous avons confronté nos conjectures sur la nature du lien entre ledit cabaret et celui de "L’Ile d’amour". Toi et moi — mais surtout toi —, nous sommes remontés, d’annonces publiques d’adjudications en actes notariés, assez loin dans le passé, cher confrère historien : jusqu’aux premières décennies du XVIIIe siècle. Si nous n’avons pas encore réussi à préciser tout à fait l’origine du nom d’enseigne "Ile d’Amour" (les pièces d’archives ne se découvrent pas comme ça ! sous les roulettes d’une skateboard, ni ne se déchiffrent très facilement les pattes de mouches des clercs), nous avons cependant acquis la conviction que le nom d’un supposé propriétaire Damour n’était pour rien dans l’affaire. Repousser cette hypothèse nous a fort contrariés car, en plus de son caractère parfaitement plausible (Damour étant un patronyme répandu à Belleville depuis le XVIe siècle), elle avait été formée par un érudit bellevillois des années 1900, le docteur Philippe Dally, dont, toi comme moi, nous respectons infiniment le travail historien tout ce qu’il y a de sérieux. Nous nous sommes beaucoup amusés en revanche à forger une autre hypothèse, cette fois sur l’usage originel de la fameuse île : celui d’abreuvoir pour des moutons voire des bovins. Elle n’a rien de farfelu, d’ailleurs.
Bon, on va poursuivre les recherches. Nous parviendrons certainement à une conclusion de ce genre, à savoir que "L’Epée royale" comme "L’Ile d’amour" constituent deux descendants de débits de boissons qui ont existé à Belleville, au cœur villageois, dès le XVIe siècle. En attendant, des résultats partiels de recherche peuvent être dores et déjà être répercutés dans l’article, obligeant cependant à un certain "repatinage" de la rédaction. Cette insertion, je l’effectuerai prochainement et t’y associerai comme il se doit.
Allez, à bientôt.
Maxime

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