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Quand il y avait des cinémas à Belleville…


Avec la fermeture du Berry-Zèbre, en 1992, Belleville perdait son ultime salle de cinéma de quartier, elle qui en avait compté une forte trentaine. Autres âges, autres modes d’amusement. Pourquoi, après tout, pleurer des rivières sur la fuite du "bon vieux temps" alors que le cinéma avait lui-même supplanté les cafés-concerts, paradis faubouriens de plusieurs générations de Bellevillois avant 1914 ? Lesquels avaient eux-mêmes évincé les cabarets-guinguettes du début du XIXe siècle. Mais, comme dit le sage, on sait d’autant mieux ce qu’on gagne au changement qu’on mesure bien ce à quoi on renonce en qualité de vie. Alors, les cinémas aujourd’hui disparus de Belleville, ça se raconte.

Bien qu’elle ait eu ses premiers studios de tournage rue Carducci [1], la grande compagnie Gaumont n’a pas ouvert de cinéma à Belleville avant 1918. Mais le voisinage d’une telle "locomotive" a très tôt fertilisé l’esprit d’entreprise de plusieurs cafetiers du quartier. Ainsi de Charles Chardenal, qui, au 36 de la rue Compans, à l’angle avec la rue du Pré-Saint-Gervais (n° 17), tenait un bistrot classique depuis quelques années déjà lorsque, au début de 1907, il se lança dans l’aventure en aménageant la salle des billards de son établissement afin d’accueillir de 160 à 180 spectateurs devant un écran.

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Le Chardenal.


Le Chardenal, exproprié, ferma vers 1909. Mais son exemple avait convaincu. Le Cinéma des Fêtes, installé au 44, rue du Pré-Saint-Gervais, voit peu après le jour. Modeste local comme son devancier, il fonctionna de quatre à cinq années autour de 1910. Le Métropole (5, rue de Crimée), créé en 1912 (ou 1913) dans la cour d’une ancienne fabrique de jouets, était déjà, par contre, un ciné comme on l’entend aujourd’hui. Il comprenait un parterre, une galerie à trois branches et pouvait accueillir 600 personnes (il disparut en 1920). Très avant-gardiste dans son initiative, le Cinéma champêtre (à l’angle de nos rues Mathurin-Moreau et Simon-Bolivar, au pied de la butte Bergeyre) présente en 1911-1912 un écran de plein air de 42 m2 sur lequel des séances diurnes de projection de deux heures et demie sont proposées à un public pouvant aller jusqu’à 3 000 personnes.



Boulevard du cinéma
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Le Cocorico - Boulevard de Belleville.

Toutefois, c’est sur les boulevards centraux de la montagne, bien plus propices à l’épanouissement du commerce de l’art, que s’implantèrent véritablement en masse les cinémas. Là, au 118, boulevard de Belleville, l’entrepreneur Étienne Astier ouvre en 1905 le Cinématographe parisien sur l’emplacement d’un vieux café-concert, le Progrès. Il connut une grande longévité car, en changeant plusieurs fois de nom (Gavroche puis Bellevue), il a pratiquement traversé tout le siècle avant de laisser place à une… synagogue [2]. A quelques enjambées sur le même trottoir, le Cocorico (130, boulevard de Belleville) entre en activité un ou deux ans après. Celle salle, qui a également connu une belle carrière, présentait une façade remarquablement ornée d’une rosace derrière le relief de laquelle se nichait la cabine de projection. Étant donné son enseigne, faut-il supposer qu’elle a appartenu à la chaîne Pathé ? Quoi qu’il en soit, le Cocorico fut exploité de 1918 à 1922 par René Cresté, un acteur de la maison concurrente Gaumont qui incarnait Judex dans l’illustre serial policier de Louis Feuillade, un des grands maîtres du cinéma muet.

Au nord (22, boulevard de la Villette), l’Alhambra Cinéma (ou Alhambra 22) déroule son écran en décembre 1906. Local de 300 places à l’origine, le succès vient cependant très vite et son propriétaire doit l’agrandir en 1910 de 175 sièges tout en faisant construire un balcon. Plus tard, dans les années 1928-1940, l’établissement se convertira en bal musette couru puis redeviendra cinéma.

Dans l’autre direction, à Ménilmontant, on trouve à la même époque l’Épatant Palace (2, boulevard de Belleville). A l’avènement du cinéma parlant, cette salle, chose rare, demeurera fidèle au répertoire muet. Elle en est certainement morte car on n’entend plus parler d’elle après 1940.



Caf’-conç’ et théâtres…,
le temps des reconversions
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Parisiana Cinéma.


Peu à peu, c’est l’ensemble des quartiers bellevillois qui s’ouvre au spectacle cinématographique. Parmi les autres salles pionnières, citons, dès 1908-1909, l’Étoile Cinéma (10, rue Henri-Chevreau, à Ménilmontant), précédemment café-concert, qui prendra ensuite le nom de Trianon ; le Parisiana Cinéma, créé en 1910 au 373, rue des Pyrénées (au sommet de l’escalier de la rue Levert) et rebaptisé Florida dans les années 1930. Preuve de l’emprise conquérante du nouvel art sur le public populaire, on voit les plus fameuses salles de concert de la butte se convertir après 1918. Le cas du Floréal (13, rue de Belleville) est à cet égard tout à fait exemplaire.

Voilà une adresse qui trace presque à elle seule la chronique de cent trente armées d’activités récréatives. Là s’était tenu de 1830 à 1897le célèbre bal Favié. Le Palais du travail ("Concert Verner") avait pris sa suite au cours des années 1900-1920 et il s’y donnait déjà des projections à l’occasion. En 1921, d’importants travaux d’aménagement rendent la salle, rebaptisée Élite Cinéma, apte à recevoir un nombreux public consommateur de films : avec 1 500 places, un volume important sous le plafond et trois travées de sièges, c’est certainement la plus vaste que Belleville ait jamais connue. Elle fonctionne encore en partie comme music-hall jusqu’en 1927. C’est alors que, sous la direction de Georges Phélipot, le Floréal prend le relais pour demeurer, pendant quatre décennies, le cinéma familial favori des Bellevillois. Ceux-ci y venaient rêver au milieu de grands portraits de stars du cinéma américain (Clark Gabble, Joan Crawford, Mima Loy, Spencer Tracy, James Cagney… ) ornant les murs de la salle [3]. Presque mitoyen du Floréal, le Belleville-Pathé (23-25, rue de Belleville) est un autre exemple de changements successifs de carrière. Dans le dernier quart du XIXe siècle, il y avait ici des terrains appartenant à la Compagnie des omnibus. En 1911-1912, l’entrepreneur de spectacles Soulier y fait élever une grande salle d’art dramatique, le Nouveau Théâtre. C’est une bâtisse assez imposante mais de lignes simples, de style néoclassique avec, en plein centre, une vaste baie vitrée qui s’élève jusqu’à l’entablement du toit sans fronton. A l’intérieur, la salle, où non loin de 1 500 spectateurs peuvent prendre place, est décorée dans les tonalités chaudes, ocre pâle rehaussé de bandeaux plus foncés. Elle possède deux séries de balcons en saillie et un petit amphithéâtre surplombant les seconds. Mais le théâtre s’essouffle vite. Fin 1919, il devient donc cinéma sous le nouveau nom de Belleville Palace, qui sera rebaptisé Belleville-Pathé en 1923, lorsque l’Omnium Pathé Consortium Lutétia sera devenu à son tour le propriétaire des lieux. Changeant de direction en 1945, le cinéma assure des projections jusqu’en 1961.

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Le Cinéma du XXe siècle (138, boulevard de Ménilmontant) prit quant à lui la relève, en 1933, des Concerts du XXe siècle, music-hall qui s’était lui-même installé dans les jardins d’un vaste établissement pour bals et banquets très célèbre aux lendemains de la Commune, la salle Graffard. Aventure encore similaire pour Les Tourelles (259, avenue Gambetta, porte des Lilas), l’ex-Casino des Tourelles où le très jeune chanteur indigène Maurice Chevalier passa en décembre 1901.

Deux cas de résistance opiniâtre à l’impérialisme culturel du cinéma sont à citer. Il aura fallu attendre 1937 pour que l’antique Théâtre de Belleville - fondé en 1816 - éteigne finalement les feux de sa rampe pour dérouler sur scène le fatidique écran dans la cour Lesage (46, rue de Belleville). Dix ans plus tard, c’était au tour du vieux music-hall des Folies Belleville (8, rue de Belleville) de renoncer à sa brillante carrière.

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Music-hall Folies Belleville.

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Folies Belleville.


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Théâtre de Belleville.


Où l’on voyait "Gary Cooper
défendre l’opprimé"

L’imprégnation cinématographique de Belleville était encore très importante dans les années 1945-1965. Près de vingt-cinq cinémas y fonctionnaient alors, même dans des zones aussi retirées que la place de Rhin-et-Danube. En certains endroits des axes de circulation principaux, la concentration des salles atteignait le degré connu à Montparnasse ou sur le boulevard de Clichy. De manière générale, leur répertoire se trouvait axé sur les films d’action : aventures, westerns, cape et épée, péplums hollywoodiens, guerre ou policiers. Selon Clément Lépidis, le Belleville-Pathé, au moins dans la dernière partie de sa carrière, avait une spécialisation dans le fantastique et l’horreur.

JPEG - 58.9 koMais le cinéma d’auteur et les films "engagés" avaient aussi leur place. Pour voir les classiques soviétiques Le Cuirassé "Potemkine" (Eisenstein) ou Tempête sur l’Asie (Poudovkine), encore persécutés par la censure, on allait vers 1930 au cinéma de la grande coopérative ouvrière La Bellevilloise (25, rue Boyer, à côté de notre actuelle Maroquinerie). Le gratin des cinéphiles parisiens s’y rencontrait, dont André Gide [4]. Après 1945, le Cinématographe parisien (rebaptisé Gavroche pour la circonstance) consacra lui-aussi une partie de ses séances à la projection des réalisations venues d’URSS, notamment Tchapaiev (E. et G. Vassiliev). Le Miami (ex-XXe siècle) suivit cet exemple de programmation mixte dans les années 1950, alternant films de divertissement et œuvres plus exigeantes, tel M le maudit (Fritz Lang).

D’autre part, l’arrivée dans le bas Belleville de nombreuses populations migrant de l’Afrique du Nord, à partir de 1950, amena beaucoup de directions - notamment celles des cinémas Bellevue et Berry (63, boulevard de Belleville) -à programmer, à temps complet ou en alternance, des films en langue arabe, d’origine égyptienne. De moins en moins marquée après la guerre, la pratique des attractions de scène meublant la pause entre le documentaire et le grand film menait auparavant le public dans les salles avec un pouvoir de fascination au moins égal à celui des images sur l’écran. Dans un cinéma comme le Floréal, ces numéros composaient un spectacle à part entière et faisaient appel à d’authentiques têtes d’affiche tels Fréhel, le duo Charles Trenet-Johnny Hess ou, un peu plus tard, Charles Aznavour.



La relève des … supermarchés

De cette richesse culturelle, fût-elle populaire, il ne reste plus rien aujourd’hui. En dehors des complexes MK2 de la place Gambetta et du bassin de la Villette, au demeurant situés aux marges du territoire bellevillois, le cinéma de quartier n’y existe plus que sous la forme des projections circonstancielles qu’organisent des théâtres tel le TEP de Guy Rétoré (159, avenue Gambetta). Le Berry, devenu Berry-Zèbre, a constitué l’ultime salle encore en activité à la fin des années 1980. Pour faire face à de terribles difficultés financières, sa directrice avait sacrifié en 1986 plusieurs rangées de fauteuils afin de libérer la place d’un podium de musiciens apte à accueillir de petits concerts de rock (dont les prestations de François Hadji-Lazaro et de ses Garçons Bouchers)…

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Malgré ces efforts héroïques de résistance [5], en dépit du soutien de plusieurs associations d’animation du quartier et du parrainage de l’actrice Marina Vlady, la tendance a fini par triompher et le Berry a définitivement replié sa toile d’écran en 1994 (lire l’encadré). Pourtant, la mobilisation autour de lui n’aura pas tout à fait été vaine.

Les associations regroupées ont trouvé un acquéreur. Le Directeur du Cirque de Paris a acquis la salle. Le Zèbre de la façade a séduit le nouveau propriétaire dont le cirque a pour logo : un zèbre. Aidés financièrement par la Ville de Paris et la Région, des travaux d’aménagement sont en cours. La salle doit ouvrir début 2002, comme cabaret-cirque populaire avec scène ouverte et projections de ciné/vidéo. On en reparlera en mai. Cela évite à cet ancien ciné sa transformation en supermarché (à l’exemple du Ménil Palace, 38, rue de Ménilmontant [6], des Folies Belleville, du Féerique, 146, rue de Belleville, et des Tourelles), en agence bancaire (le Florida) ou en garage (le Miami).


Maxime BRAQUET



L’attachement populaire
au Berry-Zèbre
JPEG - 15.5 ko« Dans l’ensemble, le public du Berry-Zèbre, c’était des jeunes entre 18 et 30 ans. Alors, des soirs, c’était chaud, il y avait une ambiance intérieure. Ça applaudissait. C’était chaleureux,(…) il y avait un échange cordial entre les gens. Je peux vous dire qu’il y a eu 13 000 signatures pour empêcher la fermeture du Berry. (…) Les gens venaient, ils me téléphonaient.(…) Ils disaient : "J’espère que vous ne partirez jamais."(…) "On a appris ce qui vous est arrivé, c’est honteux, on est avec toi, t’inquiète pas." Ils me tutoyaient. (…). On pourrait presque faire un roman avec toutes les lettres que j’ai reçues des gens : "Je suis simple… , je viens toutes les semaines au cinéma." "Quand je viens chez vous, j’ai l’impression de revivre mon enfance." "C’était le cinéma de papa, si vous voulez, comme on appelle le théâtre d’autrefois." »

* Témoignage de Christiane Leproux, directrice-propriétaire du cinéma Berry-Zèbre peu de temps après la fermeture de celui-ci. Reweilli dans "Belleville, Belleville".



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Music-hall des Folies Belleville.

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Le Théâtre Nouveau.

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L’Épatant Palace.

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L’épatant Palace.



Article mis en ligne en février 2015.

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[1Voir Quartiers Libres no 80/81

[2A propos du Bellevue, relire l’émouvant article de Mamoud dans QL no 82/83, p. 6.

[3Ces photos, comme celles du hall d’entrée, fascinaient tellement les fidèles de la salle que, lorsque Le Floréal fut démoli, en 1968, ils allèrent les récupérer nuitamment à l’aide de scalpels (selon Clément Lépidis).

[4Lire à ce propos La Bellevilloise, livre auquel ce numéro de QL consacre une note p.21.

[5Daniel Pennac, dans "Monsieur Malaussène" (1995), met le Zèbre à une place centrale de l’action du roman.

[6Actuel occupant des lieux, l’épicier discount ED n’en a cependant pas détruit l’architecture et l’on peut encore reconnaître, en façade, la galerie qui desservait l’ancienne cabine de projection. De même, Le fronton en mosaïque du café-concert puis Cinéma du XXe siècle a survécu à la transformation en garage. Toutefois, ce vestige apparaît aujourd’hui très menacé par de nouveaux travaux.

* Toutes les salles que Belleville a connues à un moment ou un autre ne sont pas citées ici. Il y avait aussi L’Alcazar, le Paradis, l’Ami Poloche, etc.

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Réactions
par landrieu christiane - le : 2 mai 2016

Quand il y avait des cinémas à Belleville…

je suis alllée dans mon jeune temps , au cinéma le cocorico, le floreal, le folie… et ces merveilleuses photos me rappelle toute mon enfance ..un grand merci pour cette publication dont je fais collection..
par contre je recherche des photos de l’ecole general lassalle…..

Répondre à landrieu christiane

par brice - le : 8 janvier 2017

Au théâtre de belleville

À l’entre acte sur scène ,en 1956 une chanteuse avec une superbe voix Simone Langlois.et je me souvient aussi de Charles Aznavour mais lui au Floréal. Ils ont tous vraiment débuté à Belleville.

Répondre à brice

par inconnu - le : 3 août 2017

Quand il y avait des cinémas à Belleville…

habitant au 21 av Simon bolivar, née en 37, mes parents m’emmenaient aux folies et un autre en face dans la rue de Belleville. J’y ai applaudi Nana Mouskouri et Dalida et d’autres dont aujourd’hui je ne me souviens pas des noms. Merci pour ce rappel d’une époque pas plus glorieuse mais où les gens se posaient moins de questions.

Répondre à inconnu

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