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Récit historique

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Quand un certain crétinisme s’installe au cœur d’une époque assoiffée de plaisirs


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Paris, le 5 septembre 1868

Mon très cher cousin,

Si Jacquot, le perroquet, dont je vous ai longuement entretenu naguère, ne présentait aujourd’hui le plumage terni d’un vieil oiseau fripé, usé par ses frasques, épuisé par ses rodomontades et frappé de la malédiction du mal des perruches [1], je croirais volontiers qu’il s’est mis en tête d’animer à lui seul le bal des crétins. Bien sûr cousine, me rétorquerez-vous, de tout temps, nous avons eu des sots, et vous aurez raison. Mais il me semble que depuis l’Exposition universelle de l’an passé, la crétinerie ambiante frise l’apothéose. Pourtant, Victor Hugo, du fond de son exil avait déclaré dans son "Introduction" du Paris-Guide de 1867. "Une certaine mise au point de la civilisation résulte d’une exposition universelle. Le genre humain vient là de faire sa propre connaissance. Paris s’ouvre. Les peuples accourent à cette aimantation énorme. Les continents se précipitent, Amérique, Afrique, Asie, Océanie, les voilà tous, et la Sublime Porte, et le Céleste Empire… "

Et au lieu de cela, imaginez-vous une invraisemblable mascarade, une mise en scène extraordinaire qui semble prendre plaisir à singer l’entrée des rois de La Belle Hélène [2]. L’on a vu défiler, l’un derrière l’autre, sur nos avenues, les grands du monde entier. Devant ce foisonnement de têtes couronnées ou sur le point de l’être, Mérimée a voulu ironiser : "Il en viendra tant qu’on sera obligé de les mettre à coucher à deux dans le même lit." [3]

Nul n’ignore plus que Monsieur Haussmann a voulu soigner son image et celle de l’Empire, en donnant à l’Hôtel de Ville des fêtes somptueuses et des banquets en l’honneur de tous les souverains étrangers. Malgré la situation européenne inquiétante, dominée par l’ombre de la Prusse et du chancelier Bismarck, il faut reconnaître que les fêtes ont été pleinement réussies. Le désastre de la campagne du Mexique et l’annonce, au milieu des festivités, de l’exécution de Maximilien, fusillé le 19 juin, n’ont pas éteint les enthousiasmes. Seules, quelques réceptions officielles, réputées ennuyeuses, ont été boudées par ces messieurs. En dépit des circonstances, les grands de ce monde se sont bien amusés, la gaîté était à l’ordre du jour, et l’abêtissement qui en a découlé est venu en force se coller à nos pas !

Quand je pense que Monsieur Balzac n’a pu entrer à l’Académie française, laquelle lui préféra l’immortel Monsieur Beaupoil de Saint-Hilaire, il est certain qu’un crétinisme d’un nouveau genre fait son apparition.

Dans le gouvernement de la France d’en Haut, les membres les plus en vue, à condition qu’ils fassent patte de velours et s’accrochent à leurs prébendes par mille vilenies et viles flatteries, accompagnent les têtes couronnées demeurées à Paris après l’exposition universelle, apothéose des fêtes données en leur honneur. Pendant que Monsieur Bismarck, le roi de Prusse, le Tsar et ses grands ducs, "s’en fourrent jusque là", au Café Anglais, le Grand Turc, le Sultan Abdülaziz va lorgner les danseuses à l’Opéra. Le vieux Mérimée, pourtant familier des fêtes données aux Tuileries et à Compiègne par leurs Majestés, se plaint de ce que "sa courtisanerie" lui fait endurer : "Nous menons une vie terrible pour les nerfs et le cerveau" écrit-il dans sa Correspondance.

La société des "viveurs" cosmopolites, constituée de noms célèbres mêlés à quelques "clouent-Jésus", mécréants notoires de la France d’en Haut, étale sans pudeur une fortune dont l’ampleur n’a d’égale que la vulgarité. On y retrouve les princes Deminoff, d’Arenberg, Lubomirsky, Narishkine, Galitzine, Le prince de Galles et le prince d’Orange que les cocottes ont surnommé le prince Citron. Dans les Rois en exil, Alphonse Daudet raconte que l’une des facéties favorites de ce dernier, consistait, lorsqu’à l’aube il sortait d’un souper fin, à faire la course avec ses amis, en enfourchant, sans autre forme de procès, le troupeau d’ânesses du premier laitier qui passait par là. Alors que Lord Hamilton mourait d’indigestion à la Maison Dorée, le comte de Viel-Castel s’attachait la considération de ses pairs, en gagnant un pari qui consistait à engloutir, au Café Anglais, un repas de 25 louis. "Je me souviens qu’un soir d’hiver, rapporte le comte de Maugny, dans un des clubs les mieux cotés, toute la jeunesse dorée armée de pelles et de pincettes et à cheval sur des chaises, se mit à défiler au grand galop en vociférant des commandements et en criant à tue-tête "Vive l’Empereur" devant le général de division qui commandait la cavalerie de la Garde impériale et qui riait de tout son cœur de cette plaisanterie un peu osée." Si vous voulez mon avis, cher cousin, je trouve Monsieur de Maugny plutôt sévère pour ces jeunes gens. Et vous ?

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L’exemple est donné par les Grands et la sottise des virtuoses du plaisir turbulent de la France d’en Haut parvient à absoudre la bêtise de la France d’en Bas. En ce moment, une curieuse manie, appelée la "scie", frappe tous les Parisiens. Il s’agit d’une phrase ou d’une expression, sans signification particulière, répétée à tout propos et hors de propos. Leur vogue ne durera qu’un temps mais durant cette période elles jouiront d’un monopole absolu. La maladie est incurable, chacun y cède et l’on entend crier "Ohé Lambert !" ou bien : "Et ta sœur ?" D’où viennent ces sornettes ? Nul ne le sait ; de quelques ateliers de rapins, elles descendent dans la rue, passent en province et font souvent le tour du monde. [4]

Les scies peuvent être des lambeaux de cafés-concerts comme : "Ohé, ohé les p’tits agneaux !" ou "Tu vas m’ le payer Aglaé !"

Parfois, quelques faiseurs inspirés partent de l’une de ses scies pour fabriquer une chanson qui leur apporte la fortune. Après avoir eu les oreilles rebattues pendant trois mois par "Il a des bottes Bastien", Alexis Dalès gribouille quelques couplets, les porte à un éditeur et vend 300.000 exemplaires de cette erreur lyrique (selon ses propres termes). Il se passe la même chose avec "j’ai un pied qui r’mue et l’autre qui ne va guère". Dans la Famille Benoîton, la pièce de Félicien Sardou, créée en 1865, se trouve un personnage qui n’apparaît jamais. Chaque fois que l’on demande Madame Benoîton, tous les acteurs répondent d’une seule voix : "Elle est sortie !" Ce cri hilarant est passé du théâtre dans la rue et à chaque instant un étudiant s’écrie sur le boulevard Saint-Michel : "Où est Madame Benoîton ?" et tous les camarades et passants de répondre en chœur : "Elle est sortie ! " [5]

On adore aussi les calembours. Il fut un temps où des gens qui n’étaient point trop bêtes, croyaient faire preuve d’esprit et riaient à gorge déployée en disant : "Je crains de cheval que l’on me trompe d’éléphant !" [6]

Pour ma part, je redoute la contagion et je ne sais plus à qui confier mon désarroi. En ancien aumônier militaire, et malgré la frivolité des esprits, Monsieur le Chanoine se montre rassurant. Cependant, l’autre semaine, je l’ai pris sur le fait. Ne murmurait-il pas à l’adresse de Mademoiselle Pinson, qui le harcelait pour obtenir un nouveau missel : "Tu l’as déjà dit Mistigri !"

Mon très cher cousin, j’espère que dans votre Bretagne, vous n’êtes pas atteint par cette maladie qui finit par nous ronger les nerfs. Pardonnez-moi de vous infliger la lecture d’une aussi longue lettre sur un sujet qui vous indiffère sûrement. Je vous garde toute mon affection et vous charge d’embrasser pour moi cousine Odyle.

Ai-je parlé tout haut ? Jacquot vient de nasiller "te fais donc pas d’bile,Odyle !"


p.c.c. Denise FRANÇOIS

Références bibliographiques : Paris impérial.



Le 16 Septembre 1868

Bien chère cousine

Il ne faut pas croire que l’éloignement de la capitale me tienne ignorant des choses de la vie parisienne. Certes, ma cousine, je ne saurais vivre sans Le regard impertinent que vous jetez sur vos contemporains, il vient harmonieusement compléter le tableau qui s’offre à mes yeux amusés dans nos bonnes villes de province. Ici on singe, on imite, on tourne en ridicule ce qui à coup sûr l’était déjà suffisamment pour décimer une armée mexicaine. Décidément il n’est pire assassin que ce ridicule là ! Nos sources sont bien entendu les gazettes, mais le Moniteur est d’un triste,… et je ne parle pas de l’Univers ! Alors il nous faut bien écouter les bruits, les rumeurs, les racontars ; ce qui, ici, nous parvient de votre vie nous l’apprenons comme dans ce jeu auquel s’adonnent les jeunes enfants : le bouche à oreille. La nouvelle part de Paris, et par une suite de relais plus ou moins conscients de l’importance de leur rôle, elle finit par nous arriver, très probablement totalement déformée, mais si superbement embellie qu’elle en vaut encore plus la peine. Près de cent cinquante lieues nous séparent de votre réalité, ce sont autant d’occasions de voir celle-ci se modifier.

Nous ne sommes pas pour autant des sauvages, parfois Paris vient aussi à nous. N’avons-nous pas eu la chance d’assister récemment, à Quimper, à une représentation de La Belle Hélène de ce monsieur Offenbach qui fait tant courir les foules. Certes vous eûtes droit à trois cents représentations dans la capitale et avec notre pauvre matinée, nos acteurs de second ordre et notre orchestre de café concert nous faisons pâle figure auprès de vous. Mais l’essentiel est là, les airs ont été retenus. Il en va de même pour la pièce de Monsieur Félicien Sardou à laquelle nous eûmes droit récemment, là encore, la mémoire a fait son œuvre.

Si je vous parle de ces exercices de mémoire c’est qu’ils furent l’occasion d’amusants développements dans notre ville préfecture où je me rends souvent pour sacrifier aux mondanités. N’allez pas croire ma chère cousine que je prends plaisir, une fois de plus, à vous bassiner avec mes histoires de réceptions dans les salons de la préfecture. Sachez bien que le pauvre célibataire exilé que je suis n’a d’autres occasions mondaines que d’ennuyeux dîners priés, des thés insipides, un cercle aussi poussiéreux que ceux qui le fréquentent, avec en prime une armada de femmes mûres pressées de m’attirer dans leurs alcôves à défaut de m’avoir casé leurs laideronnes de filles.

JPEG - 42.9 koBref l’autre soir, grand raout à la préfecture en l’honneur, je vous le donne en mille, en l’honneur donc de Monsieur Beaupoil de Saint Hilaire, glorieux vainqueur d’une élection à l’Académie Française où il terrassa Monsieur Balzac. Fêter cet obscur eut été assez farce mais voilà, sa famille est bretonne et l’on ne pouvait échapper à cette obligation. Je vous fais grâce du décor, les petits fours ont continué de sécher et le champagne de tiédir depuis ma dernière lettre… ils sont toujours à la même place et ont toujours le même goût … Mais parmi les invités il y avait Madame Guéganton. Vous ne savez certainement pas qui est Madame Guéganton, mais, ici, tout le monde le sait : on la surnomme la veuve joyeuse… et elle traîne derrière elle une solide réputation de dévoreuse. Rassurez vous, je n’en ai point tâté… quoique… on ne sait jamais. Donc notre veuve se laissait aller sur une causeuse, un petit cercle d’admirateurs autour d’elle. Dans un profond soupir, qui fit fort opportunément ressortir une gorge qu’elle a joliment opulente, elle lança cette phrase bien anodine : "Mais quand donc nous libérera-t-on de ces stupides corsets ?" Las ! Madame la Préfète passait à proximité et fut fort choquée de cette velléité libératrice… elle accéléra le pas et, démarrant comme une frégate sous la risée, elle fondit vers son préfet de mari. Il restait dans son sillage des bribes de phrases du style : "Comment ose-t-elle" "Dans mon salon" "Une telle inconvenance" "Et tous ces hommes aux pieds de cette intrigante" "Une vulgaire hétaïre, une Jézabel" je m’arrête là ma cousine, mais il m’en reste encore en réserve. Après que le couple préfectoral se fut entretenu, assez vigoureusement je dois l’avouer, et ce malgré leurs efforts pour rester discrets, un maître d’hôtel vint se pencher vers Madame Gueganton pour la prier de quitter les lieux. Ce que la dame fit avec une certaine noblesse je dois dire, évitant de céder à la colère, avec même dans le regard quelque chose d’ironique.

J’en compris la raison quelques jours plus tard où, m’entretenant à mon cercle avec le secrétaire de la préfecture, j’appris que Madame Guéganton y avait ses petites entrées, mais par derrière, et qu’elle accédait directement au cabinet puis au bureau de Monsieur le Préfet.

Mais cette histoire ne s’arrête pas là. C’est que désormais la coterie des jeunes gens de la ville s’est emparée de L’incident. Dès que l’un d’entre eux lance "Et Madame Guéganton" l’ensemble de répondre "Elle est sortie… Mais elle revient". Vous voyez qu’entre madame Guéganton et les porteurs de barbes toujours qualifiés d’un "bu qui s’avance, bu qui s’avance, bu qui s’avance", nos rues comme nos salons n’en ont pas fini eux aussi avec leurs scies.

Continuez à m’amuser… Zoé… je resterai toujours votre lecteur attentif et votre cousin le plus dévoué.


Roland de G.
p.c.c. Roland Greuzat



Article mis en ligne en novembre 2014.

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[1note de l’auteur : les perruches ne peuvent pas parler !

[2H. Meillac et L. Halévy, La Belle Hélène (représentée pour la première fois le 7 décembre 1864)

[3P. Mérimée, Lettre à Tourgueniev du 7 mai 1867.

[4M. du Camp.

[5H. Dabot.

[6M. du Camp.

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