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Rébecca Gruel, peintre et poète de l’intemporalité


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Ses toiles sont des poèmes et ses poèmes sont des toiles. Rébecca peint et écrit avec le même enthousiasme, la même vibration. Les deux expressions artistiques ne la quittent jamais, comme si en s’adonnant à l’une, l’autre lui manquait. D’autres artistes, parmi les plus célèbres, ont utilisé plusieurs techniques, mais pour Rébecca la peinture et la poésie constituent les meilleurs outils pour canaliser son talent. Elles lui permettent aussi de nager dans l’intemporalité, notion à laquelle elle est attachée, sans doute pour mieux se relier à l’infini et à l’universalité qui englobent tous les éléments de la nature, les minéraux et les végétaux. Rébecca s’explique à ce sujet : "mes tableaux sont une poétique sans titre, volontairement non datés pour suggérer la notion d’intemporalité… ".

Est-ce parce qu’elle peint en écoutant de la musique classique que ses toiles suggèrent une vision très spéciale, entre son et lumière ? Hartung, son peintre moderne préféré, l’a t-il inspirée ? Toujours est-il que son œuvre présente une dominante abstraite avec des rappels impressionnistes et surréalistes. Toutefois, cette définition s’avère quelque peu réductrice, car son travail original et personnalisé se suffit à lui-même. Il appartient à Rébecca Gruel, un point c’est tout. Il prend sa source dans l’imaginaire, son imaginaire ; aussi tenter d’en donner une interprétation au sens formel du terme procéderait d’un contre-sens. "Certaines de ses toiles procurent l’effet d’un cataclysme marin, d’une vision d’apothéose finale, d’une hallucination… ", écrit Laurence Moréchand, critique dans la revue Femmes Artistes International. Une de ses admiratrices déclarait, lors d’une exposition à la galerie Causans, rue de Seine à Paris "Rébecca a opté pour le travail sur la matière en mélanges audacieux. J’aime ses glacis où le mouvement occupe l’espace. Le signe, quelquefois, se joint à la couleur sans a priori". D’un point de vue psychanalytique, Nicole Szendy, professeur et critique d’art, rattache certaines toiles, notamment Poétique W45 qui, selon elle, suggère une grande agitation psychique, à un éclatement de l’inconscient. Complexe, cette toile nous fait errer ça et là sur la surface du tableau à la recherche de points de repères dans un espace très riche en couleurs. Sur le plan plastique, la seule constante est l’ensemble des obliques qui la strie de part en part de façon très énergique et lui donne une architecture solide. Mais Poétique W45 n’est qu’un exemple de sa création dominée par la couleur bleue, couleur du ciel et de la mer. L’ensemble s’intitule Poétiques, preuve que la peinture et la poésie se lient devant l’éternel.



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Sur le canal de l’Ourcq

L’usine désinfecte
insecte insulaire
aux bords rivière

La bétonneuse
inerte passerelle
minute réelle
d’une mort lente
noie ses chagrins
en nappe brouillard canal de l’Ourcq

Et je chemine tel papyrus de l’instant
d’un sarcophage désert
boulons cerclés de rouille de rires
à la poétique du tempsJPEG - 71.6 ko

Écrin d’une présence
masquée dans le lointain
que dire de ces poutrelles
ensevelies telles carcasses
ossature printemps opium

Sur le canal de l’Ourcq
mes pas trahissent l’indifférence
et le bleu envahit l’idée méthane
là où la chalutière profane
la mystique du temps

Désertude de l’Astre
dune de l’acier
ayez pitié de ces prières
de ces marches funambules
la Pythie fixe le cielJPEG - 74.7 ko
les dés sont jetés dans une fosse oculaire
indiquent les hangars bordés de ronces

Canal de l’Ourcq regarde-moi
j’ai les yeux bandés
et le corps rivé à ton ancre…

Il fallait revenir de ces marches
pour ne pas mourir
macadam et signaux
l’eau semblait ne plus être
et pourtant certaine…

Elle continuait malgré les pas
le passage de l’acte au devenir incertain
il fallait revenir de ces contrées
ou périr d’une dépouille

La marche continue
les pas sillonnent un croisementJPEG - 41.9 ko
de routes…

Bohême défigurée
la bétonneuse a craché son dernier souffle
elle se ferme au jour
l’herbe repense le cheminement de la péniche

Des citernes oiseaux squelettes
craquent la gerçure du temps
l’eau renvoie des pierres "vitrail"
paradoxe et entrechoque des motsJPEG - 41.1 ko

Mourir de poussière
oiseaux géomètres
revenir de la marche
Paris semble être le miroir
facettes d’herbe mémoire
la Villette 17 heures du soir.



Hommage au canal de l’Ourcq

L’écriture poétique de Rébecca se crée au fur et à mesure qu’elle s’étale sur le papier. "Pour elle, le texte ne prend corps qu’à la lecture de celui ou celle qui l’écoute et ne lui appartient pas." dit le poète Gérard Trougnou qui souligne par la même sa générosité.

En revanche, "tantôt elle décale, elle transpose ou transporte vers un étrange ailleurs. Tantôt elle dérange les genres, les mots et le sens, mais elle suggère et transmute", écrit Jean-Claude Rossignol, auteur de l’anthologie de poésie International de Femmes.

Rébecca connaît la difficulté de se faire éditer mais après quelques apparitions dans des revues littéraires, elle publie Sahara, Sahara en 1996 et Epaves d’Astres, recueil francophone sorti en février dernier aux Editions Caractères dans lequel Rébecca aborde notre quartier "Son Quartier".

En rentrant de longues marches harassantes, elle projette, épuisée, ses impressions sur le canal de l’Ourcq. Elle titrera ce poème Industrial Poetry. Faut-il y voir un hommage antithétique à la langue du pays de la culture dominante ? C’est avant tout une élégie à nos cathédrales d’acier et de béton que sont nos usines et nos chantiers qu’elle transpose à l’âge des pythies dont les oracles ont traversé les siècles. Dans ce poème, on décèle aussi un paradoxe car l’intemporalité se mêle au paysage ponctuel que les promoteurs nous imposent au quotidien. A l’heure où l’on parle "d’art industriel", la poésie de Rébecca affiche une modernité empreinte de nostalgie et porteuse d’un message sur la conscience végétale du monde : "l’herbe repense le cheminement de la péniche", évoque t-elle dans Industrial Poetry. Pour elle, le végétal est un élément majeur au même titre que l’eau, toujours présent dans son œuvre globale. Rébecca, qui est née au port de Dieppe continue à baigner dans les paysages aquatiques et lumineux aux perceptions multiples. A la fois solitaire et conviviale, elle reste fascinée par l’ouverture sur le monde et les échanges de langues, le canal de l’Ourcq - site chargé de diversités culturelles - l’a profondément interpellée. "Je l’ai adoré" déclare t-elle.

Aujourd’hui, toujours en quête de beauté et d’harmonie avec les éléments de l’univers, Rébecca, la passionnée, navigue entre le réel et l’imaginaire pour notre plus grand plaisir.


Sylviane MARTIN



Article mis en ligne en mars 2015.

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