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Ils ont vécu à Belleville…

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Rencontre avec Fernand Tuil, bellevillois d’origine

Un de ces illustres inconnus
qui font que le monde bouge…

JPEG - 60.1 ko"Les jeunes qui vivent à Belleville sont marqués pour le reste de leur vie." Fernand Tuil qui tient ces propos est en effet un pur produit du pur quartier de Belleville, c’est-à-dire un Français d’origine étrangère, amoureux de l’humanité, qui a grandi avec des copains de toutes les couleurs.

Aujourd’hui, à cinquante six ans, il est maire-adjoint d’une commune au nord de Paris, et consacre le temps qui lui reste à œuvrer pour une paix juste au Proche-Orient. Nous sommes heureux de l’avoir rencontré.

— 

Q. L. : Pouvez-vous évoquer votre enfance à Belleville ?

Je suis arrivé de Tunisie avec mes .parents, Félix et Marcelle, en 1954. Nous vivions rue Julien Lacroix, là où il y a un jardin maintenant, et j’allais à l’école rue Ramponneau. Le souvenir global que j’ai de mon enfance est un sentiment d’égalité entre tous les copains. Nous vivions dans une fraternité et une tolérance absolues. Nos différences étaient un enrichissement et nous nous nourrissions de nos cultures maghrébine, juive, arabe, yougoslave, française, slave et autres. Si quelqu’un avait des propos ou des actes racistes envers l’un de nous, nous en étions tous touchés puisque nous étions tous solidaires. Le racisme nous touchait tous de la même façon. Je l’ai subi moi-même d’une manière marquante dès l’âge de neuf ans quand je me suis fait véritablement tabasser par mon instituteur. On a su ensuite que c’était un ancien membre de l’OAS. C’est à Belleville que j’ai connu mes premières peines, mes premières joies. Parmi les meilleurs souvenirs que j’ai, il y en a un qui est révélateur du quartier et de l’époque ; c’est un souvenir de vacances. À quinze ans, nous avons décidé de partir à une vingtaine de copains au bord de la mer, la Méditerranée. Pendant toute l’année scolaire, nous avons fait des petits boulots pour mettre de l’argent de côté. Nous économisions aussi pour ceux qui ne pourraient pas payer. Et nous avons tous pris le train pour… le Grau du Roi. Imaginez le bonheur, à quinze ans ! Nous partagions vraiment tout, et même les engueulades. Mes amis, c’était comme ma famille . Je crois que c’est parce que nos parents trimaient tellement que nous avions cette solidarité à fleur de peau. Ma grand-mère avait toujours quelque plat chaud sur le fourneau qu’elle proposait à toute personne qui franchissait la porte.


Q. L. : Votre jeunesse a-t-elle guidé votre engagement au service de la paix entre Juifs et Arabes ?

Certainement. Je vous l’ai dit, pour moi, Juif et Arabe, c’était la même chose. Même si chacun avait ses coutumes, ce n’était pas un problème pour se lier d’amitié. Au contraire, c’est passionnant de voir ces petites différences. Étant juif moi-même, je suis parti à dix-huit ans, enthousiaste, travailler dans un kibboutz au nord d’Israël. Vous savez, à cet âge et en 1968, cela représentait une idéologie généreuse, un partage social, après ce que les Juifs avaient subi durant la Seconde guerre mondiale. Là-bas, j’ai rencontré un vieil ouvrier palestinien, Kamal. Il m’a raconté comment les choses s’étaient réellement passées en 1948 quand les Palestiniens ont été chassés de leurs terres et que les Juifs les ont occupées. Puis j’ai passé trois mois à Jérusalem avant de revenir à Belleville. J’avais la Palestine dans la tête. J’étais viscéralement anti-raciste et je ne supportais pas l’injustice. À vingt et un ans, j’ai quitté Belleville pour Montataire dans l’Oise. Puis il y a eu Sabra et Chatila au Liban [1]. Alors là, ça m’a traumatisé et je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose pour la Palestine, qu’il était impossible de savoir et de ne rien faire. Après quelques voyages et multiples réflexions, l’idée m’est venue qu’étant élu municipal, le mieux serait de jumeler les camps de réfugiés palestiniens et les villes françaises [2]. C’est ainsi que Montataire devint la première ville au monde jumelée avec un camp de réfugiés palestiniens, Deheisheh, à côté de Bethléem en Cisjordanie.


Q. L. : Quel est le but concret du jumelage ?

À part une aide minimale que leur fournit l’Organisation des Nations Unies, les camps de réfugiés ne sont nullement protégés. Le jumelage leur fournit des possibilités d’échanges culturels, éducatifs, professionnels… Des jeunes viennent étudier et se former en France dans divers corps de métiers. Beaucoup de Palestiniens souhaitent travailler dans le domaine de la Santé et des nouvelles technologies, ce n’est pas un hasard ! En fait, ce qui est important, c’est qu’ils ne se sentent pas isolés et abandonnés, c’est de créer des liens entre les hommes. C’est ce qui se fait entre Evry et Saint-Denis avec Khan Younis et Rafah dans la bande de Gaza, ou entre Stains et al Amari, le camp où une jeune femme a été tuée début mars avec trois enfants dans sa voiture à proximité de Ramallah. Des villes françaises de tous bords sont intéressées. Ce n’est pas une question de parti politique, mais le plus important, c’est bien un soutien politique dans tous les sens du terme. Il faudra un jour prochain reconnaître enfin qu’une des plus grandes injustices du siècle passé est celle qu’on a fait subir aux Palestiniens pour que les Juifs aient leur patrie après l’holocauste. Le peuple palestinien a droit à vivre en paix dans ses terres, reconnues. Ce qui ne veut bien sûr pas dire que les Juifs ne peuvent pas y être aussi. Et tous les réfugiés doivent pouvoir revenir dans leur pays. Pour moi qui suis athée, la base de la vie, c’est l’amour et le partage, sûrement pas la force, la guerre et l’injustice. Chacun peut faire ce qu’il veut à condition de ne pas empêcher les autres de vivre.


Recueilli par Laure POUGET


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Article mis en ligne en février 2015.

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[1Dans les camps de Sabra et Chatila au Liban, environ trois mille réfugiés palestiniens ont été massacrés en trois jours à partir du 19 septembre 1982. Ariel Sharon, actuel Premier ministre israélien, était alors ministre de la Défense et il démissionnera suite à une enquête impliquant sa responsabilité.

[2Association pour la promotion des jumelages entre villes de France et camps de réfugiés palestiniens.

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