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Adelin Fiorato

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Souvenir d’un « américain » soixante-huitard


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À Michel Serre, Professeur de philosophie, à la Faculté de Clermont-Ferrand, en 1968.


Quand explosa le mouvement de ’68, à la Faculté des Lettres de Clermont-Ferrand, on nous appela très vite les « américains ». Nous n’étions pas plus « américains » que vous… ou moi, mais nous avions une singularité (les cinq à six professeurs concernés), c’est que nous avions une expérience, qui d’un semestre, qui d’une année ou d’avantage de l’enseignement universitaire aux États-Unis.

En ces jours où l’on était enclin à considérer que la pédagogie française était la plus exécrable du monde, nous étions l’objet d’une vive curiosité, de la part de nos étudiants, qui avaient occupé la Faculté et y tenaient meeting sur meeting :

« Et là-bas, comment ça se passe ?
- Bof ! »

La mentalité française, c’est bien connu, est ainsi faite que nous passons la moitié du temps à proclamer notre supériorité sur les autres, et l’autre moitié à savourer avec morosité notre infériorité.

En fait, nos étudiants clermontois, les plus avertis et les plus politisés, étaient moins intéressés par la pédagogie que par les mouvements hippies de Californie, qui, les premiers, un an déjà avant ’68, avaient levé l’étendard de la révolte contre l’establishment conformiste et autoritaire, et la société de consommation.

J’avais l’air d’un rabat-joie…

« Ah ! Vous avez passé l’été 1967 à San Francisco ? Et les hippies ? Où en sont-ils dans leurs actions ?
- Je ne sais pas, je n’en ai pas rencontré : peut-être étaient-ils partis de par le monde ».

J’avais l’air d’un rabat-joie…, pire, d’un prof réactionnaire, alors que j’étais de tout cœur avec eux. Nous autres, les « américains », nous nous rattrapâmes cependant en acceptant de participer largement aux cercles d’études, séminaires, conférences et meetings quotidiens, portant sur les objectifs et l’avenir du « mouvement ». Et, au total, à nous tous, nous avions pas mal de choses à dire.


Une ambiance de sourde hostilité

Pour l’essentiel, nos témoignages allaient dans le sens de la pédagogie plus participative et plus interactive que la nôtre (mais, sans excès), que nous avions découverte et pratiquée en Amérique. « Ah oui !, la parole aux étudiants ! » : sur ce terrain, nous étions très écoutés et très sollicités.

Ce n’était pas tout ! Pour ma part, je leur livrai, parmi mes expériences d’une année d’enseignement à l’Université de Chicago, mes impressions, presque tactiles, sur la lourde atmosphère qu’entretenait dans le « campus », la prolongation de l’interminable guerre du Viêt-Nam : un des fondements, comme on sait, de la révolte des étudiants soixante-huitards. Je leur dis combien étaient péniblement ressentis le départ de tel ou tel étudiant, incorporé dans l’armée U. S., (qui était alors de conscription), ou de tel autre qui, pour échapper à l’enrôlement, passait la frontière et se réfugiait à l’Université de Toronto.

Ces informations entretenaient une ambiance de sourde hostilité, qu’enflaient corrélativement les aspirations de jeunes Américains à une société plus tolérante en matière de mœurs. « Make love, not war » ; le fameux slogan fleurissait jusque sur les chemisiers des jeunes filles, et même sur la porte de leur chambre.


Messager de la « Révolution »

Amérique mise à part, mai ’68 m’avait placé dans une situation d’incroyable schizophrénie, qui avait l’avantage cependant de me faire jouer le rôle d’intermédiaire et de messager… entre Paris et la province auvergnate.
J’habitais en effet dans la capitale, dans le 19ème, et j’allais porter toutes les semaines la bonne parole universitaire à la Faculté de Clermont.

Or, après le blocage total des enseignements, lors d’une assemblée plénière du corps professoral, nous avions décidé que nous, professeurs, devions être présents, coûte que coûte, sur le « campus » et à plus forte raison ceux qui, comme moi, avaient des responsabilités administratives. Pour parer au grain, bien sûr, mais surtout pour garder le contact avec les étudiants.

… les circonstances critiques rendent les hommes ingénieux.

En cette période de grève générale absolue, ce n’était pas pour moi une mince affaire ! Pas un seul train, pas un goutte d’essence. Mais les circonstances critiques rendent les hommes ingénieux.

Pendant plus d’un mois, je quittai régulièrement ma Rue Riquet, en voiture, le mercredi matin, avec un maigre fond d’essence dans le réservoir. Mais arrivé vers Montargis, les stations-service étaient désertes, faute de clients, et l’essence coulait à flots. Il me suffisait donc de faire mon plein à ras bord, qui me durait pour le voyage aller et retour ; puis de le refaire trois jours après, avant de rentrer dans la capitale. Cela devenait un sport, dont nous partagions joyeusement les avantages entre collègues passagers, car bien entendu ces expéditions se faisaient à plusieurs.


C’est ainsi que nous apportions chaque semaine à nos collègues et étudiants des nouvelles fraîches (ou plutôt très chaudes), de la « révolution » parisienne, car manquant d’informations pondérées, nos provinciaux voyaient Paris à feu et à sang. Nos éclaircissements, beaucoup moins alarmistes que ceux des radios et télévisions étaient plus profitables, parce que plus distanciés sur l’évolution du mouvement, et les avancées qu’acquéraient peu à peu l’action des étudiants et des travailleurs en grève. Cela alimentait la réflexion de nos jeunes grévistes, qui, moins agités que les Parisiens, avaient plus de temps pour songer en profondeur à la réforme de l’université, voire de la société.

La « France profonde » restait étrangère aux perturbations de la capitale.

Nos allers et retours pendulaires étaient instructifs sur un autre plan : ils nous faisaient comprendre combien la « France profonde » restait étrangère aux perturbations de la capitale. Cela nous permettait, dans les discussions souvent véhémentes, aussi bien à Paris qu’à Clermont-Ferrand, de mettre des bémols aux illusions des uns, aussi bien qu’à la démoralisation des autres.


Mai…s au début de juin

Mais au début de juin, déferla la vague de la contre-manifestation monstre de la droite, emmenée par André Malraux, le précurseur soixante-huitard au temps des « Brigades internationales » et de L’Espoir, lequel avait justement réussi à rameuter largement la province. Ce fut un choc ! Quant à nous, les enseignants pendulaires, nous n’en fûmes pas trop surpris, tant il est vrai qu’en traversant toutes les semaines Orléans, Nevers, Moulins, nous découvrions un calme bucolique, inimaginable à Paris et dans les turbulentes villes universitaires.

Nos étudiants, découragés par l’issue « politique » de leur action, nous les invitions à réfléchir sur les mutations profondes qu’allait entraîner la tornade de leur contestation très violente certes mais réellement politique : aussi bien à l’Université, que dans les familles, dans les couples, les administrations, la société tout entière, rien ne serait plus comme avant.

Adelin Fiorato


Article mis en ligne en 2010 par Salvatore Ursini. Actualisé en octobre 2013.

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