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Souvenirs dépareillés d’un Belleville perdu…


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À courir après le temps perdu, on est immanquablement conduit à ses racines, si estompées qu’en soient les traces : je me suis avisé tardivement que Belleville, un certain Belleville, a tenu depuis presque deux siècles, une place dans mes sources et le légendaire familiaux, pour la simple raison qu’une fraction importante de ma parenté y a vu le jour. Traces matérielles rares, il se doit - une famille ouvrière du milieu du XIXe siècle ne laisse pas d’archives. Les "on-dit", les traditions de famille, quelques récits en constituent la matière où je tente, devenu avec le temps le dépositaire de cet humble trésor, de reconnaître une trajectoire en partie effacée : de ces ancêtres lointains, je sais avec certitude qu’ils vivaient, porte à porte, dans la commune de Belleville, au voisinage de l’église Saint-Jean-Baptiste (l’ancienne et la nouvelle), que des gainiers, brodeuses, plumassières, ouvriers horlogers, blanchisseuses et manœuvriers en constituaient le noyau.

Troublé, graveur à Belleville, 253, rue de Paris…

De ces temps perdus, me sont parvenus deux témoignages : le premier, une plaque de marbre noir gravé d’entrelacs et de rinceaux, signée du nom de Troublé, graveur à Belleville, 253, rue de Paris, ce qui signifie qu’elle date d’avant 1860 (voir Q. L. N°56/57).

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Les frères Troublé et Monsieur Voisin dans le jardin de la rue du Télégraphe - circa 1910 doct M.B.

Ce trisaïeul et ses frères étaient graveurs, ornemanistes (on ne disait pas encore "décorateurs" et formaient une tribu d’artistes, tantôt dans l’aisance, le plus souvent dans la dèche, dans un de ces coins villageois comme il en existait, il y a trente ans, dans le quartier. L’autre document, magnifique tirage sépia digne de Nadar, datant de l’époque 1860-1865, représente trois jeunes gens barbus, attablés sous une tonnelle bellevilloise, dans un jardin que j’ai connu et où je cueillais des cerises sapides sur un vieil arbre, perché au haut de la rue du Télégraphe, face au paysage immense de Paris.

Jardin, cerisier et maison ont disparu, vers 1955 pour cause d’expropriation. Reste la photographie où figurent mon fantasque bisaïeul, son ami Voisin, maître des lieux, inventeur et futur communard qui, bien plus tard, allait rejoindre sa demeure dernière, précédé du drapeau rouge. Le troisième est un sculpteur qui ne connut jamais la gloire, Sollier, dont je conserve des médaillons de plâtre dans le goût du temps. Voilà pour mes fantômes. Non loin de là, sur les flancs du quartier Saint-Fargeau, se cachait le lac Saint-Fargeau, guinguette évoquée par Paul de Kock, de bellevilloise mémoire, dans sa délicieuse et osée Pucelle de Belleville.

Dans ce jardin, ma mère et ma grand-mère reprenaient haleine…

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Une collation dans le jardin de la rue du Télégraphe - circa 1907 doct M.B.


Dans ce jardin, ma mère et ma grand-mère reprenaient haleine avant d’aller faire visite aux oncles, tantes et cousins en empruntant la rue du Soleil, la rue Pixérécourt, voies perdues sur les hauteurs et guère frayées. La tribu familiale campait sur un étroit territoire délimité par la place des Fêtes, la rue des Solitaires, la rue de Palestine, la place des Rigoles dont j’ai gardé en mémoire l’image campagnarde pour cause d’enterrement de la cousine Charlotte, en 1932. Tous les cortèges familiaux, qu’il s’agisse de mariages, de baptêmes ou d’obsèques trouvaient leur point de convergence à Saint-Jean-Baptiste de Belleville. Dans une famille très nombreuse, les occasions ne manquaient pas.

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Une après-midi dans le jardin de la rue du Télégraphe - circa 1910 doct M.B.


Mon bisaïeul, après s’être "exilé" durant de longues années au pied de la butte Montmartre, éprouva le besoin de venir achever sa course rue Botzaris … et une fois de plus, l’église Saint-Jean-Baptiste a réuni la famille.

"Monter à Belleville"…

"Monter à Belleville" était toute une expédition quand on habitait Vaugirard, ce qui était notre cas : soit métro au long cours (trajet compliqué à la fin de l’Occupation, par la fermeture de la ligne Châtelet-Lilas pour cause de dépôt de munitions dans les tunnels les plus profonds du réseau parisien), soit l’autobus Q (aujourd’hui 96) qui dévalait à toute allure les pentes de Belleville et de Ménilmontant.

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Place des rigoles en 1994 - dessin Michel Brunet. La même Place des rigoles en photo.

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À l’un de ces nombreux voyages, se rattache un souvenir cruel entre tous, l’image d’une femme entre deux âges, assise en face de moi dans la voiture de queue, elle est marquée par l’étoile de David. La première que je vois. 1942.

Beaucoup plus tard, mes tribulations d’enseignant m’ont promené de la rue de Romainville à la rue Ramponeau aux façades lépreuses, noires de vétusté (elle fait angle avec la rue Julien Lacroix où gîtait une partie de la famille pauvre comme Job, et sur le même palier, un certain Maurice Chevalier qui n’allait pas tarder à débuter au Tambour Royal, un peu plus bas dans le faubourg avant de se produire sur la scène plus conséquente du théâtre de Belleville, temple du mélodrame où, avant 1914, sous les auspices de l’association des Trente ans de théâtre, venaient jouer des artistes de la Comédie française, de l’Opéra ou du Café concert.

Le public était réputé pour la vivacité de ses réparties, dure mais bonne école pour les débutants. Construit à mi-côte de la rue de Belleville, mais en retrait, il a disparu depuis longtemps.

Mais vient se poser en premier plan dans ma mémoire un immeuble et ses locataires : le 163, rue de Belleville, où souvent nous avons visité des cousins installés au sixième étage. De là-haut, on voyait au-delà de la rue des Solitaires, s’élever les installations de ce qui allait devenir les studios des Buttes-Chaumont, de l’autre côté, on plongeait vertigineusement sur la rue de Belleville descendant vers l’église.

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Vieux toits de Belleville vus du sixième étage du 163 Rue de Belleville - Dessin Michel Brunet 1967.


Le "163", un fameux observatoire.

Quant à la tour Eiffel, elle s’encadrait dans le fenestrons des toilettes au bout du couloir. Le "163", un fameux observatoire. Il m’arrivait d’y grimper au cours de mes déambulations pédagogiques entre la rue du général Lassalle et la rue des Cheminets et d’y trouver la cousine, "goûteuse" de café en son jeune temps qui vous distillait un kawa d’une saveur rare, ou sa fille, couturière de talent, en chambre, qui habillait les dames du quartier.

Trois générations l’ont habité durant plus de quatre-vingts ans, montées d’un modeste logement au fond de la cour, contigu à une imprimerie qui existe encore, à leur perchoir du sixième … en contre point, les saillies, la verve jamais tarie du cousin Emile, le "père Maillot", dont les bacchantes, la gâpette et la silhouette l’apparentaient aux modèles du photographe Atget.

Le "père Maillot", c’était quelqu’un. Il était bellevillois.

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L’église saint-jean-Baptiste de Belleville 1994 - photo M.B.

Véritable Titi parisien, l’espèce semble avoir disparu, maître ès-argot, il usait et abusait d’un langage vert, histoire de faire bisquer la parenté timorée ; le père Maillot était une figure du quartier, connu par son éternel bon vouloir, sa facilité à rendre service, donner un coup de main, toujours le premier à soulager autrui d’un fardeau.

Le côté "village" du quartier, situé entre Jourdain et place des Fêtes, si modeste avec son kiosque, un paysage pour Robert Doisneau, se manifesta le jour où, de sa maison, on le porta à Saint-Jean-Baptiste de Belleville, avant de rejoindre les siens au cimetière des Lilas. Toute l’activité de ce coin de Belleville s’arrêta spontanément : commerçants, clients, passants y compris, pour le saluer une fois encore, le "père Maillot". Car le "père Maillot", c’était quelqu’un. Il était bellevillois.


Michel Brunet


Article mis en ligne par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en décembre 2013.

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