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Q.L N° 092-093 Printemps 2003

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Un hédoniste au Panthéon : Alexandre Dumas


« Les libertés sont comme les arbres, c’est par la racine qu’elles repoussent. » A. Dumas, cité par J. Chirac, éloge funèbre du Président de la République, 2003.

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"Il a survécu aux coups de feu des monarchistes italiens, aux steppes de Russie, au désert du Sinaï, au choléra, à ses 50 maîtresses et même à l’annonce de sa propre mort, le 9 juin 1848." (Christian Rioux, Le Devoir, Montréal 24 juillet 2002). Il survit aussi à la charge de plus de 500 bâtards, de 646 romans et pièces théâtrales, de 4 056 personnages principaux, 8 872 personnages secondaires, 24 339 figurants. En plus de ses descendants légitimes et adultérins, Alexandre a enfanté une ville de 37 267 héros.

Le « Diable Noir »

Petit-fils d’un planteur de cacao de l’île d’Haïti, Antoine-Alexandre Davy marquis de La Pailleterie, le jeune Alexandre hérite de sa grand-mère esclave noire, Marie-Zézette Dumas, d’un teint mat et de cheveux crépus et de son père, le général Thomas Alexandre Dumas fils, d’une ténacité et d’un courage prodigieux. Son géniteur, engagé comme simple soldat après des revers de fortune, prend le nom de Dumas, emprunté à sa branche maternelle pour ne pas ternir l’honneur des de La Pailleterie. Il grimpe tous les, grades de l’armée et participe comme général à la bataille des Pyramides. Métis antillais, impétueux au combat, il est connu sur les champs de batailles sous le surnom de Diable Noir. Il meurt lorsque le petit Alexandre a quatre ans. Son nom est inscrit sur l’Arc de triomphe de l’Étoile à Paris. L’orphelin grandit seul. En 1811, Alexandre est l’élève, à l’école de Villers-Cotterêts, de l’abbé Grégoire qui lui donne le goût des vertus républicaines de liberté et de fraternité. Soucieux d’indépendance économique, il se place comme saute-ruisseau chez maître Menesson, notaire. Son emploi développe son goût de l’écriture mais il se montre plus motivé par la pratique de la chasse que par l’étude du droit.

En 1823, Il quitte l’étude notariale pour s’installer à Paris où il devient l’amant de sa voisine de palier, la lingère Catherine Labay (1793-1868). L’amitié de Charles Nodier lui ouvre les portes des salons littéraires. En 1827, Alexandre Dumas s’élève dans la hiérarchie des alcôves : il est l’amant de Mélanie Waldor (1796-1872), femme de lettres. Au début de 1830, il est engagé comme secrétaire-bibliothécaire de Louis-Philippe d’Orléans, futur roi des Français, sur la présentation d’une simple feuille calligraphiée. Il est depuis quelque temps l’amant de Belle Kreilsamner. Auteur prolifique, sa nouvelle position de directeur du journal La Psychée le classe comme auteur en vogue et comme galant convoité ; il devient vite la coqueluche du monde et du demi-monde parisien. En 1837, Louis-Philippe1 le fait chevalier de la Légion d’honneur. En février 1840, Alexandre épouse l’actrice Ida Ferrier. Ils s’installent et séjournent à Florence, en Italie. La liaison maritale est tumultueuse, Alexandre voyage, son épouse reste à Florence.

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J’aime qui m’aime !

Écrivain, librettiste et journaliste prolifique, ses droits d’auteur (et sa capacité d’endettement) lui permettent de faire bâtir, en 1844, un château de style composite, à la fois Renaissance, baroque et gothique qu’il inaugure sous le toponyme de Monte-Cristo, en 1847. Plus de 600 invités sont conviés à cette fête. Amphitryon d’une générosité tapageuse et commensal agréable, il met en pratique sa devise gravée au fronton de sa "folie" de Port-Marly : " j’aime qui m’aime !". Il est la proie des pique-assiettes et des parasites qui l’entraînent à l’hypothèque et à la ruine. Sa force de travail, il n’a besoin que de cinq heures de sommeil, ne réduit pas la pugnacité de ses créanciers.

Dumas participe à la Révolution de 1848 et tente en vain de se faire élire député. Se souvenant des enseignement.s de l’àbbé Grégoire et de ses propres origines, il appuie la proposition de Victor Schoelcher auprès du Gouvernement de la II République d’abolir l’esclavage. Sentant Arago hésitant, il intervient pendant la dernière réunion inter-séances et fustige l’esclavagisme qui a permis à "trente millions de créatures [d’être] enlevées de la surface du globe par l’insatiable cupidité des Blancs !". Le 27 avril 1848, l’esclavage, supprimé par la Révolution française en 1794 et rétablit par Napoléon en 1802, est définitivement aboli sur tout le territoire de la République française. En février, un tribunal avait prononcé la séparation de corps des époux Dumas au bénéfice d’Ida Ferrier qui obtient une pension de 6.000 francs or.

Le Théâtre Historique, dont il est propriétaire, fait faillite en 1850. Ruiné, Dumas vend aux enchères son château et sa propriété. Il profite du Coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte du 2 décembre 1851 pour fuir ses créanciers en s’installant à Bruxelles.

En 1860, Alexandre se lie d’amitié avec Garibaldi en Sicile et épouse sa cause. Il lui apporte son aide en se rendant à Marseille pour lui acheter des fusils qu’il transporte à travers la Méditerranée avec sa maîtresse Emilie Cordier, à bord de son yacht "Emma". Victorieux, Garibaldi nomme Alexandre, directeur des Beaux-Arts à Naples d’où il assure la direction des fouilles de Pompéi jusqu’en 1864.

JPEG - 78.5 koProvocateur et sensuel impénitent, il se fait photographier, en 1867, avec sa dernière maîtresse Adah Isaacs Menken, sur ses genoux (voir illustration). Cette photo du vieil écrivain embrassé par l’une de ses maîtresses provoque un scandale qui lui ferme les portes de l’Académie française.

Cela ne l’empêche nullement de jouir de tous les plaisirs, dont ceux de la table et de transmettre sa joie de vivre à ses contemporains et aux générations futures. Il rapporte de ses voyages de nouvelles préparations culinaires qu’il consigne dans son Grand Dictionnaire de Cuisine rédigé au cours d’une retraite en Bretagne en 1869.

Après une introduction documentée, véritable recueil d’anecdotes historico-gastronomiques relatant le comportement gustatif des hommes à travers les âges et les pays, Alexandre Dumas trace un éloge à son homonyme en prénom, Alexandre-Balthazar-Laurent Grimod de La Reynière. Puis, suivent les pages consacrées au dictionnaire proprement dit, à la fois humoristique, railleur et technique. De A (Abaisse) à Z (Zuchetti), l’auteur, renommé comme rédacteur des Trois Mousquetaires entraîne le cuisinier et le curieux dans le dédale des recettes, de la plus simple à la plus élaborée. Son ouvrage devient la bible des épicuriens. Son éclectisme va de la préparation suisse du steak d’ours des montagnes à celle du lapin à la mousquetaire. Inventif jusque dans les détails, ses préparations de sauces sont un modèle de débridement de l’imagination et d’audace dans les mélanges. Organisé et pratique, Alexandre fait aménager un monte-plats dans l’épaisseur du mur de la salle à manger pour éviter que les mets ne refroidissent en passant de la cuisine des sous-sols à la salle de réception du rez-de-chaussée par l’escalier extérieur. Ses contemporains se moquent de son péché de gourmandise et de son goût à s’installer lui-même aux fourneaux. Le caricaturiste Cham le croque en cuisinier préparant une bouillabaisse… littéraire, critiquant avec causticité sa production feuilletonesque tirant à la ligne, et sa rusticité à se commettre lui-même en cuisine.

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Caricature d’Alexandre Dumas par Cham, 1858.


Féministe convaincu il fait dire à une de ses héroïne : "J’aime mieux rester en dehors de la société, demeurer libre de suivre ma fantaisie et d’aimer qui me plaira. Je serai la femme de la nature et non celle de la société."

JPEG - 15.6 koLe 5 décembre 1870, démuni par une générosité sans discernement, Alexandre s’éteint chez son fils qui l’entoure de son affection admirative et prononce une oraison funèbre d’une tendresse réaliste : "Mon père est mort comme il a vécu sans s’en apercevoir". Le 30 novembre 2002, porté par quatre mousquetaires gris du roi en grande tenue, le cercueil contenant les cendres du grand jouisseur entre en grande pompe au Panthéon français : avec le descendant de l’esclave noire, accompagné d’une République personnifiée par Emma Danjoa en Marianne métisse montée sur un cheval immaculé, l’hédonisme reçoit les honneurs de la patrie reconnaissante.


Jean-François DECRAENNE

Bibliographie.

Daniel Zimmermann, Alexandre Dumas le Grand - biographie, Phébus.
Claude Schopp, Alexandre Dumas, le génie de la vie, Fayard.
Alexandre Dumas, Grand Dictionnaire de cuisine, Phébus.
Alexandre Dumas, Le Petit Dictionnaire de cuisine, Payot.
Alexandre Dumas, Humeurs et humour, Grancher.

Pour une chronologie complète sur Internet :

- http://www.alalettre.com/dumas-bio.htm

- À visiter absolument : Musée Alexandre Dumas, Château de Monte-Cristo - 1, avenue Kennedy - 78560-Port-Marly.



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Petite suite parue dans le n°94/95 - Automne 2003

Un hédoniste au Panthéon

Petite suite (V. p. 12-13, QL n°92/93)
Deux exemples de l’humour d’A. D., rapportés par Pierre Véron, dans Le Monde Illustré du 17 février 1866.

"Alexandre Dumas s’était rencontré avec un seigneur de l’endroit (Vienne ou Berlin), fort nul et fort grossier… après le départ du quidam, Dumas s’enquit de sa qualité : "C’est le baron de B… , lui fut-il répondu. Un personnage ! Le train de ses équipages fait sensation ici. Sa livrée est la plus riche de la ville."
"Vraiment ! répondit Dumas, pourquoi ne la porte-t-il pas lui-même… "

- Quelqu’un félicitait A. Dumas l’autre jour de cette verve inépuisable…
"Voyons Dumas, vous ne vieillirez donc jamais ?"
- "Jusqu’à présent, répondit Dumas, je ne m’en aperçois pas. Tous les douze mois, je me dis bien : un an de moins ! Mais je ne me suis pas encore dit : un an de plus"…



Article mis en ligne en 2010 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en décembre 2014.

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