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Souvenir… souvenir

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Une mosquée en plein cœur de Belleville


Un soir de janvier de ce nouveau millénaire, 2 événements se sont succédé. Tout d’abord, l’une de mes amies m’informa que son père, de retour de Tunisie, était hospitalisé d’urgence à l’hôpital Saint-Louis. Cet homme âgé était très malade i un cancer le rongeait. Sa famille se relayait chaque jour et chaque soirée auprès de lui. Je savais que c’était un homme très pieux. Je décidai de lui offrir un Coran et un petit chapelet achetés dans l’une des nombreuses boutiques près de la mosquée du métro Couronnes où il aimait tant aller. Arrivé à l’hôpital, je les remis à l’une des nièces, rencontrée dans le hall de l’étage. Car je vous l’avoue, je n’osais entrer dans la chambre, je ne voulais pas déranger l’intimité de cette famille, en particulier celle de la mère et des filles, que je connaissais en partie. J’étais très ému, et je repartis aussitôt à la cafétéria de l’hôpital. Mon amie m’y rejoint rapidement et m’invita à venir. Nous nous dirigeâmes vers la chambre.

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Chapelet

J’entrai seul et vis ce grand-père allongé, avec le chapelet à la main gauche et le livre pieux sous l’oreiller. Des représentants de l’une des mosquées de Paris étaient déjà à son chevet. C’était un moment intense. Je restai quelques minutes, en écoutant les paroles prononcées par ces hommes pieux, mais pris par l’émotion, je repartis aussitôt. Un autre événement me marqua en ce mois de janvier. En effet, mon beau-père et ma belle-mère souhaitaient effectuer une nouvelle fois le pèlerinage à la Mecque (l’un des 5 piliers l’Islam). Rien d’étonnant à cela, car ils ont déjà effectué ce voyage plusieurs fois, surtout mon beau-père. Après quelques conseils, en particulier sur la méningite qui a déjà frappé des pèlerins à la Mecque, j’apprends qu’ils doivent partir … en car, soit 5 jours de route ! Alors qu’habituellement, ils s’y rendent en avion. Je leur fais part de ma réserve … (la fatigue, le danger de certaines routes à l’étranger… ). Mais ils sont décidés et je n’ai rien à dire.

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Coran

Dans le métro, je n’arrêtais donc pas de penser, au visage de cet homme qui n’avait qu’un désir, lors des seuls moments de lucidité eut en ma présence : qu’on l’accompagne à la mosquée la plus proche pour faire sa prière et à cette volonté de mes beaux-parents de rejoindre la Mecque par ce moyen de transport éreintant.

Ces derniers temps je terminais un article pour le journal Quartiers Libres mais je n’arrivais pas à le "boucler". En revoyant le visage de ce vieil homme, d’une grande beauté, avec sa petite barbichette, et en me remémorant les paroles de mes beaux-parents, les souvenirs d’enfance remontaient très rapidement à mon esprit pendant mon trajet de retour.

Je me souviens de mon enfance où je rencontrais souvent ces musulmans, ressemblant beaucoup au père de mon amie, et à mon beau-père, qui venaient dans l’une des seules mosquées du quartier pour effectuer leurs prières quotidiennes. En effet, la communauté musulmane représentait une population importante dans le quartier de Belleville, dans les années 70. Qui se rappelle qu’au cœur de la rue de Belleville était installée une modeste mosquée ? Ce lieu de culte, situé au 15 rue de Belleville (côté 19e) n’était signalé que par un petit écriteau peint en noir à l’entrée. Elle était érigée sur un rez-de-chaussée et un étage au fond d’un vieil hôtel meublé. Modeste, elle accueillait, jusque très tard dans la nuit, les musulmans du quartier et d’ailleurs qui souhaitaient faire leurs 5 prières. Une association culturelle islamique gérait ce lieu de culte.

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Mosquée

Je me souviens des jours de grande prière du vendredi, mais surtout celles qui consacraient les 2 principales fêtes musulmanes (fêtes de l’Aïd Khébir et l’Aïd Séghir). La veille, les bénévoles, et en particulier les enfants de l’école coranique (dont je faisais parti) nous étions chargés de nettoyer les emplacements où devaient être installés de grands tapis orientaux. C’était un jour de fête pour les musulmans, mais pour nous enfants, c’était un jour de grande fête. Et participer directement aux événements nous enchantait. Je me souviens que la couleur des tapis donnait une grande luminosité aux immeubles alentours. En effet, il faut se rappeler que dans les années 70, le Bas- Belleville était en pleine rénovation ; les immeubles devenaient de plus en plus insalubres. Beaucoup d’habitants étaient partis pour la banlieue parisienne ou ailleurs.

Cette mosquée était vraiment un lieu de convivialité, de rendez-vous, où il y avait toujours du monde. Les responsables avaient décidé d’ouvrir une école coranique, au début pour les enfants dont les parents désiraient que leurs enfants connaissent le Coran et l’Arabe littéraire. Puis les cours ont été élargis aux adultes à leur demande (il y avait beaucoup d’adultes d’Afrique noire, et souvent c’était les plus motivés). Les enfants musulmans de l’hôtel meublé étaient les premiers inscrits.

Cette mosquée avait une grande réputation dans la communauté musulmane, malgré sa faible superficie. Les gens venaient même de banlieue le vendredi.

Dans ce vieil hôtel meublé, on trouvait des immigrés algériens "célibataires", des familles algériennes, des familles juives tunisiennes, des vieux français, très "titi parisien"… La population vivait en parfaite harmonie à Belleville, en particulier entre les Juifs et les Arabes : quoiqu’en 1968, à la suite de la guerre des 6 jours, il y eut des rixes entre Juifs et Arabes, dégradation de devantures de magasins, quelques violences, mais tout s’est calmé en quelques jours à la demande des représentants de ces communautés …

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Mouton

La raison, plus que la passion l’emportait ! Pour certains Français d’origine qui habitaient l’hôtel, il y avait peut-être le problème des moutons que l’on sacrifiait lors de l’Aïd El Khébir. Madame Margot, cette vieille dame, qui nourrissait les chats du 15 (et il y en avait des chats dans l’hôtel !), nous appelait dans sa petite chambre pour nous demander où étaient cachés les moutons. A chaque fois, elle nous tendait la pièce de monnaie afin d’obtenir des informations à ce sujet, mais nous étions toujours prêts à lui répondre que nous n’étions pas au courant, et que nous n’avions jamais vu de moutons dans l’hôtel, ou dans la mosquée. Même en insistant, elle n’arrivait pas à nous faire "manger le morceau". Et chaque année, c’était le même scénario. Le jour où on a retrouvé Madame Margot, morte depuis plusieurs jours dans sa chambre, ce fut un choc pour tout l’hôtel. C’est à cause de l’odeur que le gérant de l’hôtel a constaté son décès. J’avais été chargé, avec mon frère, de nettoyer sa chambre malgré cette odeur pestilentielle qui nous prenait à la gorge i je sens cette odeur plus de 30 ans après. Hommage à vous Madame Margot qui aimiez tant les animaux !

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Prière

Je me souviens qu’à l’heure de la grande prière, plus aucun locataire de l’hôtel ne pouvait franchir les allées pavées recouvertes de ces beaux tapis orientaux. Chacun des locataires devait prévoir de se lever tôt le matin pour faire ses courses, car l’arrivée des personnes qui assistaient à la grande prière, empêchait d’entrer ou de sortir des immeubles. C’était l’événement du jour à l’hôtel et même aux alentours.

Je me souviens du jour où il n’y avait pas assez de place dans la mosquée et les allées, pour tous ceux qui voulaient assister à l’une de ces grandes prières. Malgré tout, les gens sont venus, installant leur petit tapis de prière, il y en avait jusqu’au métro Belleville. Vous vous rendez compte, de la "Halle au Chapeaux" jusqu’au café le Point du Jour (café aujourd’hui disparu qui faisait face à la Vieilleuse), c’était quand même très spectaculaire et impressionnant. Concernant cette mosquée de Belleville, on m’a raconté que la presse d’extrême droite a fait à son sujet des articles très acides. Pour un gosse de Belleville, ce n’était pas simple mais j’avoue que nous ne faisions pas attention à cela.

Les musulmans participent au Zakat (don aux pauvres et aux nécessiteux qui est aussi l’un des piliers de l’Islam). Les pauvres s’installaient à la sortie de la mosquée, attendant les gens, comme à la sortie des églises. Les enfants avaient aussi droit, pendant les grandes fêtes, à la pièce. Nous avions nos beaux habits, achetés spécialement pour l’occasion. Et après la prière, avec mes copains juifs (toujours ensemble), nous allions saluer tous les gens qui passaient devant nous, même si à chaque fois, on ne nous donnait pas toujours la pièce de monnaie. Mais en fin de matinée, nous avions tous récupéré un beau pécule. On prévoyait souvent d’aller plus tard au cinéma "Le Cocoricco" ou le "Folies-Bellevue" sur le Boulevard de Belleville, ou à la piscine des Tourelles à la Porte des Lilas.

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Muezzin

Je me rappelle aussi que chaque matin, lors de la 1re prière du matin, combien de fois je me suis réveillé au son du Muezzin pour l’appel à la prière. Oui, il y avait un Muezzin à la mosquée. J’ai rêvé très longtemps de prendre la place du Muezzin… Je connaissais les paroles par cœur à force de les entendre. Mais cela n’a jamais été possible car trop jeune sûrement mais surtout, ma voix ne portait pas assez loin (et je crois surtout que l’on ne m’aurait jamais autorisé à le faire…). Un rêve de gosse quoi !

Pendant le Ramadan, les administrateurs de l’association, aidés de nombreux bénévoles, organisaient des repas le soir, après la prière qui consacrait la rupture du jeûne. Nous suppliions nos parents de nous laisser participer à l’organisation, mais surtout à la préparation du repas . En effet, dans la journée, comme nous étions trop jeunes pour faire le Ramadan, nous devenions les "goûteurs officiels" de la mosquée, quoique les cuisiniers, des bénévoles, n’avaient pas réellement besoin de nous. Au cours de ces soirées, sur de grands plastiques installés au dessus des tapis orientaux, étaient posées les grandes assiettes garnies de couscous, de légumes, et de viandes pour 4 à 5 personnes ! Nous aimions ces moments privilégiés, de convivialité. Après le dîner, il pouvait y avoir un discours religieux de l’imam de la mosquée ; et il y avait toujours du monde lors de ces prêches, que je ne comprenais pas. Il m’arrivait de m’endormir sur les tapis, mais mon père me ramenait dans ses bras à la maison. C’est drôle, je sens toujours cette odeur de tapis plusieurs années après.

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Imam

Je me souviens du jour où lors d’une des fêtes religieuses, après la prière et le "sermon" de l’imam, tous les gens ont voulu embrasser cet homme installé au 1er étage (des enceintes acoustiques avaient été installées au rez-de-chaussée et dans les allées pavées) pour le remercier. Mais, catastrophe ! le sol s’écroula sous les pieds des fidèles installés au 1er étage et une partie se retrouva au rez-de-chaussée. Heureusement, il n’y avait que quelques blessés légers. Il faut se rappeler que les immeubles étaient très vétustes à cette époque. On a échappé au pire !

Je me souviens que, de temps en temps, la mosquée envoyait un groupe de musulmans à la rencontre d’autres musulmans dans le quartier pour les inciter à venir à la mosquée. Nous entrions dans les cafés ; et c’était drôle de voir la tête des patrons de café, et des différents consommateurs, surtout ceux en particulier d’origine maghrébine qui étaient vraiment très gênés lorsqu’ils nous voyaient arriver ; ils cachaient leur bière derrière le comptoir du bar. De temps en temps, nous visitions des petits lieux de culte installés dans des appartements, ou dans des foyers africains, et nous étions toujours très bien accueillis, surtout dans ces foyers africains où la salle de prière était souvent très belle et très accueillante avec de beaux tapis, ce qui contrastait avec l’état du foyer.

À la suite de la rénovation en cours dans le quartier (surtout la partie du 19e), la mosquée a dû quitter la rue de Belleville et s’est installée pendant quelques temps dans la crypte libre de l’église de Ménilmontant. C’était drôle une mosquée à l’intérieur d’une église !
 
Depuis la mosquée a déménagé dans le 19e, rue de Tanger. Je crois qu’il y a un projet de restauration, mais le permis de construire n’a pas encore été délivré par les administrations concernées.

Voilà donc l’Islam de mon enfance, celui du quartier de Belleville que j’ai découvert très jeune. Alors qu’aujourd’hui, on parle beaucoup de l’Islam en France (lieux de culte, carrés musulmans, sa représentation… ). Pour terminer, j’ai une pensée pour cet homme pieux représentant de la mosquée de la rue de Tanger et commerçant (boucher de son métier) qui consacre une partie de son temps à l’hôpital, pour tenir la main de ce grand-père au terme de sa vie, comme d’autres le font pour les autres communautés (pasteurs, aumôniers, rabbins… ).

À mon père.


Mamoud Benhamed

Calligraphie par Chérif


Article mis en ligne en 2010 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens, actualisé en février 2014.

Quartiers Libres, le canard de Belleville et du 19ème (1978-2006) numérisé sur le site internet La Ville des Gens depuis 2009.

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