Maurice JUNCKER - Récit de la libération de Paris (2)

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Vive le son du canon ! Paris 19ème, le 23 août 1944


Exp : JUNCKER, 105 rue Manin, Paris XIX
 
À Madame Garret
5 boulevard de la République
RIOM - Puy de Dôme -
 
A Madame et au Commandant Georges Collignon, en toute affection.
Lire le récit de la journée du 22 août : Vive le son du canon - Partie 1

Paris, le mercredi 23 août 1944

Ce jour sera-t-il comme les précédents, un jour d’attente ? Le ciel est limpide, le soleil y luit joyeusement. Dans cette fête de lumière nous faudra-t-il encore user nos nerfs en une vaine attente ?

Un ordre est donné. Chacun doit rester chez soi. La circulation est strictement interdite sur le pont de chemin de fer. La « Résistance » se dispose à l’attaque d’un train. Elle a été avisée qu’un transport allemand doit passer en gare de Belleville Villette. Il doit être reçu comme il convient à la sortie du tunnel des Buttes Chaumont.

Les minutes s’égrènent lentement. Rien ne paraît se produire.

Le conducteur du train, se rendant compte de la situation a stoppé sous le tunnel. Peut-être a-t-il songé à faire machine arrière. L’autre issue est solidement gardée. Lui, ses convoyeurs et son chargement sont dans une souricière. Que va-t-il se produire ? Le bruit court, mais cela relève plus ou moins de la légende, que les soldats allemands auraient refusé de se rendre à …. des civils. Ils auraient demandé à parlementer avec un officier. Un lieutenant de réserve se serait présenté. Il aurait été abattu. Cela fait très bien dans l’anthologie des crimes allemands. En vérité, de tout cela, je n’ai vu que des bavards et entendu que le bruit de leurs langues. Je me garderai bien d’en donner témoignage. Je sais seulement que dans l’après-midi, le train est venu se ranger doucement sur une voie de garage. Il comportait surtout des wagons citernes pleins d’essence. C’est tout ce que j’ai pu voir de mon observatoire de l’escalier. Il est maintenant là, placide. Sa noire carcasse est garnie du classique agrément de branchages dont les aigrettes pointant vers le ciel devaient le dissimuler au repérage. Je n’arrive d’ailleurs pas à comprendre l’importance de ce camouflage. Fanouche, ma chatte, du temps qu’elle vivait, manifestait son étonnement lorsque le service des plantations faisait circuler par les rues des arbres dressés sur ses plates formes. Les arbres marchants lui étant suspects. Les observateurs militaires ne doivent pas être moins surpris à la vue des buissons en promenade sur des voies ferrées ou sur des routes.

J’en étais là de mes méditations quand je remarque tout à coup une vive agitation. Voici qu’on vend des journaux. Depuis quelques jours la presse teutonne, rédigée en un français douteux est à la retraite. Ni l’œuvre de M. Déat, ni le Cri du Peuple de M. Doriot, ni les Temps Nouveaux de M. Luchaire, ni la France Socialiste, ni l’édition française de la Priser Zeitung ne sollicitent plus les lecteurs. Nous n’avions plus de rapport avec le reste du monde que par les ondes, fort brouillées, de la radio, lorsque le courant électrique voulait bien le permettre, de vingt deux heures le soir au lendemain six heures. Des journaux libres, c’est un renouveau. La foule se rue vers les crieurs. Elle les entoure, les bouscule, s’arrache les feuilles sentant l’encre fraîche. Les paquets ont disparus en un clin d’œil. Ceux qui n’ont pu être servis se retirent un peu désappointés. Ils tentent en passant près des privilégiés de jeter un coup d’œil sur ce qu’ils ne connaissaient plus depuis longtemps.

« L’Humanité » et « L’Aube » ont précédé les autres. Mais voici d’anciennes réminiscences ou des nouveautés : « Le Populaire », « La Défense de la France », « Le Franc Tireur », « Le Parisien Libéré », « Résistance », « Front National ». Il y a quelques semaines, ils circulaient bien sous le manteau de la cheminée. Ils étaient discrets et minuscules. Ils font maintenant figure de grandes personnes et sortent sur les chemins. Je m’excuse si j’en ai oublié et j’ai un peu écorché les titres. C’est sans importance pour le public et pour moi. Qu’importe aux acheteurs la tendance de ces papiers. Ils symbolisent la liberté, le droit de penser et de dire la pensée. Par cela, ils sont les amis … de l’heure tout au moins. Le public en a le sens aigu sinon très clair.


« Liberté, liberté chérie, combats avec tes défenseurs. »

Plus ou moins directement, plus ou moins vivement, ils appellent aux armes le peuple de Paris. Dès dimanche, pour l’y convier quelques affiches avaient été apposées sur les murs. C’en est maintenant toute une floraison, toute une débauche. J’ai sous les yeux le texte d’une d’entre elles. Par le style même, elle rappelle les proclamations révolutionnaires. Peut-être l’avez vous lue. La voici, au cas où la marche rapide et triomphale des armées américaines, aurait rendu sa publicité inutile en votre Charente :

« Voici l’heure que nous attendons depuis quatre ans.

« Sans la voir, mais pour que nous puissions la voir, des dizaines de milliers de Français ont donné leur vie, des centaines de milliers de Français ont sacrifié leur liberté.

« Au bout du chemin des douleurs, il est à portée de notre main de reprendre notre destin d’hommes libres.

« Les armées américaines et britanniques déferlent vers la Loire et la Seine, cependant que les meilleures divisions allemandes sont tenues à la gorge.

« Au terme d’un admirable effort, l’armée soviétique menace le territoire ennemi. Les temps vont s’accomplir où la Liberté française soulèvera la pierre du tombeau, où après tant d’horreur et d humiliations nous retrouverons l’honneur et la fierté.

« Il n’est pas possible que nous assistions en spectateurs à la victoire. Nous venons d’une trop dure épreuve, d’une trahison trop lourde pour n’avoir pas à cœur de faire nous aussi notre tâche à l’heure qu’a marquée l’Histoire.

« Déjà, les Forces Françaises de l’Intérieur, plus riches cependant de bravoure que d’armes, ont puissamment contribué aux progrès désormais foudroyants des forces alliées. Grâce à elles, la France broyée, bafouée, mais vivante par l’espérance et par la volonté, ne se présentera pas les mains vides dans l’assemblée des peuples, le jour prochain, dans un monde consolé où la Paix et la Justice se tiendront par la main.

« Le moment est venu de l’insurrection nationale. Sous le commandement des chefs des Forces Françaises de l’Intérieur, sous l’autorité politique des Comités départementaux et locaux de Libération, les Français doivent passer à la lutte.

« Fidèles à la discipline, sourds à la provocation, dans l’union totale de tous les patriotes, les français se lèveront pour combattre et pour vaincre, selon les directives du gouvernement provisoire de la République, présidé par le Général de Gaule, et du Conseil National de la Résistance, agissant en son nom sur le territoire envahi.

« La république sera proclamée en présence du peuple de Paris.

Aucun maquignonnage, aucune combinaison louche, ne seront tolérés : il n’y a pas d’autre gouvernement légitime de la France que le gouvernement provisoire de la République présidé par le Général de Gaulle.

« C’est l’heure du courage.
 
« La victoire est là. »
 
« Le Conseil National de la Résistance »

Et la bataille se précise. Le claquement des mitraillettes ponctue, à intervalles plus ou moins espacés, la marche des heures.

Une équipe de résistants est à notre porte. Elle entaille de la hache et de la soie le grand platane qui fait ombrage à ma salle à manger. Une autre équipe, sur le trottoir opposé, un peu plus loin, s’attaque à un autre arbre. Il s’agit de barrer éventuellement la voie aux motorisés ennemis. Les travailleurs n’ont rien pour corder. Le filin que j’utilise pour cercler mes malles va servir. Il remplit son office non sans s’être, à deux reprises, rompu. Maintenant les arbres, encore tout frémissants, gisent au travers de la chaussée. C’étaient de vieux amis. Leur fin, à la maison, n’a laissé personne insensible. Nous avons senti au cœur un petit coup lorsque l’acier a mordu leurs troncs puissants. Ils étaient des familiers de trente années. Nous connaissions la forme de chacune de leurs branches. Leur vêture aux teintes variées nous annonçaient les saisons ; Ils nous parlaient dans le vent. Le tremblement de leurs feuilles était pour nous comme un signe amical. Quand nous nous amusions au sautillement et au pépiage des moineaux, ils étaient nos complices. Ils facilitaient leurs visites quand nous convions ceux-ci sur le balcon à se régaler de miettes de pain ou de quelques graines. Comme nous étions heureux lorsque les ramiers lourds et maladroits se posaient sur eux pour s’approcher du festin. Et plus encore, lorsqu’ils servaient d’escale aux couvées voraces et piaillardes. C’est une mort qui nous met en deuil. Ils meurent pour notre liberté comme tant d’autres êtres heureux de vivre, meurent outre océan, en Angleterre ou en Russie, comme meurent nos petits gars, au cœur de Paris où la fusillade est nourrie.

Nos arbres sont morts au champ d’honneur. Ils sont morts pour interdire aux allemands pressés à l’Ouest d’emprunter dans leur retraite les ponts de Paris, seuls utilisables pour leur retraite. Ils sont morts pour que les allemands ne puissent pas amener des renforts sur la rive gauche de la Seine.

Avec Paris, ils participent à la lutte commune. La capitale d’un seul élan a renoué les traditions de la Commune ; elle a secoué les usurpateurs et les traîtres ; elle s’est libérée ; elle s’est ainsi sauvée de la destruction et du même coup a sauvé la France ; elle a renouvelé et amplifié le miracle des marins de Toulon. La France a retrouvé son honneur et sa gloire. Elle est redevenue une grande nation.

Croyez m’en, c’est bien pour tout cela que Paris a voulu se battre et s’est battu. C’est ce qui nous a consolés de la mort de nos amis les arbres

Le jour décline. La garnison de la gare apprend qu’un train de voitures chargées d’officiers allemands fuyards cherche à utiliser l’avenue Jean Jaurès. Les F.F.I. , grenade au poing, se défilent au long de la voie ferrée. Ils vont attendre les voitures pour les attaquer du haut du pont qui traverse l’avenue. Anxieux, chacun est aux aguets. Rien ne se produit. Et pourtant, des fenêtres de mon bureau, par la trouée de la rue d’Hautpoul, j’aperçois les voitures qui passent. Nos combattants reviennent désespérés. Ils n’ont pu les recevoir comme ils l’espéraient. Sur les voitures, en guise de mascottes, étaient enchaînés des otages civils français. Ceux là, la zone dangereuse passée, à quatre ou cinq kilomètres des portes de la ville, devaient être relâchés.

Ce réalisme guerrier ne saurait surprendre. Il est un système habituel à notre ennemi. Pour lui être profitable, il n’est pas très glorieux. Nous en avions un avant goût, au cinéma, dans les actualités. On avait présenté des masses d’hommes et de femmes, voir d’enfants poussés devant les régiments allemands. On expliquait alors qu’il s’agissait de populations fuyant le bolchévisme. Que fuyaient donc nos parisiens enchaînés ? La propagande nazie aura-t-elle le temps de nous le dire ? Je me plais à espérer qu’au règlement des comptes, de tels procédés ne seront pas oubliés. Erreur psychologique, erreur morale ? Comme les autres, elles se doivent payer (d’être payées). Ainsi l’exigent la justice et le progrès. L’heure n’est plus aux irresponsabilités.


Maurice JUNCKER

Lire le récit de la journée du 24 août : Vive le son du canon - Partie 3
Lire le récit depuis la journée du 22 août : Vive le son du canon - Partie 1
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