Carnaval, une légende de l’Est parisien :

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La « descente de la Courtille »

Par Maxime Braquet



Rédaction révisée au 8 Janvier 2017
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Image 1. Départ du cortège de la Descente vu par Célestin Nanteuil, 1842. © Musée Carnavalet


On ne visite jamais assez le musée Carnavalet, qui n’est pas appelé pour rien musée de l’Histoire de Paris. On y prend connaissance d’une foule de visages et de paysages peu connus ou carrément ignorés de la capitale et de ses entours à différentes époques. Entre autres perles, il y a pour nous, dans le salon Vert du musée de la rue des Francs-Bourgeois (Paris 3e), au premier étage, au sein de la partie consacrée aux années courant entre les deux empires, une huile sur toile majestueuse du peintre Célestin Nanteuil, datée de 1842 et titrée La Descente de la Courtille [1].

Au point de vue artistique, tout d’abord, l’œuvre a bien sûr des mérites mais, pour l’historien, elle est estimable à deux autres égards. Premièrement, le tableau offre une vue de l’entrée de l’ex-commune indépendante de Belleville [2] à partir de la barrière d’octroi – de douane, dit autrement –, bien visible au premier plan de la peinture. C’est à peu près la seule et en tout cas la meilleure image que nous possédons de l’endroit en 1842 ; un bonheur documentaire : on voit que la construction immobilière est déjà très serrée, à tel point même que nous avons peine à discerner des vestiges de ces guinguettes qui firent la gloire de la place dans les décennies antérieures. Luxe de précision réaliste, Nanteuil a reproduit, sur la tranche aveugle du premier immeuble, à droite, l’inscription publicitaire de l’établissement Mazure, passementerie, qui, en effet, dans les années 1835-1860, ouvrait ses portes au rez-de-chaussée du 4, rue de Belleville. L’autre intérêt, documentaire aussi mais d’une façon différente, tient naturellement à la scène de vie figurée au centre de la toile. À n’en pas douter, il s’agit d’un défilé de carnaval. Nous avons là le témoignage du tout début du déroulement d’un évènement considérable qui, de 1824 à 1860, en gros, va chaque année marquer le calendrier des festivités du Paris romantique. De toutes les manifestations carnavalesques, celle qui s’inaugurait ainsi à la porte de Belleville représentait le sommet, l’apothéose, et la toute dernière en même temps, faisant quasiment office de cérémonie de clôture. Elle a donné le titre du tableau de Célestin Nanteuil (voir image 1). De cette circonstance vraiment extraordinaire, il subsiste de nos jours un spectre, une aura, une onde de légende mais elle a constitué une page d’histoire populaire réelle qu’il est avantageux de retracer.



Légende de la vignette de l’onglet d’accueil : la Descente croquée en 1860 par Gustave Doré pour le livre d’Emile de Labédollière « Le Nouveau Paris ».
Avertissements
Dans le corps du texte, l’astérisque qui suit certains titres de livres renvoie à la liste bibliographique de la fin de l’article.
La rédaction de l’article reprend, remaniées, des parties du texte d’appui d’une conférence prononcée en 2004 pour l’association Histoire et Vies du 10e (hv10.org) et publié dans son bulletin n° 2. Les informations ont été augmentées, corrigées ou précisées.


L’écho resté de la descente de la Courtille après son extinction a faibli en même temps que diminuait l’attrait du carnaval à Paris. Dans la capitale, les défilés, entrés en déclin dès la fin du XIXe siècle, y ont pratiquement disparu entre les deux guerres mondiales [3]. Sous la Restauration, au contraire, les vieilles traditions de carnaval jouissaient d’une ferveur soutenue. La descente de la Courtille – la Descente – était une mascarade tapageuse, excessive, caricaturale, grotesque, « hénaurme » en un mot, qui portait les libéralités habituellement associées au carnaval à un point de licence extrême. En dépit de l’opprobre jeté par la société bien-pensante, des foules de Parisiens l’attendaient chaque année, s’y préparaient longtemps à l’avance et, quand l’heure était arrivée, en vivaient intensément les instants.

Afin de faire au mieux appréhender ce que représentait ce débordement populaire, il n’est sans doute pas vain, au risque près d’un discours professoral un tantinet ennuyeux, d’opérer un rapide rappel culturel. Le principe foncier qui guide le carnaval revient à la tolérance pendant un temps délimité d’une certaine transgression des règles qui, le reste de l’année, régissent l’ordre social. Un tel principe est aussi vieux que les sociétés structurées, où il fonctionne comme une soupape sanitaire, un moyen de canaliser et de décharger les griefs accumulés par les classes dominées contre les hiérarchies. Les Romains, dans l’Antiquité, l’observaient notamment à l’occasion des fêtes dites saturnales, durant lesquelles le rôle respectif des maîtres et des esclaves était renversé, au moins symboliquement. Dans la civilisation chrétienne, l’Église a repris ce principe. Au Moyen Age, la fête de l’Ane, par exemple, permettait de moquer le clergé pendant une journée en promenant un baudet revêtu d’attributs sacerdotaux. Ces heures de licence, cette fête et d’autres manifestations justement qualifiées de carnavalesques, trouvaient en général place au sein du calendrier liturgique catholique après l’Epiphanie, sur cinq ou six semaines. La période précédait les quarante jours de restriction alimentaire - on dit : carême - censés purifier les corps et préparer l’âme des croyants aux pâques. Le ramadan chrétien, en quelque sorte [4]. Le mot « carnaval », d’origine italienne probable, est étymologiquement lié à la liberté de consommer grassement de la viande (carna en bas latin).

Cela étant dit, si les manifestations carnavalesques ont une origine historique reculée, ce n’est qu’au XVIIIe siècle qu’elles revêtirent véritablement l’aspect moderne qu’on retient, avec les chars, les masques, les confettis, etc. Le carnaval de Venise, qui fonctionne aujourd’hui encore, a longtemps été de ce point de vue le modèle, avec ses bals extraordinaires. Celui de Rio de Janeiro est aujourd’hui la référence la plus universelle. Il vaut par ailleurs de noter que, historiquement parlant, la consécration de ces processions a beaucoup plus été le fait de la classe aristocratique que celui du petit peuple. C’est sans doute la raison pour laquelle, en France, le jacobinisme de la Révolution française les suspendra. L’Empire en rétablira la permission tout en la réglementant assez sévèrement. Les festivités s’épanouirent surtout avec le retour des Bourbons aux commandes de l’État, après 1815.

De l’importance de la liesse citadine des Parisiens en cet âge du carnaval, une très bonne idée nous est offerte au travers des images qui marquent la toute fin du film Les Enfants du paradis, de Carné et Prévert. Qui n’a vu plusieurs fois ce chef-d’œuvre absolu du cinéma français ? Rappelons-nous : sur le vieux boulevard du Temple autrefois dit du Crime et reconstitué pour l’écran par le décorateur génial Alexandre Trauner en studio (voir image 2), le mime Baptiste Deburau (Jean-Louis Barrault) est dramatiquement séparé de Garance (Arletty), son amour sublime, par une cohue de masques qu’on dirait extraits d’une toile de Jérôme Bosch. Impuissant, l’« homme blanc » assiste à l’enlisement de sa maîtresse dans le sable mouvant de la foule en goguette et crie, lui l’artiste muet, son désespoir de ne la retrouver jamais plus. La scène nous place vers 1834. A cette date, la manifestation de la descente de la Courtille parvenait au zénith de sa vogue. Elle couronnait l’achèvement du carnaval, déjà chaud à l’accoutumée, d’un brasier paillard où, il faut bien l’admettre, l’intention chrétienne normalement sous-jacente se consumait. N’attendait-on pas des fêtards qu’ils « enterrent » le bonhomme carnaval et se débarrassent de leurs oripeaux païens ?


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Image 2. Le carnaval sur le boulevard du Crime, dans le film « Les Enfants du paradis ». © Cinémathèque française


La Descente avait lieu au jour fixe du mercredi des Cendres dont l’occurrence, selon les ans, varie entre la mi-février et le tout début de mars. Elle intervenait au terme des trois jours particulièrement gras – dont le fameux mardi – qui achevaient en force la période permissive d’avant carême. Elle mordait même sur le temps de carême. Commençant à l’aube, elle se déroulait, pour l’essentiel, entre la barrière d’octroi [5] de Belleville, c’est-à-dire à la hauteur de la jonction de nos actuels boulevards de la Villette et de Belleville, et le canal Saint-Martin. La descente en question était donc proprement celle de la rue du Faubourg-du-Temple aux confins de nos deux arrondissements modernes du 10e et du 11e. A l’époque, ce quartier de Paris s’appelait la Courtille [6] (plus précisément la basse Courtille) ; comme haute Courtille, il se prolongeait, en amont, sur le territoire communal bellevillois.


Le film de l’évènement [7]

Entrons sans plus attendre dans le vif du sujet. Voici la relation que fait de l’édition 1833 de la Descente Auguste Luchet*, belle plume de chroniqueur en l’époque. Et n’oublions pas, en découvrant le tableau dépeint, que la scène initiale de la Descente se déroule aux heures encore nocturnes d’un matin d’hiver. Cette année-là, de plus, il pleuvait le mercredi des Cendres [8] : « Depuis le dimanche gras, écrit donc notre journaliste, le Grand Saint-Martin ne désemplissait pas. […] Là voilà enfin, cette descente de la Courtille ! Elle vient ! elle vient, avec toutes ses folies, avec son infini cortège de masques pâles et bleus de la nuit, avec ses 2 000 voitures à la file, avec ses 100 000 spectateurs qui la regardent ébahis et riants, en faisant la tortue de leurs parapluies qui dégouttent les uns sur les autres. Voici la belle voiture de lord Seymour […], avec ses six chevaux anglais aux crins nattés par la pluie, avec ses trois piqueurs en habit de chasse, qui sonnent de superbes fanfares ! Derrière elle, voyez cette diligence, la même qui a servi à MM. Franconi pour jouer La Diligence attaquée ou L’Auberge des Cévennes ; quatre chevaux la traînent, quatre chevaux dressés, que vous avez admirés cent fois dans l’arène du Cirque [olympique].

« Tout est comédien là, tout est acteur : voiture, chevaux, postillons et voyageurs. Sur l’impériale, il y a douze musiciens qui jouent l’ouverture de Guillaume Tell. Voyez plus loin cet homme à cheval, en costume du Moyen Age, une aumônière de velours à la ceinture ; il s’arrête et jette à la multitude émerveillée des poignées de pièces à cinq francs ; c’est un illustre étranger qui demeure sur la place Vendôme […], lord Seymour. Voilà encore une grande et riche voiture qui vient ; dans celle-là, il n’y a que des dames ; moins généreuses, mais plus galantes que le cavalier du Moyen Age, elles jettent à la foule des paquets de dragées… Bien ! bien ! baissez-vous, foulez-vous, traînez-vous dans la boue pour les ramasser ! voilà justement ce que voulaient ces dames. » Puis Luchet achève le tableau : trottinant autour des voitures de tête ou montée sur les attelages moins riches qui venaient derrière, la grande masse des carnavaliers se répartissaient.


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Image 3. L’ébranlement de la Descente vu par le peintre Jean Pezous (1840). © Musée Carnavalet


Un petit commentaire : le chiffre colossal des participations que Luchet* avance trahit manifestement la coquille typographique. En enlevant un zéro, l’on approche sans doute davantage la réalité et, même ainsi, c’était une affluence énorme pour l’époque. Toutes les voitures présentes, au reste, n’entraient pas dans la mascarade. Un fort nombre d’entre elles étaient simplement celles de spectateurs. Au sein de l’article qu’il consacre à la Descente dans son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, Pierre Larousse, ou l’un des contributeurs à la rédaction, écrit à ce propos, vers 1870 : « Bien des badauds qui avaient passé la nuit dans leur lit se levaient de grand matin pour aller voir passer ces pitres qui ne s’étaient pas couchés et leur faire cortège. Des gens du monde, qui venaient de danser un cotillon au faubourg Saint-Germain, se faisaient conduire au faubourg du Temple pour assister au défilé des comtesses du ruisseau. » Dans le même sens, un autre brillant journaliste, Auguste Lagarde*, notera en 1891 : « Au point du jour, les abords de la Courtille étaient généralement remplis d’élégants coupés et de voitures à deux chevaux renfermant de simples curieux tandis que des viveurs hardis ne craignaient pas de se mêler à la foule et de s’encanailler tout leur saoul. » Dans la cohue qui régnait devant les portes du cabaret Dénoyez, le Grand Saint-Martin, il était en vérité bien difficile de distinguer les spectateurs des acteurs de la manifestation carnavalesque. Lagarde poursuit : « Quel fouillis de masques ! Ici des Romains coiffés d’une casquette ; là des bergères de Florian fumant la pipe ; puis des chevaliers Moyen Age se traînant le long des murs ; des marquis se roulant dans le ruisseau, des seigneurs Louis XV les vêtements couverts de vin et de boue, des troubadours ayant perdu leur coiffure, et au milieu de ce grouillement tumultueux des trognes rouges d’ouvriers en goguette, des bras nus, des faces hideuses, des voyous, des filous, des voleurs, tout cela criant, charriant, riant, jurant, se démenant, se poussant, se bousculant et formant le tableau le plus poignant et le plus mouvementé qui se puisse concevoir. »

Les récits ne faisant pas défaut, enchaînons avec celui de Charles Virmaître* : « Les huppés, les rupins, arrivaient en voiture découverte, en longue file, bravant la pluie, le vent, la neige ou la grêle ; les hommes, la chemise fripée, la cravate de travers, le chapeau bossué en accordéon ; les femmes, décolletées, les épaule bleuies, grelottantes malgré leurs fourrures, les cheveux en désordre, le visage flétri sur lequel le rouge et le blanc creusaient des sillons livides. Ils se rendaient au Point du jour, à La Pèlerine, chez le père Dénoyez. Le champagne remplaçait le vin bleu ; les truffes, les pommes de terre frites ; les soles normandes, les moules nature (l’huître du prolétaire), mais ce n’était pas plus propre pour cela. Si le langage différait, l’orgie était la même, aussi dégoûtante. Quelques-uns, plus infatigables, allaient danser sous l’œil paternel de l’impassible municipal, au Bal Favié ou aux Folies-Belleville [9], le pas du hareng saur en détresse, sur l’air du docteur Isembard [10]. Puis le jour arrivait, perçant à grand-peine le brouillard glacé de février ou en mars. Alors, tous les chienlits, hommes du monde ou populo, sortaient des bals et des cabarets et la "descente de la Courtille" commençait. »

Après avoir franchi la barrière d’octroi de Belleville (voir les images 1 et 3), le cortège tonitruant entrait dans la capitale en enfilant l’étroite rue du Faubourg-du-Temple. Il dévalait la chaussée au milieu d’une foule de gens amassés sur les trottoirs, assaillis par les projections – venant des chars – de bonbons, de fleurs ou de poignées de farine ; le choix de l’envoi dépendait de la qualité du destinataire. Certaines des cibles se prenaient au jeu et, surenchérissant, renvoyaient au visage des masques des sachets de plâtre, des légumes, des œufs, voire de la boue ramassée à même le sol. Ceux qui, plus réservés ou moins avancés dans l’imprégnation alcoolique que les autres, choisissaient de ne pas participer au délire collectif se voyaient agonir de quolibets orduriers et faisaient se concentrer sur eux le tir des Silène ricanants. Peuplés eux aussi, les fenêtres et les balcons des immeubles enserrant la rue étaient comme autant de loges de théâtre. L’excellent chroniqueur Alexandre Privat d’Anglemont* rapporte que les Parisiens des autres quartiers louaient parfois ces « baignoires » aux habitants plus d’un mois à l’avance. Créé en 1841 au Théâtre des Variétés, le vaudeville-ballet avec pantomime La Descente de la Courtille, du couple de spécialistes Théophile du Mersan (Marion) et Charles Désiré Dupeuty [11], livre là-dessus un intéressant témoignage. Dans son tableau final, la pièce met en scène les « engueulements » qui, dans le registre poissard cher au poète du siècle antérieur Vadé, s’échangeaient entre le peuple des croisées et la foule de la procession : entrepreneur de couverture en zinc, M. Jabulot a retenu un appartement de six baies afin d’y réunir une société d’amis ; l’un de ceux-ci, Jullien, aperçoit d’un balcon une personne qu’il reconnaît sous son masque, et de l’interpeller en ces termes : « Eh ! mame Ramachard / Te v’là dans un char / Attelle-toi-z-y plutôt / Ça fera un chameau ! » Tout un poème !


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Image 4. Les masques à mi-parcours dans la rue du Faubourg-du-Temple, vers 1845. Dessin et lithographie de Marie-Alexandre Alophe (Adolphe Menut). © BNF Richelieu « Estampes », KD- 5B-Fol



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Image 5. Gravure anonyme de l’image de la descente de la Courtille accompagnant un article (non signé lui aussi) de compte rendu dans « L’Illustration », journal universel du 24 février 1844. On voit le cortège parvenu au bas de la côte du faubourg du Temple. A gauche, le portail, la cour et le bâtiment du restaurant « Aux Vendanges de Bourgogne ». © BNF Gallica



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Image 6. Non signée, cette gravure ornait la dernière page du « Petit Journal illustré » du 21 mars 1909 dans le cadre d’une remémoration des fêtes carnavalesques d’antan. La légende de la gravure porte l’indication de « descente de la Courtille » et l’artiste fait voir le défilé à son passage devant le restaurant « Aux Vendanges de Bourgogne » ; il a figuré le début du nom de l’enseigne à la hauteur du cavalier joueur de cor de chasse. Cette même légende commet bien entendu une erreur en situant la Descente à la mi-carême. © BNF Gallica


Le défilé avançait lentement, marquant de nombreuses pauses devant les cafés ou les restaurants de l’artère – celui du Marseillais Olivari, par exemple, Le Bœuf provençal – et s’enflant de leur clientèle. A midi, au bout de quelque six heures de piétinement, il atteignait la rive gauche du canal Saint-Martin. A ce point, la gent aristocratique et tout le gratin du cortège s’en séparaient pour rallier les salons distingués du restaurant des Vendanges de Bourgogne (images 5 et 6) : « C’était là en effet que se réunissaient les viveurs élégants » écrit Larousse dans son Dictionnaire, citant à la suite le témoignage direct du vicomte de Beaumont-Vassy* : « Nous montâmes dans les salons, encombrés d’une foule généralement masquée et costumée, mais au milieu de laquelle apparaissaient pourtant quelques curieux en habits de ville. On faisait grand-bruit dans les cabinets et, dans les escaliers, il y avait un va-et-vient continu de gens du meilleur monde. La voiture de lord Seymour » [12] arrêtée devant la porte, annonçait la présence de son noble propriétaire. J’entrevis deux jeunes pairs de France, le comte Germain, à cette époque l’un des plu élégants représentants de la jeunesse parisienne, et monsieur d’Alton-Shée, dont les débuts oratoires au Luxembourg donnaient tant d’espérances, et qui, un instant, en 1848, a voulu jouer un rôle républicain ; puis, soit insouciance, soit fatigue, a tout à coup disparu de la scène politique - pour n’y faire qu’une courte et inutile réapparition en 1869. M. Gilbert de Voisins, le mari de mademoiselle Taglioni, se trouvait là également avec un homme d’infiniment de verve et d’esprit, M Romieu » Le plus gros de la procession, après avoir traversé le pont-passerelle sur le canal Saint-Martin [13], se disloquait près de la fontaine aux lions de la place du Château-d’Eau (de la République de nos jours). Mais certains enragés, s’étant refait une santé chez le père Passoir ou bien au café Hainsselin, à l’entrée du faubourg, poursuivaient encore un temps la mascarade, soit sur le boulevard du Temple, soit sur le boulevard Saint-Martin, cela dépendait des années.


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Image 7. Dislocation du cortège sur la place du Château-d’Eau (de la République). Huile sur toile d’Artus Despagne : « La Descente de la Courtille le mercredi des Cendres ». Datée, croient pouvoir avancer les conservateurs de l’œuvre, de 1823 bien que 1824 semble plus sûr. © Musée Carnavalet


Pourquoi la Courtille,
comment, ampleur et déclin du phénomène.

Pourquoi ? Parce que la Courtille de Belleville, dévalée de sa haute à sa basse partie, se désignait à merveille, et par plusieurs côtés, au rôle de théâtre du phénomène. Depuis 1750, en gros, la terre ainsi désignée était un pays que les Parisiens couraient particulièrement – les dimanches et les lundis chômés surtout – en raison de ses attraits agrestes, de son charme bucolique et des vues superbes sur la grande ville que son profil montueux offrait. L’appât sans doute majeur de la belle Courtille résidait cependant dans ses cabarets champêtres (les guinguettes) et autres maisons de boisson. Or, ça tombe sous le sens, point d’ivresse carnavalesque sans temples voués au culte de Bacchus et si, autour de Paris, les relais à vin dans les champs ne manquaient certes pas, leur agglomération était d’une densité exceptionnelle dans notre Courtille. Ces lieux, cela va également sans dire, étaient fréquentés au temps du carnaval encore plus que le reste de l’année. Des établissement illustres comme le Tambour royal de Jean Ramponeau, sis au bord de notre rue Saint-Maur, ou le Grand Saint-Martin de la famille Dénoyez, d’abord installé sur la hauteur de notre rue du Faubourg-du-Temple, jusqu’autour de 1810, puis à 100 mètres au-dessus de la barrière d’octroi, ont dû très tôt fonctionner comme point de ralliement des masques et de préparation aux cortèges enjoués des jours gras, qui se déroulaient pour le principal sur les Grands Boulevards, site somme toute peu éloigné de la Courtille [14].


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Image 8. Le riant paysage encore à demi campagnard de la haute Courtille vers 1835 et sa vocation de parc de loisir dominical : ici, jeu de glissade des « montagnes russes » du côté de notre rue Bisson. Gravure anonyme. © Musée Carnavalet


L’ensemble de ces circonstances que l’on peut considérer comme un prérequis ne dit toutefois pas en lui-même comment cette manifestation finale du carnaval parisien, la descente de la Courtille, a pris corps dans la forme spécifique que l’on a largement vu plusieurs auteurs dépeindre tout à l’heure et s’est instituée. De fait, une circonstance particulière catalysera le phénomène Si l’on en croit le témoignage du journaliste déjà présenté Auguste Lagarde*, apparemment bien informé, elle se placerait en 1824 : « En 1822, écrit ce chroniqueur, Antonio Franconi dirigeait un cirque équestre […] dans le local de l’ancien couvent des Capucines, à peu près à l’endroit où se trouve maintenant le bâtiment des Magasins réunis [15]. C’était la suite du cirque [de l’Anglais Philip] Astley, auquel il avait commencé par faire concurrence. Or, en ce temps-là, Antoine Franconi fonda le "souper du mardi gras" auquel prenaient part tous les artistes de sa troupe et qui avait lieu, après la représentation, au restaurant de L’Ile d’amour [voir plus loin]. Le soir du mardi gras de l’année 1824, il prit fantaisie aux écuyers et aux écuyères du cirque Franconi de se rendre à L’Ile d’amour en cavalcade, costumés comme pour paraître devant le public, musique en tête. Tout le quartier du faubourg du Temple et de la rue de Belleville (elle s’appelait alors rue de Paris) furent mis en émoi par le passage de cet étrange et bruyant cortège.

« Après le souper vinrent les danses et on ne sortit de L’Ile d’amour qu’au lever de l’aurore. Lorsque la cavalcade, plus animée que jamais, reprit le chemin de Paris, le monde sortit à flots pressés des bals de la Courtille et une chose sans nom, avinée, poudreuse, titubante, encombra la chaussée et les trottoirs. Jugez de l’effet que dut produire l’arrivée inattendue de la cavalcade Franconi. Elle fut accueillie par un formidable concert de rires, de cris, de quolibets et 2 000 à 3 000 personnes couvertes d’oripeaux, et la plupart en état d’ivresse, la suivirent jusqu’en bas de la rue du Faubourg-du-Temple, échangeant avec elle toutes les apostrophes du catéchisme poissard. Ce fut la première journée de la "descente de la Courtille" (voir image 7). L’année d’après [1825, donc], les mêmes scènes se renouvelèrent, mais avec plus d’entrain et plus de vigueur encore. Puis des fiacres, des chars à bancs, des calèches et même des voitures de maître arrivant de tous les points de Paris apportèrent à la Courtille un nouvel élément de tohu-bohu et la mascarade Franconi, grossie par des équipages, prit des proportions gigantesques. »

Si ce témoignage est exact - et pourquoi le mettrait-on en doute ? -, il apparaît que le point de départ de la Descente se situa initialement, bien au-dessus de la barrière d’octroi de Belleville, à la hauteur de l’église paroissiale Saint-Jean-Baptiste, dressée au cœur de l’antique village paysan, en face de ladite guinguette de L’Ile d’amour [16]. On peut alors imaginer que le curé de Belleville, le père Dumoitier, ne vit pas d’un bon œil chrétien l’instauration d’un rituel paillard et presque païen sur le parvis de son église. Sa réclamation probable [17] aurait été entendue d’autant mieux du maire, le notaire Victor Levert, que celui-ci administrait une commune tranquille dans la plus grande étendue de son territoire et passablement peuplée de petits-bourgeois prenant grand soin de tenir à distance les turbulences de la Courtille. Sous la pression des notabilités bellevilloises, le report de la formation du cortège de carnaval à la porte de Paris ne tarda sans doute qu’un an ou deux. Le succès de la manifestation se confirmant dès lors édition après édition, la Descente atteignit sa « vitesse de croisière », régla sa routine grotesque, dans la décennie 1830, d’autres animateurs en chef ayant succédé aux artistes de Franconi.


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Image 9. Le spectre de la Descente vu par Daumier en 1855. Dessin paru dans le « Charivari » du 24 février de ladite année. © Gallica



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Lithographie de Roze. Second tableau du vaudeville-ballet « La Descente de la Courtille », de Dumersan et Dupeuty, 1841 (voir la note 11). Initialement publiée dans « Le Monde dramatique ». © BNF Bibliothèque-musée de l’Opéra, cote IFN-8437266



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Image 11. Partition musicale d’un quadrille « La Descente de la Courtille, le mardi gras aux enfers », 1844. © Gallica


Les années 1840 furent l’âge d’or. Chaque mercredi des Cendres, l’apothéose du carnaval fera désormais l’objet d’un compte rendu plus ou moins approbateur mais toujours pittoresque dans les journaux et magazines principaux du temps, souvent illustré par le dessin d’un maître tel que Cham, Victor Adam, Emile Thérond, Paul Gavarni. Elle inspirera les peintres (images 1 et 3). Les auteurs et musiciens de revues ne seront pas en reste : vers 1850, Ernest Bourget (livret) et Joseph Vimeux (musique) écrivirent par exemple une œuvrette intitulée Fifi chez Desnoyers [sic] ou La Descente de la Courtille. Le théâtre même suivra et nous avons, à cet égard, déjà évoqué la pièce de Du Mersan et Dupeuty – nous y reviendrons au surplus en conclusion de l’article pour conter une plaisante anecdote. Enfin, les chansonniers de goguette [18], tel Charles Gille, mirent aussi la Descente en vers. Le déclin qui s’amorça ensuite est chose aisée à comprendre. La transformation urbaine qui, sous le coup de la révolution industrielle, s’accomplit alors dans toute la Courtille effaça en effet à un rythme sans cesse accéléré le paysage de paradis bucoliques des dimanches et fêtes qu’avait offert jusque-là ce côté de la colline bellevilloise. En 1850, la grande vogue des guinguettes de celle-ci était bel et bien épuisée, la scène théâtrale naturelle de la fameuse mascarade se trouvait en voie de démontage. A l’agonie de la Descente, l’annexion du territoire de Belleville à Paris en 1860 apportera le terme fatal. Chronique de la mort annoncée, un drame à succès, écrit en 1857 par MM. Crisafulli et Devicque, Les Deux Faubouriens (créé au Cirque olympique) : une grande partie de l’acte III déroule son action sur la piste de danse du Bal Favié – salle éminemment bellevilloise, grande rivale du Dénoyez, voir note 9 – où fait précisément irruption, à la scène 4, une bande de masques. Un vieux de la vieille Descente les apostrophe ainsi : « Aujourd’hui, vous ne faites plus le carnaval, vous vous embêtez en costume, voilà tout. » La déploration du décès est inscrite en mai 1859 dans la revue Souvenirs de Belleville que proposent au Théâtre de Belleville [19] Alexandre Flan et Emile Delteil : la Descente fait partie des huit tableaux qui découpent la pièce proposée en tournant des pages emblématiques de l’histoire de la localité appelée à perdre son indépendance et à former en partie nos 19e et 20earrondissements. Au mois de décembre suivant, Théodore Cogniard et Clairville mettront également en tableau le décès dans leur revue Sans queue ni tête donnée au Théâtre des variétés. Quelque chose de nostalgique, enfin, passe déjà dans le dessin que fait graver en 1860 Gustave Doré et reproduit à l’onglet d’accès de l’article présent sur la station Internet La Ville des gens.


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Image 12. Dessiné par J. Worms, le 18e tableau de la revue de Cogniard et Claiville « Sans queue ni tête ». Une autre descente aux enfers ! © Gallica


Lieux et protagonistes vedettes :
les « Vendanges de Bourgogne »,…

On l’a montré, le cortège de la Descente s’étirait entre le Grand Saint-Martin et les Vendanges de Bourgogne. Le premier établissement, restaurant et guinguette à la fois, est généralement si bien présenté dans les écrits retraçant l’histoire de Belleville [dont ceux désignés en note 14] que quelques mots suffiront ici. Le carnaval a amplifié de façon considérable la gloire qui était la sienne. Pour illustrer l’ambiance qui y régnait aux heures brûlantes du mardi gras, redonnons un moment la parole à Auguste Luchet*  : « Dans le salon du premier étage, au milieu d’un double encadrement de huit rangées de tables encombrées de buveurs ivres, malades ou endormis, debout, assis ou couchés, un carré long, ceint d’une balustrade en bois, surmonté d’un orchestre, attira d’abord mon attention. Une quarantaine de masques y dansaient au son d’une musique sauvage, toute de cuivre […]  : la chahut. » Ce sont des scènes excessives de ce genre qui firent dire à maints chroniqueurs bien-pensants que la guinguette des Dénoyez était un « cloaque populacier ».

Le restaurant-bal des Vendanges de Bourgogne, lui, bien que connu des historiens de l’Est parisien, n’a pas bénéficié d’une mise en lumière comparable ; son rôle dans les festivités carnavalesques de la Courtille a peu été dit en tout cas. C’était une adresse plutôt chic. A l’angle du quai de Jemmapes, exactement au 29 de la rue du Faubourg-du-Temple, l’établissement formait une sorte d’excroissance naturelle des cafés huppés des Grands Boulevards. Le prolifique romancier populaire Paul de Kock*, qui a connu ce restaurant peu après son ouverture par un certain Legrand, l’évoque ainsi dans ses Mémoires : « Il existait alors [en 1811], faubourg du Temple, à gauche en montant par le boulevard, à la hauteur de l’endroit où l’on croisa plus tard le canal Saint-Martin [retour à la note 11), un petit restaurant appelé les Vendanges de Bourgogne, destiné à devenir, sous ce même nom, une des maisons les plus achalandées de Paris, celle où se célébraient le plus de repas de corps et de noces bourgeoises. » On servait aux beaux jours dans un jardin, précise encore l’écrivain. Ultérieurement, Legrand passa le relais à Charlier, lequel agrandit, sans jeu de mots, les locaux et accrut la renommée gastronomique de la table. En 1826, rapporte Auguste Luchet*, les vastes salons des Vendanges accueillirent un banquet de 700 oppositionnels au gouvernement du roi Charles X, manifestation qui passe pour l’un des préludes de la révolution de juillet 1830. Alexandre Dumas consacre quant à lui une partie d’un chapitre de ses Mémoires* au compte rendu d’un banquet républicain tenu là le 9 mai 1831, où 200 personnes se rendirent (dont Raspail, Etienne Arago, les journalistes politiques Armand Marrast et Raymond Fontan, le mathématicien Évariste Galois et Dumas en personne) : « Il eût été difficile, s’exclame l’auteur des Trois Mousquetaires, de trouver dans tout Paris des convives plus hostiles au gouvernement que ne l’étaient ceux qui se trouvèrent réunis, à 5 heures de l’après-midi, dans une longue salle du rez-de-chaussée sur le jardin. » On y porta différents toasts ; celui de Dumas fut : « A l’art ! Puissent la plume et le pinceau concourir aussi efficacement que le fusil et l’épée à cette régénération sociale à laquelle nous avons voué notre vie, et pour laquelle nous sommes prêts à mourir. » En effet, les gens des arts et des lettres – surtout ceux qui affichaient des convictions antimonarchistes – affectionnaient particulièrement l’endroit. Parmi eux, George Sand. Dans Histoire de ma vie, la « bonne dame de Rohant » relate un dîner organisé par une société de Berrichons où, de façon impromptue, fut invité l’illustre mime Jean-Gaspard, dit Baptiste, Deburau [20]. Un convive alla intercepter l’« homme blanc » à l’issue de sa représentation au Théâtre des funambules, peu distant.


Chicard…

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Image 13. Chicard, maître de danse. Dessin d’Albert Robida pour « Le XXe siècle », 1888. © Gallica

En 1843, le succès du traiteur Charlier battait son plein. Pourtant, les Vendanges fermèrent cette année-là leurs portes. Sans doute le bâtiment bas qui les abritait fut-il alors frappé d’expropriation car, trois ans plus tard, s’éleva à sa place et celle d’autres vieilles maisons anciennes de l’entour un bloc d’immeubles de six étages avec cours : ce sont ceux que nous voyons encore de nos jours [21]. Le surcroît de vogue que connut le restaurant du faubourg du Temple dans les derniers moments de son activité était dû à l’arrivée en ses salons d’un organisateur de bal très en verve : Chicard (on parlait des bals Chicard). Pendant six ans, cet homme, qui s’appelait réellement Alexandre Lévêque à l’état civil et exerçait ordinairement à la ville le métier de marchand de cuir en gros, fit fonctionner aux Vendanges une formule de soirée assez exceptionnelle dans tout Paris. « On rencontrait au bal Chicard [celui des Vendanges), écrit le chroniqueur Privat d’Anglemont*, le plus incroyable pêle-mêle de nuances sociales, des têtes impossibles à accoupler ensemble, des contrastes déguisés et inexplicables. » Pour le prix d’entrée relativement modique de 10 francs, le client – de l’homme politique haut placé à l’étudiant bohème – soupait puis dansait. Les choses, décrit d’Anglemont, s’ordonnaient ainsi : après le repas venait le récital de chansons des poètes liés à la maison, lequel donnait volontiers dans le registre grivois. Pendant le tour de chant des troubadours de goguette, les danseurs et danseuses venaient progressivement occuper la piste et, quand les carrés de quadrilles étaient formés, Chicard, d’un clin d’œil, donnait l’ordre à ses trois acolytes habituels [22] de baisser la lumière des lustres et, à l’orchestre, celui de lancer la musique. « Et quel orchestre ! s’exclame Privat  : quatre grosses caisses, trois cymbales, douze cornets à pistons, six violons et une cloche », bref, de quoi déclencher un tonnerre propre à couvrir tous les autres bruits ambiants. Alors commençait le galop Chicard, une forme accélérée et exacerbée de chahut, une folle gesticulation, échevelée, qui mettait très vite les danseurs en transe dans la sueur.


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Images 14-16. Chicard, Balochard et Pétrin croqués par l’ami Gavarni vers 1842. © Gallica


Tout le long de l’année, le tumulte de telles exhibitions, aux Vendanges ou dans les autres établissements que M. Lévêque enflammait [23], résonnait dans la chronique parisienne et ses échos débordaient les murs de la capitale : « Lorsqu’on prononçait ce seul nom – Chicard –, en province, les jeunes fille se signaient », écrit l’illustre dessinateur Paul Gavarni dans sa série du Bal Chicard (images 14-16). Le maître de cérémonie de ces fêtes est représenté dans un vaudeville à succès de 1841, Un bal aux « Vendanges de Bourgogne » [24], authentique publicité pour l’établissement du sieur Charlier. L’acte II se déroule sous les lustres du salon du restaurant reconstitué sur scène, décoré d’une statue en bois portant un gros verre de couleur. Les personnages de l’action dramatique dansent le quadrille à la scène 1 et la dernière met en pied Chicard. Cela chante en même temps et, au refrain, on entend le chœur immortel suivant : « Oui, ce monde est un grand bal / Où chacun s’pousse / Et s’trémousse / Chacun cherche à faire sa mousse / En dansant tant bien que mal. » Comme on l’imagine, la frénésie s’accentuait encore aux Vendanges pendant les heures fiévreuses du carnaval.


et Milord l‘Arsouille

Chicard, c’est clair, a été le véritable chef de défilé aux plus belles années de la Descente. Dans son travestissement habituel : un costume militaire loufoque avec casque à plumet, grosse culotte et bottillons, il apparaît dans la plupart des dessins faits de la manifestation carnavalesque, dressé sur un attelage, les bras le plus souvent levés en V (revoir les images 1, 3, 5 et 12). Insister sur ce point, c’est corriger la part de la légende qui fait volontiers de Milord l’Arsouille la plus remarquable figure des défilés de la Courtille. En vérité, sa participation fut limitée à quelques éditions du début des années 1830. La pesanteur de la légende jusqu’à nos jours est cependant telle que nous ne pensons pas déplacé d’opérer un petit dégonflage de baudruche.
Tout d’abord, et on l’a déjà dit, ce milord a été confondu avec lord Seymour [25]. Les deux hommes se firent en leur temps (les années 1820-1840) remarquer par leurs extravagances mais ne jouaient pas dans la même cour bien qu’ils se soient effectivement croisés [26]. Henry Seymour était un authentique aristocrate, rejeton d’une prestigieuse lignée anglaise remontant au XVe siècle. Il promenait un dandysme haut de gamme dans les salons des plus luxueux cafés des Grands Boulevards ou sur les champs de courses hippiques (dont il a lancé la vogue en France), s’y livrant moins à des excentricités qu’à des gestes publics ostentatoires. L’Arsouille, lui, frimait ses quartiers de noblesse, étant surtout un parvenu. Il s’appelait en vrai Charles de la Battut. Né en 1806 d’une Française émigrée outre-Manche et d’un pharmacien anglais argenté, le petit Charles ne put être reconnu par son père. Celui-ci paya alors un petit hobereau breton sans préjugés et fortune, monsieur de la Battut, pour qu’il le fasse à sa place. Médiocre élève à l’étude scolaire, « gamin monté en graine », le futur l’Arsouille traîna dans l’ignorance, la paresse et le désœuvrement jusqu’à ce que son père biologique, mourant, se souvînt de lui, relate Henri d’Alméras*. Avant 1832, à Paris, on le vit mener une vie de frasques minables, se battre comme un chiffonnier dans les bouges des barrières et autres lieux de débauche où il aimait à s’encanailler – le sobriquet l’Arsouille vient de là [27]. La fortune qui, léguée par son père, lui tomba dessus à l’âge de 26 ans – 100 000 livres sterling, avance le docteur Chuche*, emblématique historien bellevillois–, vint à point pour réparer des frustrations, car le bâtard ambitionnait de se faire un nom. Ses goûts de m’as-tu-vu acquirent alors de nouvelles dimensions : il loua des salles de concert pour y donner des bals tapageurs, organisa des chasses à courre fantasques, rapporte Maxime du Camp, étala sa vanité dans les restaurants en vogue. Les trois jours gras de la fin du carnaval, il « cavalcadait » sur les boulevards entre le Château-d’Eau (place de la République de nos jours) et la Madeleine à bord d’une belle calèche chargée de femmes aux parures voyantes et de musiciens de fanfare bruyants. C’est très certainement lui que le peintre Eugène Lami représente au centre d’une toile de 1834 costumé en bon roi Henri IV. Voyez-le, en blanc, debout au fond de la voiture :


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Image 17. Peinte par Eugène Lami, une scène de carnaval place de la Concorde. Aux côtés de l’Arsouille, l’artiste a sans doute figuré le prince russe et célèbre gourmet Anatole Demidoff. © Musée Carnavalet.


Le dandysme de milord l’Arsouille, particulièrement affiché au travers de sa participation à la procession « populacière » de la Courtille, épousait des contours assez méprisables. Cela est déjà suggéré dans le récit de Luchet* que nous avons cité au sein du chapitre « Le film de l’événement » et fait nettement saillie sous la plume d’Émile de Labédollière* dans son Nouveau Paris : « Debout dans sa luxueuse calèche, écrit cet auteur, Milord l’Arsouille, en redingote noire et pantalon bleu ciel, le chapeau sur l’oreille, lançait aux spectateurs des quolibets, parfois des pièces de monnaie. […] Chaque année, le séjour de Milord l’Arsouille à la Courtille lui fournissait l’occasion de nouvelles et coûteuses excentricités : de la fenêtre du cabaret [celui de Dénoyez], il bombardait les passants de volailles. Il lançait des pièces d’or passées dans l’huile bouillante pour s’amuser de voir se brûler ceux qui les ramassaient. Il était dans la jubilation, il riait à se tordre. » Pas très sympathique, le lascar, vrai. Il renouvelait ses facéties aux Vendanges de Bourgogne où, entre deux plats, relate encore Labédollière, il arrosait de champagne les carnavaliers par les fenêtres de l’établissement. Pour ne pas être en retrait, ses compagnons de ripaille jetaient à leur tour aux masques des écailles d’huîtres, les restes de leurs assiettes et, finalement, les assaillis répliquant, les assiettes elles-mêmes, les verres ainsi que d’autres pièces du service de table. Le tenancier du restaurant, Charlier, ne se formalisait pas outre mesure de cette casse car le dandy voyou le dédommageait toujours largement.


Splendeur de l’imaginaire

L’arrêt de la Descente fut certainement vécu comme un soulagement par nombre de distingués esprits du temps. Par exemple Alfred de Musset qui, dans ses Confessions d’un enfant du siècle, a commis ces lignes : « Les voitures de masques défilaient pêle-mêle, entre deux longues haies d’hommes et de femmes hideux debout sur les trottoirs. Cette muraille de spectateurs sinistres avait, dans ses yeux rouges de vin, une haine de tigre. » [28] Son confrère en poésie et dandysme Charles Baudelaire n’est guère en retrait de réprobation quand il parle de l’ « odieuse descente de la Courtille où les poètes et les savants sont criblés de boue et de farine par de prosaïques polissons » (article « L’art est-il utile ? », dans le recueil de textes Sur les drames et romans honnêtes,1857).

Victor Hugo, écrivant en 1849 à Juliette Drouet, énonce quant à lui un jugement nuancé par la nostalgie amoureuse : « Tu as raison, ce jour-ci est aussi un doux et charmant anniversaire. Je n’oublierai jamais cette matinée où je sortis de chez toi, le cœur ébloui. Le jour naissait, il pleuvait averse, les Masques déguenillés et souillés de boue descendaient de la Courtille avec de grands cris et inondaient le Boulevard du Temple. Ils étaient ivres et moi aussi ; eux de vin, moi d’amour. A travers leurs hurlements, j’entendais un chant que j’avais dans le cœur. Je ne voyais pas tous ces spectres autour de moi, spectres de la joie morte, fantômes de l’orgie éteinte, je te voyais, toi douce ombre rayonnante dans la nuit, tes yeux, ton front, ta beauté, et ton sourire aussi enivrant que tes baisers. 0 matinée glaciale et pluvieuse dans le ciel, radieuse et ardent dans mon âme ! Souvenir ! » La condamnation s’exprimait aussi dans le public populaire et d’une façon particulière, plus politique que morale, dans les cercles ouvriers socialistes, où l’on regardait la Descente comme une entreprise sciemment conduite par le Pouvoir afin d’abêtir et de dégrader le peuple laborieux. Maçon travaillant à la réfection du Grand Saint-Martin (Dénoyez) en mars 1832, Martin Nadaud fut un témoin placé en première loge au-dessus du défilé grotesque. Plus tard, devenu conseiller municipal de Paris (2e arrondissement), député radical et préfet de la Creuse sous la IIIe République, il en rendra un compte désolé dans Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon(1895, réédité plusieurs fois). Autour de 1866, Pierre Larousse* prononce dans son Grand Dictionnaire la sentence appelée à devenir officielle pour la postérité : « Ce n’est plus pour nous qu’une tradition, pour quelques-uns, c’est un souvenir. Nous ne regrettons pas cette bacchanale, qui était plus ordurière que joyeuse, et nous nous féliciterions même de sa disparition, s’il fallait y voir l’indice d’une réelle amélioration des mœurs. »


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Image 18. Carte postale publicitaire d’un spectacle de 1900 à l’écho de la Descente. © Gallica



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Image 19. Photo de collection de Magritte : ceci est bien « la descente de la Courtille ». © Centro cultural Borges, Buenos Aires


Tradition, souvenir ou légende, la descente de la Courtille n’en a pas moins continué, longtemps, à alimenter l’imaginaire parisien. La Descente comme allégorie de Paris, en quelque sorte. Né en 1850, le provincial Guy de Maupassant n’a pas été un spectateur du phénomène mais en a entendu parler avec chaleur et l’évoque dans une de ses chroniques de 1882 pour le journal Gil Blas sous le titre de rubrique désenchanté de « Fini de rire ». La même année et au même endroit, Jules Vallès, l’ancien bachelier – parfois en goguette – du Quartier latin de 1851, brossant les vues de ce qui prendrait après sa mort le titre de Tableau de Paris, se rappelle l’aristocrate facétieux et se demande ce « qu’est devenu lord Seymour, l’Arsouille qui boxait contre les voyous et s’encanaillait à la descente de la Courtille ? ». La mémoire vive de celle-ci persistait encore à la toute fin du XIXe siècle : l’illustre cabaret montmartrois Le Chat noir en fait ainsi le thème de l’une de ses revues en janvier 1896. Beaucoup plus tardifs, trois témoignages singuliers attestent l’ancrage de la fameuse mascarade dans les fantasmes collectifs. Citons tout d’abord, tirée des archives de René Magritte, cette photographie ô combien surréaliste de 1928 et intitulée La Descente de la Courtille : on voit, en compagnie d’une femme, deux hommes en pardessus et chapeau essayant, dirait-on, de desceller (« descendre » ? ) une grille enclosant la cour d’un bas immeuble peut-être situé à Belleville [29]. Quasi contemporain du précédent, encore un témoignage de la persistance de la mémoire dans la bouche du grand dialoguiste de cinéma Henri Jeanson ; commentant pour Le Canard enchaîné l’interprétation du rôle de Ponce Pilate que réalise Jean Gabin dans le Golgotha de Julien Duvivier (1935), il lâche : « Ce n’est pas du Golgotha qu’il descend, lui, mais de la Courtille ! » Enfin, l’auteur de littérature policière très contemporain – et bellevillois, soit dit en passant – Serge Quadruppani utilise, en 1999, l’image détournée de la Descente dans le titre de l’une de ses meilleures nouvelles, La Montée de la Courtille (éd. Paris, « Rive noire »).

Restons sur la touche de la surprise pour mieux conclure. On ne sait pas assez, en effet, qu’une œuvre de Richard Wagner, la WWV 65, s’intitule Descendons gaiement la Courtille. C’est un chœur mixte sur des paroles en français. Que pouvait bien avoir à faire le grand compositeur allemand du mythologique Ring des Nibelungen sur ce thème on ne peut plus trivial et parisien ? se demande-t-on. Eh bien, il s’agit d’une commande passée au musicien dans sa jeunesse, alors qu’il menait une vie de bohème à Paris, en 1841. Très précisément, la composition était prévue pour la pantomime finale de ce vaudeville de Dumersan et Dupeuty dont il a été parlé plus haut. Wagner exécuta consciencieusement la commande mais le chœur qu’il livra était, à ce qu’il paraît, si peu facile à chanter qu’on n’en joua finalement que la musique en représentation. Cette œuvre rare, demeurée non gravée pendant plus de cent ans, peut aujourd’hui s’entendre. Elle sonne comme de l’Offenbach !

- Écoutez voir plutôt à : Richard Wagner - Descendons gaiement la courtille, WWV65

Maxime Braquet - Avril 2016

Toute utilisation en dehors du cadre privé ou scolaire doit faire l’objet d’une demande auprès de l’association la Ville des Gens : info chez des-gens.net ou de M. Braquet : bramax2013 chez hotmail.fr


Bibliographie

Les livres listés ci-après ne sont généralement lisibles qu’en grandes bibliothèques.

- Henri d’Alméras, La Vie parisienne sous Louis-Philippe, éd. originelle autour de 1859, ultérieure chez Albin Michel. A lire particulièrement pour Mylord l’Arsouille.
- Vicomte de Beaumont-Vassy, Les Salons de Paris et la société parisienne sous Louis-Philippe Ier, éd. F. Satorius, 1866.
- Docteur Chuche, Paris d’autrefois, la Courtille, éd. Imprimerie toulousaine, 1932. Certaines bibliothèques municipales de l’Est parisien. A lire particulièrement pour Mylord l’Arsouille.
- Alexandre Dumas, Mémoires (1833-1846), multiples éditions dont Robert Laffont, « Bouquins », 2002.
- Paul de Kock, Mémoires, éd. E. Dentu, 1877. Texte intégral téléchargeable à partir de Gallica.
- Émile de Labédollière, Le Nouveau Paris, éd. Barba, 1860.
- Auguste Lagarde, « Bals disparus de Paris », article sorti en feuilleton dans le quotidien socialiste L’Égalité entre mars et mai 1891. Comme beaucoup d’auteurs qui, écrivant après 1880 sur ce sujet, n’en ont généralement pas été des témoins directs, Lagarde « pompe » certains éléments d’information dans l’article de Pierre Larousse pour son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle.
- Auguste Luchet, « La descente de la Courtille en 1833 », dans Le Livre des 101, textes réunis sous la direction de M. de Peyronne, éd. Ladvocat, 1833.
- Alexandre Privat d’Anglemont, Paris anecdote, éd. P. Jannet, 1854. A lire spécialement pour les Vendanges de Bourgogne et Chicard.
- Charles Virmaître, Paris oublié, éd. E. Dentu, 1885.
- André Warnod, « La descente de la Courtille en 1922 », dans La Renaissance du 25 février 1922.

Ne pas négliger de lire, sur le Net, l’article Wikipédia consacré à la Descente ; il est lui aussi richement documenté.



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[1Célestin François Nanteuil-Lebœuf (1813-1873), trop volontiers classé au rangs des petits maîtres romantiques, fut un élève de Charles Gleyre et de Jean-Auguste Ingres. L’image du tableau, de grandes dimensions, dont nous parlons est souvent reproduite en réduction dans les ouvrages consacrés au Paris du XIXe siècle et presque tout le temps dans les livres voués à Belleville. On en savoure mieux les qualités à échelle normale, donc à Carnavalet.

[2Son territoire, rappelons-le, sera annexé à Paris en 1860.

[3Au-delà de 1945, une seule manifestation carnavalesque se perpétua, le défilé du Bœuf gras. A son tour, elle entra peu à peu en désuétude, changea de caractère puis mourut. Notons toutefois que, depuis une vingtaine d’années, des associations de quartier tentent de redonner vie au carnaval à Paris. Tout en souhaitant la réussite de ces initiatives très sympathique, plus ou moins parrainées par les municipalités, il faut observer qu’elles sont pour le moment locales et non coordonnées.

[4Rappelons tout de même la pratique de la mi-carême : une suspension d’un jour du jeûne. Des mascarades défilaient aussi pour l’occasion mais moins extravagantes.

[5A cet endroit, comme tout autour du Paris du temps, un service de douane percevait le montant des taxes qui frappaient l’entrée des marchandises dans la capitale. L’octroi, reporté en 1847 au niveau des fortifications militaires de Thiers, au long de nos « boulevards des maréchaux », a été supprimé en 1943.

[6« Courtille » est un vieux vocable du français paysan. Il désigne des terres vouées à la culture maraîchère, ce qui représenta de fait, avant le XIXee siècle, la vocation par excellence du pays au bas de la côte bellevilloise vers Paris. Des Courtilles, il y en a eu un peu partout en région parisienne (et il en demeure aujourd’hui encore) ; c’est pourquoi les cartographes précisaient souvent « de Belleville » en ce qui concerne celle qui nous intéresse ici.

[7Dans tout ce chapitre fait de longues citations d’auteurs, des lieux précis et des personnages sont nommés qui ne seront pas présentés immédiatement mais, pour la plupart, dans la suite de la rédaction.

[8L’année précédente, cela avait été pire : dans l’insouciance complète, les Parisiens se laissaient aller aux griseries carnavalières alors que leur ville couvait déjà une épouvantable épidémie de choléra-morbus qui, bientôt, ferait des centaines de morts.

[9Le Point du jour et La Pèlerine, que cite Virmaître*, étaient, à côté de la vedette constituée par les Folies-Belleville (successeur, après 1845, du Grand Saint-Martin tout à l’heure désigné), d’autres cabarets très fréquentés de la haute Courtille. Surtout le Bal Favié, deuxième rampe de lancement de la Descente.

[10« Docteur Isembard » : appellation familière d’un célèbre tenancier et animateur de bal parisien, en dehors de la Courtille.

[11Texte à la BNF : site Arsenal, THN-6791 ; site Richelieu « Arts du spectacle », 8-REC-112 (4, 6).

[12Comme bien de ses contemporains quand les manifestations carnavalesques sont évoquées, le vicomte semble confondre lord Seymour avec le personnage affublé du sobriquet canaille de Milord l’Arsouille. Nous verrons l’origine de la méprise au chapitre consacré spécialement consacré à ce personnage.

[13Percé à partir de 1822 et livré à la navigation marinière en 1825, le canal ne verra recouvrir ses eaux au bas de la côte du faubourg du Temple qu’en 1908. Le modeste ouvrage de voirie qu’empruntait à l’origine la Descente, dont l’étroitesse ralentissait encore la procession, a été remplacé par une structure plus ample au cours des années 1840.

[14De 1750 à 1850, le bas Belleville, comme place d’amusement et de loisir, a joui d’une vogue formidable, presque unique aux portes de Paris. Nous avons tenté de décrire cela dans La Gloire de la Courtille, bulletin n° 30 (2004) de l’Association d’histoire et d’archéologie du 20e arrondissement de Paris (consultable à la médiathèque Marguerite-Duras, fond historique sur l’Est parisien, et aux grandes bibliothèques). L’empire cabaretier de Gilles Dénoyez et de ses fils y est largement présenté ainsi que d’autres maisons qui servirent de point de départ à la fameuse descente, tel le Bal Favié. Sur le site Web même où le présent texte paraît en ligne, on pourra également regarder notre article « Deux bars à Belleville ».

[15Les Magasins réunis fonctionnaient encore il y a une vingtaine d’années. Aujourd’hui, leur bâtiment est divisé entre plusieurs sociétés commerciales. Parmi elles, un grand hôtel Crowne Plaza occupe à peu près l’emplacement du Cirque olympique.

[16Cet établissement est présenté en détail dans notre article « Qu’y avait-il dans le trou du ‘’136’’ ? » sur le présent site Internet.

[17Les diverses archives ne l’ont pas enregistrée mais l’existence de la plainte ecclésiastique dans ce sens est logique.

[18Voir notre texte Ménilmontant en goguettes, bulletin n° 38 (2007) de l’Association d’histoire et d’archéologie du 20earrondissement (consultable à la médiathèque Marguerite-Duras, fond historique sur l’Est parisien, et aux grandes bibliothèques).

[19Il est remarquable que, sur la scène même du théâtre communal de Belleville, la Descente, pendant tout le temps de son lustre, n’a pas été mise spécialement en vedette. On peut se permettre de dire que la Descente fut un évènement plus parisien que bellevillois.

[20Sur le site Internet même où nous sommes, l’artiste qu’incarna au cinéma Jean-Louis Barrault est largement présenté dans l’article « La baston tragique du mime Deburau ». Baptiste et sa famille habitaient dans l’immeuble formant l’angle de la rue du Faubourg-du-Temple avec le segment du quai de Valmy rebaptisé en 1906 boulevard Jules-Ferry. Encore debout de nos jours, il s’élevait, à l’époque du mime, presque en face des Vendanges de Bourgogne

[21Le rez-de-chaussée du nouveau 29, rue du Faubourg-du-Temple ne fut cependant pas perdu pour la restauration car, remplaçant Charlier dans les murs neufs, le chef Soulier s’y installa (après 1855), nous informe Privat d’Anglemont*. Il connut à son tour une « bonne renommée dans tout le quartier pour ses escargots à la bourguignonne ». Bien plus tard, vers 1900, s’ouvrit au même endroit un café, La Capitale, qui demeurera longtemps une institution bistrotière locale. Alphonse Boudard l’a fréquenté : «  La Capitale était un rade que j’aimais bien, avec son juke-box et sa moleskine un peu crasseuse, écrit-il dans l’un de ses derniers livres. […] Marcel est retourné dans le coin de son enfance un jour. Il a eu la surprise : La Capitale avait changé de nom. Les Délices du Bosphore, ça s’appelait ou quelque chose comme ça [en réalité : La Capitale des Balkans]. On précisait les spécialités : couscous, merguez [en fait kébab, cacik, köftés, etc.)]. Et puis ça a rechangé. Maintenant, à la minute précise que je vous écris, c’est un couic-bouffe…, un souite-hamburgère [un macdo, quoi]. »

[22Ils avaient pour sobriquets Balochard, le Sauvage civilisé, et Pétrin. Avec Balochard, Chicard a écrit en 1841 une Physiologie des bals de Paris (éd. Desloges) où l’on lit ce cri du cœur : « O danse de la Courtille, que tu me plais. Comme ta robe est gentiment retroussée. » Balochard, habillé en bourgeron et pantalon de grosse cavalerie, se donnait le type de l’ouvrier grande gueule et spirituel. Pétrin, comme son nom l’indique, jouait au boulanger, avec un large tablier et des mules de paille (selon Charles Marchal, Physiologie du chicard, 1842).

[23Chicard fera, dans les années 1846-1848, les belles heures du grand bal public Mabille, sur les Champs-Elysées, où, dit-on, il aura des assistantes célèbres en la double personne des courtisanes Céleste Mogador et reine Pomaré.

[24Œuvre de Louis Couailhac et Benjamin Antier créée au mois de février 1841 au Théâtre Saint-Antoine. Amusons-nous un peu en rappelant que ces auteurs sont justement ceux que Jacques Prévert fait tourner en ridicule par Frédérick Lemaître dans son scénario des Enfants du paradis. Le texte de la pièce se peut lire à la BNF Richelieu « Arts du spectacle », 4-ICO THE 3770.

[25L’écrivain Maxime du Camp démontait déjà très bien la méprise dans Les Convulsions de Paris (1881).

[26Ces hommes, rapportent d’Alméras* et du Camp (voir note précédente), n’apprécièrent pas mieux l’un que l’autre que la rumeur les confonde. Ils cherchèrent à dissiper l ‘équivoque mais sans réussite. Victor Hugo évoque les extravagances de lord Seymour dans Les Misérables.

[27Certains chroniqueurs le rangent parmi les aficionados des combats d’animaux qui, malgré les campagnes d’opinion organisées pour les faire interdire, se donnaient avec succès à la barrière d’octroi précisément dite du Combat (place du Colonel-Fabien). On a dit aussi Charles de la Battut adepte des nobles arts martiaux mais il est ici clair qu’on lui prête une passion appartenant en réalité à lord Henry Seymour, dûment connu comme pionnier de la boxe française ou anglaise.

[28Voici une autre impression très radicale, empruntée au voyageur américain John Sanderson : « This is the "Descente de la Courtille". It is one of the places where one sees the nearest approach of our race to the lower animals ; it is the connecting link. » (The American in Paris, Cary and Heart Editions, Phiadelphia, 1839.)

[29En simple réalisme, les personnages sont l’écrivain belge Camille Goemans, René Magritte en personne ainsi que sa femme, Georgette, et la maison se situe au Perreux-sur-Marne !

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Réactions
par vedovato - le : 6 mars 2017

La « descente de la Courtille »

bravo jeannine et alain

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