Carnaval, une légende de l’Est parisien :

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La « descente de la Courtille »

Par Maxime Braquet



Attention, rédaction en cours de révision. Chantier ouvert le 31 octobre 2017
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Image 1. Départ du cortège de la Descente vu par Célestin Nanteuil, 1842. Musée Carnavalet


On ne visite jamais assez le musée Carnavalet, qui n’est pas appelé pour rien musée de l’Histoire de Paris. On y prend connaissance d’une foule de visages et de paysages peu connus ou carrément ignorés de la capitale et de ses entours à différentes époques. Entre autres perles, il y a pour nous, dans le salon Vert du musée de la rue des Francs-Bourgeois (Paris 3e), au premier étage, au sein de la partie consacrée aux années courant entre les deux empires, une huile sur toile majestueuse du peintre Célestin Nanteuil, datée de 1842 et titrée La Descente de la Courtille [1].
Au plan artistique, tout d’abord, l’œuvre a bien sûr des mérites mais, pour l’historien, elle est estimable à deux autres égards. Premièrement, le tableau offre une vue de l’entrée de l’ex-commune indépendante de Belleville [2] à partir de la barrière d’octroi – de douane, dit autrement –, bien visible au premier plan de la peinture. C’est à peu près la seule et en tout cas la meilleure image que nous possédons de l’endroit en 1842 ; un bonheur documentaire : on voit que la construction immobilière est déjà très serrée, à tel point même que nous avons peine à discerner des vestiges de ces guinguettes qui firent la gloire de la place dans les décennies antérieures. Luxe de précision réaliste, Nanteuil a reproduit, sur la tranche aveugle du premier immeuble, à droite, l’inscription publicitaire de l’établissement Mazure, passementerie, qui, en effet, dans les années 1835-1860, ouvrait ses portes au rez-de-chaussée du 4, rue de Belleville. L’autre intérêt, documentaire aussi mais d’une façon différente, tient naturellement à la scène de vie figurée au centre de la toile. À n’en pas douter, il s’agit d’un défilé de carnaval. Nous avons là le témoignage du tout début du déroulement d’un évènement considérable qui, de 1830 à 1860, en gros, va chaque année marquer le calendrier des festivités du Paris romantique. De toutes les manifestations carnavalesques, celle qui s’inaugurait ainsi à la porte de Belleville représentait, plus encore que le défilé multiséculaire du Bœuf gras, le sommet, l’apothéose, et la toute dernière en même temps, faisant quasiment office de cérémonie de clôture. Elle a donné le titre du tableau de Célestin Nanteuil (voir image 1). De cette circonstance vraiment extraordinaire, il subsiste de nos jours un spectre, une aura, une onde de légende mais elle a constitué une page d’histoire populaire réelle qu’il est avantageux de retracer.

Légende de la vignette de l’onglet d’accueil : La Courtille au matin du mercredi des Cendres. Dessin de Salesinger (gravé par Lacoste aîné) pour le livre « Les Rues de Paris… »*, Louis Lurine, 1843.
Avertissements
Dans le corps du texte, l’astérisque qui suit certains titres de livres renvoie à la liste bibliographique de la fin de l’article.
La rédaction de l’article reprend, remaniées, des parties du texte d’appui d’une conférence prononcée en 2004 pour l’association Histoire et Vies du 10e (hv10.org) et publié dans son bulletin n° 2. Les informations ont été augmentées, corrigées ou précisées.


L’écho suivant au loin la descente de la Courtille après son extinction a faibli en même temps que diminuait l’attrait du carnaval à Paris. Dans la capitale, les défilés, entrés en déclin dès la fin du XIXe siècle, y ont pratiquement disparu entre les deux guerres mondiales [3]. Sous la Restauration puis la monarchie de Juillet, au contraire, les vieilles traditions de carnaval jouissaient d’une ferveur soutenue. La descente de la Courtille – la Descente – était une mascarade tapageuse, excessive, caricaturale, grotesque, « hénaurme » en un mot, qui portait les libéralités habituellement associées au carnaval à un point de licence extrême. En dépit de l’opprobre jeté par la société bien-pensante, des foules de Parisiens l’attendaient chaque année, s’y préparaient longtemps à l’avance et, quand l’heure était arrivée, en vivaient intensément les instants.

Un héritage païen

Afin de bien mettre à l’esprit ce que représentait ce bouillonnement populaire, il n’est sans doute pas vain, au risque près d’un discours professoral un tantinet ennuyeux, d’opérer un rapide rappel culturel. Le principe foncier qui guide le carnaval revient à la tolérance pendant un temps délimité d’une certaine transgression des règles qui, le reste de l’année, régissent l’ordre social. Un tel principe est aussi vieux que les sociétés structurées, où il fonctionne comme une soupape sanitaire, un moyen de canaliser et de décharger les griefs accumulés par les classes dominées contre les hiérarchies. Les Romains, dans l’Antiquité, l’observaient notamment à l’occasion des fêtes dites saturnales, durant lesquelles le rapport des maîtres et des esclaves, voire celui des enfants aux parents ou des femmes aux hommes, était renversé, au moins parodiquement. Dans la civilisation chrétienne, l’Église a repris ce principe. Au Moyen Age, la fête de l’Ane, par exemple, permettait de moquer le clergé pendant une journée en promenant un baudet revêtu d’attributs sacerdotaux. Du même esprit procédait la procession du Renard, très suivie à Paris. Ces heures de licence, ces manifestations carnavalesques, se répartissaient sur toute l’année mais se trouvaient particulièrement concentrées dans la période des six à huit semaines qui succèdent à l’Epiphanie au sein du calendrier liturgique catholique et à laquelle on donna proprement la désignation de temps de carnaval. Ce temps précédait les quarante jours de restriction alimentaire - on dit : carême - censés purifier les corps et préparer l’âme des croyants aux pâques. Le ramadan chrétien, en quelque sorte [4]. Le mot « carnaval », d’origine italienne probable : carnevale, est étymologiquement lié à la liberté de consommer grassement de la viande (carne en bas latin).
Les défilés, les travestissements et les masques sont les marqueurs visibles quasi permanents du caractère carnavalesque, ainsi que le donne à voir la chronique à travers les siècles, d’abord sous forme d’enluminures et d’images puis, à compter du XVe siècle – en Occident—, de descriptions écrites. La dimension « corso », avec chars porteurs de décorations et d’animations à thème, confettis…, s’est développée au XVIIIe siècle. Le carnaval de Venise, qui fonctionne aujourd’hui encore, a longtemps été de ce point de vue le modèle, avec ses bals extraordinaires. Celui de Rio de Janeiro est aujourd’hui la référence la plus universelle. Il vaut par ailleurs de noter que, historiquement parlant, la consécration de ces processions a beaucoup plus été le fait de la classe aristocratique que celui du petit peuple. C’est sans doute la raison pour laquelle, en France, le jacobinisme de la Révolution française les suspendra. Le Consulat en rétablira la permission tout en la réglementant. Les festivités s’épanouirent surtout avec le retour des Bourbons aux commandes de l’État, après 1815.

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Image 2. Ambiance de carnaval sur le boulevard du Crime vers 1832, image du film « Les Enfants du paradis », de Marcel Carné (scénario de Jacques Prévert). © Cinémathèque française

Le film de l’évènement [5]

La Descente, pour revenir à notre carnaval de Paris, avait lieu chaque année au jour fixe du mercredi des Cendres dont l’occurrence, selon les ans, varie entre la mi-février et le tout début de mars. Elle intervenait au terme des trois jours particulièrement gras – dont le fameux mardi – qui achevaient en force la période permissive d’avant carême. Elle mordait même sur ce temps de restriction alimentaire. Commençant vers 7 h 30, le matin, elle se déroulait, pour l’essentiel, entre le point de jonction de nos actuels boulevards de la Villette et de Belleville, où se trouvait autrefois la barrière d’octroi de Belleville, celle même que Nanteuil, on l’a vu, a peinte [6], et le canal Saint-Martin. La descente en question était donc proprement celle de la rue du Faubourg-du-Temple aux confins de nos deux arrondissements modernes du 10e et du 11e [7]. La manifestation carnavalesque trouvait son terme au faubourg du Temple – prolongement du quartier parisien éponyme — après avoir traversé la partie occidentale basse de l’ancienne paroisse de Belleville. Une grande zone que les paysans autochtones, dès le Moyen Age, appelèrent Courtille et que l’érection du mur de l’octroi, peu avant la Révolution, découpa en deux [8]. Nous verrons plus loin pourquoi un tel théâtre d’action avait été choisi par les carnavaliers et comment le phénomène de la Descente s’est formé. Pour l’heure, entrons sans plus attendre dans le vif de l’évènement.
Voici la relation que fait de l’édition 1833 de la Descente Auguste Luchet*, belle plume de chroniqueur au Temps, au Petit Journal et au Siècle, trois grands journaux nationaux de l’époque. Et n’oublions pas, en découvrant le tableau dépeint, que la scène initiale de la Descente se déroule aux heures encore nocturnes d’un matin d’hiver. Cette année-là, de plus, il pleuvait le mercredi des Cendres [9] : « Depuis le dimanche gras, écrit donc notre journaliste, le Grand Saint-Martin [10] ne désemplissait pas. […] Là voilà enfin, cette descente de la Courtille ! Elle vient ! elle vient, avec toutes ses folies, avec son infini cortège de masques pâles et bleus de la nuit, avec ses 2 000 voitures à la file, avec ses 100 000 spectateurs [11] qui la regardent ébahis et riants, en faisant la tortue de leurs parapluies qui dégouttent les uns sur les autres. Voici la belle voiture de lord Seymour […], avec ses six chevaux anglais aux crins nattés par la pluie, avec ses trois piqueurs en habit de chasse, qui sonnent de superbes fanfares ! Derrière elle, voyez cette diligence, la même qui a servi à MM. Franconi pour jouer La Diligence attaquée ou L’Auberge des Cévennes ; quatre chevaux la traînent, quatre chevaux dressés, que vous avez admirés cent fois dans l’arène du Cirque [olympique].
« Tout est comédien là, tout est acteur : voiture, chevaux, postillons et voyageurs. Sur l’impériale, il y a douze musiciens qui jouent l’ouverture de Guillaume Tell. Voyez plus loin cet homme à cheval, en costume du Moyen Age, une aumônière de velours à la ceinture ; il s’arrête et jette à la multitude émerveillée des poignées de pièces à cinq francs ; c’est un illustre étranger qui demeure sur la place Vendôme […], lord Seymour. Voilà encore une grande et riche voiture qui vient ; dans celle-là, il n’y a que des dames ; moins généreuses, mais plus galantes que le cavalier du Moyen Age, elles jettent à la foule des paquets de dragées… Bien ! bien ! baissez-vous, foulez-vous, traînez-vous dans la boue pour les ramasser ! voilà justement ce que voulaient ces dames. » Puis Luchet achève le tableau : trottinant autour des voitures de tête ou montée sur les attelages moins riches qui venaient derrière, la grande masse des carnavaliers se répartissait dans la colonne.

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Image 3. L’ébranlement de la Descente vu par le peintre Jean Pezous (1840). Musée Carnavalet

Trois ans plus tôt, un confrère de la presse qui préféra quant à lui la signature anonyme de M. R*** brossait déjà, dans son livre Promenade à tous les bals de Paris…,* une fresque que l’on dirait dessinée par Jacques Callot ou Francisco de Goya : « C’est le mercredi des Cendres qu’il est beau de voir la Courtille. Sur les sept ou huit heures du matin, ceux qui ont passé la nuit du mardi gras à la barrière n’attendent plus, pour rentrer dans la capitale, que l’arrivée des masques des différents bals de Paris. Bientôt ils arrivent en foule chez Desnoyez [sic], et, après s’être régalés du bouillon bien faisant, ils se disposent tous à partir. C’est ici que le tableau devient intéressant : des hommes et des femmes masqués sortent de tous les côtés, parcourant la rue de Belleville, les habits en désordre, crottés jusqu’aux genoux, la figure pâle et remplie de poussière ; des femmes hurlant, véritables bacchantes, excitant leurs maris à s’enivrer et leur en donnant l’exemple ; des menuisiers, des cordonniers, des marchands, des commis, des étudiants, toute espèce de gens mêlant et confondant les conditions, et ne connaissant plus aucune distance ; des filles de joie, à pied ou en voiture découverte, proférant des paroles auxquelles les oreilles ne sont pas accoutumées ; des hommes trébuchant à chaque pas, se querellant, se battant, cherchant leurs femmes qu’ils viennent de perdre dans la foule, jurant, les traitant d’infidèles, en se servant de termes plus expressifs ; des chiffonniers se roulant par terre sans pouvoir se relever, des buveurs criant aux fenêtres et inondant les passants, des cris de joie, des paroles obscènes, des gestes et des manières dégoutants : voilà ce que l’on voit et ce que l’on entend pendant la matinée du mercredi des Cendres, voilà ce que l’on nomme la descente de la Courtille. »
Dans la cohue qui régnait devant les portes du cabaret Dénoyez, le Grand Saint-Martin, il était en vérité bien difficile de distinguer les spectateurs des acteurs de la manifestation carnavalesque. Ce que notera vers 1870 un rédacteur du Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, de Pierre Larousse : « Bien des badauds qui avaient passé la nuit dans leur lit se levaient de grand matin pour aller voir passer ces pitres qui ne s’étaient pas couchés et leur faire cortège. Des gens du monde, qui venaient de danser un cotillon au faubourg Saint-Germain se faisaient conduire au faubourg du Temple pour assister au défilé des comtesses de ruisseau. » Dans le même sens, un autre brillant journaliste, Auguste Lagarde*, utilisant en 1891 des souvenirs d’anciens, écrit : « Au point du jour, les abords de la Courtille étaient généralement remplis d’élégants coupés et de voitures à deux chevaux renfermant de simples curieux tandis que des viveurs hardis ne craignaient pas de se mêler à la foule et de s’encanailler tout leur saoul. » Ainsi lancé, il illumine son chromo : « Quel fouillis de masques ! Ici des Romains coiffés d’une casquette ; là des bergères de Florian fumant la pipe ; puis des chevaliers Moyen Age se traînant le long des murs ; des marquis se roulant dans le ruisseau, des seigneurs Louis XV les vêtements couverts de vin et de boue, des troubadours ayant perdu leur coiffure, et au milieu de ce grouillement tumultueux des trognes rouges d’ouvriers en goguette, des bras nus, des faces hideuses, des voyous, des filous, des voleurs, tout cela criant, charriant, riant, jurant, se démenant, se poussant, se bousculant et formant le tableau le plus poignant et le plus mouvementé qui se puisse concevoir. »
D’autres citations seraient possibles, car elles ne manquent pas, mais n’apporteraient plus grand-chose au détail de la description. L’ajout qui suit du récit, rédigé en 1885, de Charles Virmaître* vaut pour mettre en relief ses derniers mots, tout à fait révélateurs du sentiment de réprobation voire de répulsion que les journalistes étaient moralement tenus d’inspirer au travers de leur reportage : « Les huppés, les rupins, arrivaient en voiture découverte, en longue file, bravant la pluie, le vent, la neige ou la grêle ; les hommes, la chemise fripée, la cravate de travers, le chapeau bossué en accordéon ; les femmes, décolletées, les épaule bleuies, grelottantes malgré leurs fourrures, les cheveux en désordre, le visage flétri sur lequel le rouge et le blanc creusaient des sillons livides. Ils se rendaient au Point du jour, à La Pèlerine et chez le père Desnoyers [sic]. » [12], chez le père Dénoyez. Le champagne remplaçait le vin bleu ; les truffes, les pommes de terre frites ; les soles normandes, les moules nature (l’huître du prolétaire), mais ce n’était pas plus propre pour cela. Si le langage différait, l’orgie était la même, aussi dégoûtante. »
Une fois le cortège formé à quelques pas au-dessus de l’octroi, au niveau du cabaret des Dénoyez, comme il vient plusieurs fois d’être dit, la procession pouvait s’ébranler. Après avoir franchi la barrière (voir les images 1 et 3), le cortège tonitruant entrait donc dans la capitale en enfilant l’étroite rue du Faubourg-du-Temple. Il dévalait la chaussée au milieu d’une foule de gens amassés sur les trottoirs, assaillis par les projections – venant des chars – de bonbons, de fleurs ou de poignées de farine ; le choix de l’envoi dépendait de la qualité du destinataire. Certaines des cibles se prenaient au jeu et, surenchérissant, renvoyaient au visage des masques des sachets de plâtre, des légumes, des œufs, voire de la boue ramassée à même le sol. Ceux qui, plus réservés ou moins avancés dans l’imprégnation alcoolique que les autres, choisissaient de ne pas participer au délire collectif se voyaient agonir de quolibets orduriers et faisaient se concentrer sur eux le tir des Silène narquois. Peuplés eux aussi, les fenêtres et les balcons des immeubles enserrant la rue étaient comme autant de loges de théâtre. L’excellent chroniqueur Alexandre Privat d’Anglemont* rapporte que les Parisiens des autres quartiers louaient parfois ces « baignoires » aux habitants plus d’un mois à l’avance. Créé en 1841 au Théâtre des Variétés, le vaudeville-ballet avec pantomime La Descente de la Courtille, du couple de spécialistes Théophile du Mersan (Marion) et Charles Désiré Dupeuty [13], livre là-dessus un intéressant témoignage. Dans son tableau final, la pièce met en scène les « engueulements » qui, dans le registre poissard cher au poète du siècle antérieur Vadé, s’échangeaient entre le peuple des croisées et la foule de la procession : entrepreneur de couverture en zinc, M. Jabulot a retenu un appartement de six baies afin d’y réunir une société d’amis ; l’un de ceux-ci, Jullien, aperçoit d’un balcon une personne qu’il reconnaît sous son masque, et de l’interpeller en ces termes : « Eh ! mame Ramachard / Te v’là dans un char / Attelle-toi-z-y plutôt / Ça fera un chameau ! » Tout un poème !

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Image 4. Les masques à mi-parcours dans la rue du Faubourg-du-Temple, vers 1845. Dessin et lithographie de Marie-Alexandre Alophe (Adolphe Menut). BNF Richelieu « Estampes », KD- 5B-Fol

Le défilé avançait lentement, marquant de nombreuses pauses devant les cafés ou les restaurants de l’artère – celui du Marseillais Olivari, par exemple, Le Bœuf provençal – et s’enflant de leur clientèle. A midi, au bout de quelque six heures de piétinement, il atteignait la rive gauche du canal Saint-Martin. A ce point, la gent aristocratique et tout le gratin du cortège s’en séparaient pour rallier les salons distingués du restaurant des Vendanges de Bourgogne (images 5 et 6) : « C’était là en effet que se réunissaient les viveurs élégants », écrit Larousse dans son Dictionnaire, citant à la suite le témoignage direct du vicomte de Beaumont-Vassy* : « Nous montâmes dans les salons, encombrés d’une foule généralement masquée et costumée, mais au milieu de laquelle apparaissaient pourtant quelques curieux en habits de ville. On faisait grand-bruit dans les cabinets et, dans les escaliers, il y avait un va-et-vient continu de gens du meilleur monde. La voiture de lord Seymour[13] arrêtée devant la porte, annonçait la présence de son noble propriétaire. J’entrevis deux jeunes pairs de France, le comte Germain, à cette époque l’un des plus élégants représentants de la jeunesse parisienne, et monsieur d’Alton-Shée, dont les débuts oratoires au Luxembourg donnaient tant d’espérances, et qui, un instant, en 1848, a voulu jouer un rôle républicain ; puis, soit insouciance, soit fatigue, a tout à coup disparu de la scène politique - pour n’y faire qu’une courte et inutile réapparition en 1869. M. Gilbert de Voisins, le mari de mademoiselle Taglioni, se trouvait là également avec un homme d’infiniment de verve et d’esprit, M. Romieu. » Le plus gros de la procession, après avoir traversé le pont-passerelle sur le canal Saint-Martin [14], se disloquait près de la fontaine aux lions de la place du Château-d’Eau (de la République de nos jours). Mais certains enragés, s’étant refait une santé chez le père Passoir ou bien au café Hainsselin, à l’entrée du faubourg, poursuivaient encore un temps la mascarade, soit sur le boulevard du Temple, soit sur le boulevard Saint-Martin, cela dépendait des années.


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Image 5. Gravure anonyme de l’image de la descente de la Courtille accompagnant un article (non signé lui aussi) de compte rendu dans « L’Illustration, journal universel » du 24 février 1844. On voit le cortège parvenu au bas de la côte du faubourg du Temple. A gauche, le portail, la cour et le bâtiment du restaurant « Aux Vendanges de Bourgogne ». BNF Gallica

Ascension du phénomène

Laissons à présent le registre du reportage pour ainsi dire « en direct » pour saisir notre phénomène dans la dimension de sa gestation historique, et entreprendre cela, c’est témoigner du prestige extraordinaire dont la Courtille, jadis, jouit dans le cœur des Parisiens. La consécration publique de la Descente a couronné en effet le sommet de la montée en gloire de cette terre à l’est de la capitale comme site de plaisir et de loisir. A la source du mouvement d’histoire, il y a la croissance des villes et une mutation des mœurs urbaines dont l’un des révélateurs fut, à compter de la fin du règne de Louis XIV, la promotion nouvelle au succès de ce type de cabaret champêtre qu’on ne tarderait plus à appeler guinguette. Maisons de bouteille, comme on disait dans les vieux temps, ces guinguettes l’étaient, certes, mais proposaient aussi aux clients des repas souvent gourmands et faisaient en général bal ; agrémentées de jardins voire d’un parc, avec des aires de jeux, lovées souvent dans des paysages bucoliques encore agrestes, elles se désignaient en outre tout naturellement comme but de marche aux simples promeneurs du dimanche. Dans les banlieues des métropoles françaises et principalement autour de Paris, elles commencèrent à pousser comme des champignons sous la Régence et ce dynamisme alla en s’accroissant pendant plus de cent vingt ans. Vers 1740, de véritables hameaux de guinguettes étaient formés au bout des faubourgs parisiens : au Petit-Montrouge, à Vaugirard, à la Glacière, aux Porcherons (chaussée d’Antin) et à la Petite-Pologne (secteur de notre gare saint-Lazare), à la Maison-Blanche (près de notre porte d’Italie), à la Nouvelle-France (faubourg Poissonnière)… Celui de la Courtille, au bord de la rue Saint-Maur, à la croisée de la rue du Faubourg-du-Temple, acquit aussitôt une renommée exceptionnelle grâce à l’établissement de Jean Ramponeau Le Tambour royal, appelé à devenir une légende [14] De tels lieux, courus tout le long de l’année, étaient naturellement propices à l’achèvement des festivités carnavalesques en chaude dignité bachique. D’ancienne date, on a donc descendu la Courtille au matin du jour des Cendres après y être grimpé au soir des cavalcades rituelles du mardi gras sur les nouvelles promenades de ceinture qu’on appellerait plus tard Grands Boulevards. A pied, à cheval, en calèche, on regagnait le centre de la capitale en formant des monômes, des pelotons, des mini-cortèges.
Le rendez-vous des fêtards rentrants fut d’abord fixé rue Saint-Maur, aux portes des cabarets de Ramponeau et de quelques maisons concurrentes : Au Petit Saint-Jean, le Château de Bellevue, A l’Image de Saint-Nicolas, le Château de Coq, etc., se succédant presque à touche-touche en bordure de chaussée. Passé l’an 1770, le point de rassemblement se déplaça plus haut dans la Courtille, à peu près au niveau où s’ouvre de nos jours la cour de la Grace-de-Dieu : 127 (129 maintenant), rue du Faubourg-du-Temple ; là se tenait la guinguette qui prit le relai de la locomotive alors essoufflée du Tambour royal : le Grand Saint-Martin, fleuron de la vaste famille Dénoyez, multipropriétaire dans tout le secteur. Pendant la Révolution et, plus encore, sous les régimes gouvernementaux qui suivirent dont l’Empire, ces Dénoyez, pères, frères, fils, neveux, cousins et alliés, étendirent leur empire cabaretier de l’autre côté de la barrière d’octroi et, à partir de 1807-1810, c’est à la nouvelle adresse du Grand Saint-Martin, au 10 actuel de notre rue de Belleville, que tendit à se faire le rendez-vous du mercredi premier de carême, dans la Courtille la plus haute. Dès cette époque, aucun élément ne manquait plus pour que naisse et se constitue l’évènement de la Descente ; pour que les embryons de cortèges qui s’égrenaient auparavant de manière informelle s’agrègent en un défilé un tant soit peu ordonné. Une manifestation officielle, en somme. Le poète de goguette [15] Emile Debraux la pressent presque quand, en 1823, dans son pot-pourri de carnaval intitulé Les Dieux à la Courtille, il écrit, faisant parler Jupiter : « De nos grandeurs nous sommes un peu las, / Et nous allons descendre à la Courtille, / Chez Dénoyez, faire le mardi gras. » C’était dans l’air ; l’agent de catalyse intervint finalement en 1824, si l’on en croit le journaliste déjà présenté Auguste Lagarde* [16]. « En 1822, avance-t-il, Antonio Franconi dirigeait un cirque équestre »[…] dans le local de l’ancien couvent des Capucines, à peu près à l’endroit où se trouve maintenant le bâtiment des Magasins réunis [17]. C’était la suite du cirque [de l’Anglais Philip] Astley, auquel il avait commencé par faire concurrence. Or, en ce temps-là, Antoine Franconi fonda le "souper du mardi gras" auquel prenaient part tous les artistes de sa troupe et qui avait lieu, après la représentation, au restaurant de L’Ile d’amour [18]. Le soir du mardi gras de l’année 1824, il prit fantaisie aux écuyers et aux écuyères du cirque Franconi de se rendre à L’Ile d’amour en cavalcade, costumés comme pour paraître devant le public, musique en tête. Tout le quartier du faubourg du Temple et de la rue de Belleville (elle s’appelait alors rue de Paris) furent mis en émoi par le passage de cet étrange et bruyant cortège.
« Après le souper vinrent les danses et on ne sortit de L’Ile d’amour qu’au lever de l’aurore. Lorsque la cavalcade, plus animée que jamais, reprit le chemin de Paris, le monde sortit à flots pressés des bals de la Courtille et une chose sans nom, avinée, poudreuse, titubante, encombra la chaussée et les trottoirs. Jugez de l’effet que dut produire l’arrivée inattendue de la cavalcade Franconi. Elle fut accueillie par un formidable concert de rires, de cris, de quolibets et 2 000 à 3 000 personnes couvertes d’oripeaux, et la plupart en état d’ivresse, la suivirent jusqu’en bas de la rue du Faubourg-du-Temple, échangeant avec elle toutes les apostrophes du catéchisme poissard. Ce fut la première journée de la "descente de la Courtille" (voir image 7). Les carnavaliers eurent tôt fait de reprendre la fantaisie des écuyers Franconi à leur compte. L’année d’après [1825, donc], les mêmes scènes se renouvelèrent, poursuit Lagarde, mais avec plus d’entrain et plus de vigueur encore. Puis des fiacres, des chars à bancs, des calèches et même des voitures de maître arrivant de tous les points de Paris apportèrent à la Courtille un nouvel élément de tohu-bohu et la mascarade Franconi, grossie par des équipages, prit des proportions gigantesques. » Ainsi de 1826 à 1829. En 1831, profitant des libéralités de circonstance consenties par Louis-Philippe pour inaugurer sa monarchie nouvelle du lendemain de la révolution de Juillet, la festivité mettait en place les ultimes éléments de son protocole : la Descente était instituée, devenant très vite un spectacle considérable. Honoré de Balzac n’exagère pas qui, dans La Fausse Maîtresse (1841), glisse cet avis : « Chacun sait que depuis 1830, le carnaval a pris à Paris un développement prodigieux qui le rend européen et bien autrement burlesque que le feu carnaval de Venise. » C’est de toute probabilité au fil des décennies 1830 et 1840 que le carnaval atteignit à Paris le pic de vitalité de toute son histoire, la Descente concourant beaucoup, de façon décisive même, à l’incandescence de son succès.
La manifestation divisait l’opinion ; pourtant, même les pires détracteurs qui parlaient avec dégoût de « dégorgement populacier », du « cloaque plébéien » de la Courtille, se déplaçaient pour voir, parce que c’était un rendez-vous paradoxalement mondain, où il fallait être sinon se montrer. Témoin direct, l’écrivain Alexandre Privat d’Anglemont* l’atteste : « Tout le monde disait : ‘’C’est infâme, c’est ignoble’’ ; mais le plus beau monde, les duchesses en dominos et les impures court-vêtues, dans leurs atours débraillés, les courtisanes en poissardes effrontées, et les bourgeoises en paysannes ou laitières suisses, s’empressaient, dès quatre heures du matin, de quitter les salons de l’Opéra, les bals de souscription, ceux des théâtres, et même, faut-il le dire, les bals officiels, pour y courir. » Ce Privat, un prince de la bohème du temps, était plutôt d’une bonne pâte mais entendez par contraste le haut-le-cœur d’Alfred de Musset : « Les voitures de masques défilaient pêle-mêle, entre deux longues haies d’hommes et de femmes hideux debout sur les trottoirs. Cette muraille de spectateurs sinistres avait, dans ses yeux rouges de vin, une haine de tigre. » (Confessions d’un enfant du siècle, 1836.) Son confrère et concurrent dandy Charles Baudelaire renchérit en fulmination quand il parle de l’ « odieuse descente de la Courtille où les poètes et les savants sont criblés de boue et de farine par de prosaïques polissons » (article « L’art est-il utile ? », dans le recueil de textes Sur les drames et romans honnêtes, 1857). Victor Hugo, écrivant en 1849 à Juliette Drouet, énonce quant à lui un jugement nuancé par la nostalgie amoureuse : « Tu as raison, ce jour-ci est aussi un doux et charmant anniversaire. Je n’oublierai jamais cette matinée où je sortis de chez toi, le cœur ébloui. Le jour naissait, il pleuvait averse, les Masques déguenillés et souillés de boue descendaient de la Courtille avec de grands cris et inondaient le Boulevard du Temple. Ils étaient ivres et moi aussi ; eux de vin, moi d’amour. A travers leurs hurlements, j’entendais un chant que j’avais dans le cœur. Je ne voyais pas tous ces spectres autour de moi, spectres de la joie morte, fantômes de l’orgie éteinte, je te voyais, toi douce ombre rayonnante dans la nuit, tes yeux, ton front, ta beauté, et ton sourire aussi enivrant que tes baisers. 0 matinée glaciale et pluvieuse dans le ciel, radieuse et ardent dans mon âme ! Souvenir ! » Les mauvais jugements sur la Descente, au reste, n’étaient pas seulement d’ordre moral et venant uniquement des coteries distinguées de la société ; une critique plus politique se profilait aussi parfois, par exemple sous la plume de Louis Huart, collaborateur au journal satirique Le Charivari : « Cette fameuse cérémonie est encore une de ces traditions inventées par la police impériale pour occuper les badauds de tous les régimes. » (Paris au bal, 1845, chapitre XII.) [18] La même accusation faite au Pouvoir d’instrumentaliser le carnaval, les cercles militants ouvriers et socialistes, alors à leur aube, la formulaient d’une voix encore plus nette : « La police ne faisait rien pour prévenir le débordement de ces orgies au milieu de Paris. Mais, on le sait, rabaisser l’esprit du peuple, le dégrader, l’avilir a toujours été pour les gouvernements monarchiques le moyen qui leur a suffi pour perpétuer leur domination et leur empire [19]. » L’auteur de ces paroles, Martin Nadaud, travaillait comme maçon, en mars 1832, à un réagencement des bâtiments du Grand Saint-Martin (Dénoyez) et, juché sur son échafaudage, avait été un témoin placé en première loge au-dessus du point de départ de la Descente.

Les ondes du prestige

Sous le crayon des maîtres dessinateurs

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Image X. Paul Gavarni, « descendeurs de Courtille » bien fatigués. Dessin pour le livre « Physiologie du débardeur* », de Maurice Alhoy, 1842.

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Image 9. Le spectre de la Descente vu par Honoré Daumier en 1855. Dessin paru dans le « Charivari » du 24 février de ladite année. BNF Gallica.

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Dessin de 1859 de Gustave Doré pour le livre d’Emile Labédollière Le Nouveau Paris.

Echos de théâtre
Les auteurs de théâtre, les directeurs de salles dramatiques, s’emparèrent naturellement du thème. Les deux images suivantes en donnent le témoignage :

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Lithographie de Roze. Second tableau du vaudeville-ballet « La Descente de la Courtille », de Dumersan et Dupeuty, 1841 (voir la note 11). Initialement publiée dans « Le Monde dramatique ». © BNF Bibliothèque-musée de l’Opéra, cote IFN-8437266

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Image 12. Dessiné par J. Worms, le 18e tableau de la revue de Théodore Cogniard et Claiville « Sans queue ni tête » (1859) : "Une autre descente aux enfers" ! BNF Gallica. Une dizaine d’années plus tôt, Ernest Bourget (livret) et Joseph Vimeux (musique) avaient écrit une œuvrette intitulée « Fifi chez Desnoyers [sic] ou la Descente de la Courtille ».

En musique

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Image 11. Partition musicale d’un quadrille « La Descente de la Courtille, le mardi gras aux enfers », 1844. © Gallica

Le déclin

En 1860, le territoire communal de Belleville, avec son quartier de la haute Courtille, était annexé à Paris. L’évènement a pratiquement coïncidé avec l’arrêt de la Descente dont l’essoufflement, du reste, était sensible depuis plusieurs années. On peut même dire que les prémices du déclin remontent à l’époque autour de 1848. Pourquoi ce déclin ? Des raisons très simples à la base : l’évidence de l’usure de l’attrait du rituel carnavalesque à force de répétition, le changement des modes. Plus lourdement, des données très matérielles intervinrent : le fait que la vieille Courtille rendait l’âme. Tout simplement, l’avancée de l’urbanisme vers le centre historique de la commune de Belleville avait avalé le paysage encore en partie rural qui fit longtemps le charme de cette contrée de l’Est parisien à mi-pente de colline, son appas bucolique. Au plan économique, cette mutation eut directement une incidence toute négative, la privation du privilège de boire et manger moins cher dans les cabarets des produits de bouche avant qu’ils ne franchissent les barrières d’octroi et soient taxés. En 1847, ces dernières furent en effet reportées au niveau des fortifications militaires qu’Adolphe Thiers, cela a déjà été dit plus haut, venait de faire construire tout au bout de la première ceinture des banlieues de la capitale dont Belleville faisait alors partie.
Au milieu de la décennie 1850, les « brèves » par lesquelles les journaux rendent compte de la Descente marquent régulièrement sa baisse de forme. Exemple de chronique de la mort annoncée, ce drame théâtral à succès écrit en 1857 par MM. Crisafulli et Devicque, Les Deux Faubouriens (créé au Cirque olympique) : une grande partie de l’acte III déroule son action sur la piste de danse du Bal Favié – salle éminemment bellevilloise, grande rivale du « Dénoyez », voir note 9 – où fait précisément irruption, à la scène 4, une bande de masques. Un vieux de la vieille Descente les apostrophe ainsi : « Aujourd’hui, vous ne faites plus le carnaval, vous vous embêtez en costume, voilà tout. » (Voir image XX.) La déploration de l’imminence du décès est inscrite en mai 1859 dans la revue Souvenirs de Belleville que proposent au Théâtre de Belleville [18] Alexandre Flan et Emile Delteil : la Descente fait partie des huit tableaux qui découpent la pièce proposée en tournant des pages emblématiques de l’histoire de la localité appelée à perdre son indépendance et à former en partie nos 19e et 20e arrondissements. La fin de la Descente, c’est aussi la clôture de l’époque de gloire de la Courtille.


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Couverture du texte d’une pièce de théâtre dont une partie de l’action se déroule au "Bal Favié", à Belleville. L’illustrateur en figure le décor derrière les personnages. L’établissement, renommé, était lui aussi un point de départ de la Descente.


Lieux et protagonistes vedettes :
les « Vendanges de Bourgogne »,…

On l’a montré, le cortège de la Descente s’étirait entre le Grand Saint-Martin et les Vendanges de Bourgogne. Le premier établissement, restaurant et guinguette à la fois, est généralement si bien présenté dans les écrits retraçant l’histoire de Belleville [dont ceux désignés en note 14] que quelques mots suffiront ici. Le carnaval a amplifié de façon considérable la gloire qui était la sienne. Pour illustrer l’ambiance qui y régnait aux heures brûlantes du mardi gras, redonnons un moment la parole à Auguste Luchet*  : « Dans le salon du premier étage, au milieu d’un double encadrement de huit rangées de tables encombrées de buveurs ivres, malades ou endormis, debout, assis ou couchés, un carré long, ceint d’une balustrade en bois, surmonté d’un orchestre, attira d’abord mon attention. Une quarantaine de masques y dansaient au son d’une musique sauvage, toute de cuivre […]  : la chahut. » Ce sont des scènes excessives de ce genre qui firent dire à maints chroniqueurs bien-pensants que la guinguette des Dénoyez était un « cloaque populacier ».

Le restaurant-bal des Vendanges de Bourgogne, lui, bien que connu des historiens de l’Est parisien, n’a pas bénéficié d’une mise en lumière comparable ; son rôle dans les festivités carnavalesques de la Courtille a peu été dit en tout cas. C’était une adresse plutôt chic. A l’angle du quai de Jemmapes, exactement au 29 de la rue du Faubourg-du-Temple, l’établissement formait une sorte d’excroissance naturelle des cafés huppés des Grands Boulevards. Le prolifique romancier populaire Paul de Kock*, qui a connu ce restaurant peu après son ouverture par un certain Legrand, l’évoque ainsi dans ses Mémoires : « Il existait alors [en 1811], faubourg du Temple, à gauche en montant par le boulevard, à la hauteur de l’endroit où l’on croisa plus tard le canal Saint-Martin [retour à la note 11), un petit restaurant appelé les Vendanges de Bourgogne, destiné à devenir, sous ce même nom, une des maisons les plus achalandées de Paris, celle où se célébraient le plus de repas de corps et de noces bourgeoises. » On servait aux beaux jours dans un jardin, précise encore l’écrivain. Ultérieurement, Legrand passa le relais à Charlier, lequel agrandit, sans jeu de mots, les locaux et accrut la renommée gastronomique de la table. En 1826, rapporte Auguste Luchet*, les vastes salons des Vendanges accueillirent un banquet de 700 oppositionnels au gouvernement du roi Charles X, manifestation qui passe pour l’un des préludes de la révolution de juillet 1830. Alexandre Dumas consacre quant à lui une partie d’un chapitre de ses Mémoires* au compte rendu d’un banquet républicain tenu là le 9 mai 1831, où 200 personnes se rendirent (dont Raspail, Etienne Arago, les journalistes politiques Armand Marrast et Raymond Fontan, le mathématicien Évariste Galois et Dumas en personne) : « Il eût été difficile, s’exclame l’auteur des Trois Mousquetaires, de trouver dans tout Paris des convives plus hostiles au gouvernement que ne l’étaient ceux qui se trouvèrent réunis, à 5 heures de l’après-midi, dans une longue salle du rez-de-chaussée sur le jardin. » On y porta différents toasts ; celui de Dumas fut : « A l’art ! Puissent la plume et le pinceau concourir aussi efficacement que le fusil et l’épée à cette régénération sociale à laquelle nous avons voué notre vie, et pour laquelle nous sommes prêts à mourir. » En effet, les gens des arts et des lettres – surtout ceux qui affichaient des convictions antimonarchistes – affectionnaient particulièrement l’endroit. Parmi eux, George Sand. Dans Histoire de ma vie, la « bonne dame de Rohant » relate un dîner organisé par une société de Berrichons où, de façon impromptue, fut invité l’illustre mime Jean-Gaspard, dit Baptiste, Deburau [20]. Un convive alla intercepter l’« homme blanc » à l’issue de sa représentation au Théâtre des funambules, peu distant.


Chicard…

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Image 13. Chicard, maître de danse. Dessin d’Albert Robida pour « Le XXe siècle », 1888. © Gallica

En 1843, le succès du traiteur Charlier battait son plein. Pourtant, les Vendanges fermèrent cette année-là leurs portes. Sans doute le bâtiment bas qui les abritait fut-il alors frappé d’expropriation car, trois ans plus tard, s’éleva à sa place et celle d’autres vieilles maisons anciennes de l’entour un bloc d’immeubles de six étages avec cours : ce sont ceux que nous voyons encore de nos jours [21]. Le surcroît de vogue que connut le restaurant du faubourg du Temple dans les derniers moments de son activité était dû à l’arrivée en ses salons d’un organisateur de bal très en verve : Chicard (on parlait des bals Chicard). Pendant six ans, cet homme, qui s’appelait réellement Alexandre Lévêque à l’état civil et exerçait ordinairement à la ville le métier de marchand de cuir en gros, fit fonctionner aux Vendanges une formule de soirée assez exceptionnelle dans tout Paris. « On rencontrait au bal Chicard [celui des Vendanges), écrit le chroniqueur Privat d’Anglemont*, le plus incroyable pêle-mêle de nuances sociales, des têtes impossibles à accoupler ensemble, des contrastes déguisés et inexplicables. » Pour le prix d’entrée relativement modique de 10 francs, le client – de l’homme politique haut placé à l’étudiant bohème – soupait puis dansait. Les choses, décrit d’Anglemont, s’ordonnaient ainsi : après le repas venait le récital de chansons des poètes liés à la maison, lequel donnait volontiers dans le registre grivois. Pendant le tour de chant des troubadours de goguette, les danseurs et danseuses venaient progressivement occuper la piste et, quand les carrés de quadrilles étaient formés, Chicard, d’un clin d’œil, donnait l’ordre à ses trois acolytes habituels [22] de baisser la lumière des lustres et, à l’orchestre, celui de lancer la musique. « Et quel orchestre ! s’exclame Privat  : quatre grosses caisses, trois cymbales, douze cornets à pistons, six violons et une cloche », bref, de quoi déclencher un tonnerre propre à couvrir tous les autres bruits ambiants. Alors commençait le galop Chicard, une forme accélérée et exacerbée de chahut, une folle gesticulation, échevelée, qui mettait très vite les danseurs en transe dans la sueur.


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Images 14-16. Chicard, Balochard et Pétrin croqués par l’ami Gavarni vers 1842. © Gallica


Tout le long de l’année, le tumulte de telles exhibitions, aux Vendanges ou dans les autres établissements que M. Lévêque enflammait [23], résonnait dans la chronique parisienne et ses échos débordaient les murs de la capitale : « Lorsqu’on prononçait ce seul nom – Chicard –, en province, les jeunes fille se signaient », écrit l’illustre dessinateur Paul Gavarni dans sa série du Bal Chicard (images 14-16). Le maître de cérémonie de ces fêtes est représenté dans un vaudeville à succès de 1841, Un bal aux « Vendanges de Bourgogne » [24], authentique publicité pour l’établissement du sieur Charlier. L’acte II se déroule sous les lustres du salon du restaurant reconstitué sur scène, décoré d’une statue en bois portant un gros verre de couleur. Les personnages de l’action dramatique dansent le quadrille à la scène 1 et la dernière met en pied Chicard. Cela chante en même temps et, au refrain, on entend le chœur immortel suivant : « Oui, ce monde est un grand bal / Où chacun s’pousse / Et s’trémousse / Chacun cherche à faire sa mousse / En dansant tant bien que mal. » Comme on l’imagine, la frénésie s’accentuait encore aux Vendanges pendant les heures fiévreuses du carnaval.


et Milord l‘Arsouille

Chicard, c’est clair, a été le véritable chef de défilé aux plus belles années de la Descente. Dans son travestissement habituel : un costume militaire loufoque avec casque à plumet, grosse culotte et bottillons, il apparaît dans la plupart des dessins faits de la manifestation carnavalesque, dressé sur un attelage, les bras le plus souvent levés en V (revoir les images 1, 3, 5 et 12). Insister sur ce point, c’est corriger la part de la légende qui fait volontiers de Milord l’Arsouille la plus remarquable figure des défilés de la Courtille. En vérité, sa participation fut limitée à quelques éditions du début des années 1830. La pesanteur de la légende jusqu’à nos jours est cependant telle que nous ne pensons pas déplacé d’opérer un petit dégonflage de baudruche.
Tout d’abord, et on l’a déjà dit, ce milord a été confondu avec lord Seymour [25]. Les deux hommes se firent en leur temps (les années 1820-1840) remarquer par leurs extravagances mais ne jouaient pas dans la même cour bien qu’ils se soient effectivement croisés [26]. Henry Seymour était un authentique aristocrate, rejeton d’une prestigieuse lignée anglaise remontant au XVe siècle. Il promenait un dandysme haut de gamme dans les salons des plus luxueux cafés des Grands Boulevards ou sur les champs de courses hippiques (dont il a lancé la vogue en France), s’y livrant moins à des excentricités qu’à des gestes publics ostentatoires. L’Arsouille, lui, frimait ses quartiers de noblesse, étant surtout un parvenu. Il s’appelait en vrai Charles de la Battut. Né en 1806 d’une Française émigrée outre-Manche et d’un pharmacien anglais argenté, le petit Charles ne put être reconnu par son père. Celui-ci paya alors un petit hobereau breton sans préjugés et fortune, monsieur de la Battut, pour qu’il le fasse à sa place. Médiocre élève à l’étude scolaire, « gamin monté en graine », le futur l’Arsouille traîna dans l’ignorance, la paresse et le désœuvrement jusqu’à ce que son père biologique, mourant, se souvînt de lui, relate Henri d’Alméras*. Avant 1832, à Paris, on le vit mener une vie de frasques minables, se battre comme un chiffonnier dans les bouges des barrières et autres lieux de débauche où il aimait à s’encanailler – le sobriquet l’Arsouille vient de là [27]. La fortune qui, léguée par son père, lui tomba dessus à l’âge de 26 ans – 100 000 livres sterling, avance le docteur Chuche*, emblématique historien bellevillois–, vint à point pour réparer des frustrations, car le bâtard ambitionnait de se faire un nom. Ses goûts de m’as-tu-vu acquirent alors de nouvelles dimensions : il loua des salles de concert pour y donner des bals tapageurs, organisa des chasses à courre fantasques, rapporte Maxime du Camp, étala sa vanité dans les restaurants en vogue. Les trois jours gras de la fin du carnaval, il « cavalcadait » sur les boulevards entre le Château-d’Eau (place de la République de nos jours) et la Madeleine à bord d’une belle calèche chargée de femmes aux parures voyantes et de musiciens de fanfare bruyants. C’est très certainement lui que le peintre Eugène Lami représente au centre d’une toile de 1834 costumé en bon roi Henri IV. Voyez-le, en blanc, debout au fond de la voiture :


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Image 17. Peinte par Eugène Lami, une scène de carnaval place de la Concorde. Aux côtés de l’Arsouille, l’artiste a sans doute figuré le prince russe et célèbre gourmet Anatole Demidoff. © Musée Carnavalet.


Le dandysme de milord l’Arsouille, particulièrement affiché au travers de sa participation à la procession « populacière » de la Courtille, épousait des contours assez méprisables. Cela est déjà suggéré dans le récit de Luchet* que nous avons cité au sein du chapitre « Le film de l’événement » et fait nettement saillie sous la plume d’Émile de Labédollière* dans son Nouveau Paris : « Debout dans sa luxueuse calèche, écrit cet auteur, Milord l’Arsouille, en redingote noire et pantalon bleu ciel, le chapeau sur l’oreille, lançait aux spectateurs des quolibets, parfois des pièces de monnaie. […] Chaque année, le séjour de Milord l’Arsouille à la Courtille lui fournissait l’occasion de nouvelles et coûteuses excentricités : de la fenêtre du cabaret [celui de Dénoyez], il bombardait les passants de volailles. Il lançait des pièces d’or passées dans l’huile bouillante pour s’amuser de voir se brûler ceux qui les ramassaient. Il était dans la jubilation, il riait à se tordre. » Pas très sympathique, le lascar, vrai. Il renouvelait ses facéties aux Vendanges de Bourgogne où, entre deux plats, relate encore Labédollière, il arrosait de champagne les carnavaliers par les fenêtres de l’établissement. Pour ne pas être en retrait, ses compagnons de ripaille jetaient à leur tour aux masques des écailles d’huîtres, les restes de leurs assiettes et, finalement, les assaillis répliquant, les assiettes elles-mêmes, les verres ainsi que d’autres pièces du service de table. Le tenancier du restaurant, Charlier, ne se formalisait pas outre mesure de cette casse car le dandy voyou le dédommageait toujours largement.


Splendeur de l’imaginaire

L’arrêt de la Descente fut certainement vécu comme un soulagement par nombre de distingués esprits du temps. Par exemple Alfred de Musset qui, dans ses Confessions d’un enfant du siècle, a commis ces lignes : « Les voitures de masques défilaient pêle-mêle, entre deux longues haies d’hommes et de femmes hideux debout sur les trottoirs. Cette muraille de spectateurs sinistres avait, dans ses yeux rouges de vin, une haine de tigre. » [28] Son confrère en poésie et dandysme Charles Baudelaire n’est guère en retrait de réprobation quand il parle de l’ « odieuse descente de la Courtille où les poètes et les savants sont criblés de boue et de farine par de prosaïques polissons » (article « L’art est-il utile ? », dans le recueil de textes Sur les drames et romans honnêtes,1857).

Victor Hugo, écrivant en 1849 à Juliette Drouet, énonce quant à lui un jugement nuancé par la nostalgie amoureuse : « Tu as raison, ce jour-ci est aussi un doux et charmant anniversaire. Je n’oublierai jamais cette matinée où je sortis de chez toi, le cœur ébloui. Le jour naissait, il pleuvait averse, les Masques déguenillés et souillés de boue descendaient de la Courtille avec de grands cris et inondaient le Boulevard du Temple. Ils étaient ivres et moi aussi ; eux de vin, moi d’amour. A travers leurs hurlements, j’entendais un chant que j’avais dans le cœur. Je ne voyais pas tous ces spectres autour de moi, spectres de la joie morte, fantômes de l’orgie éteinte, je te voyais, toi douce ombre rayonnante dans la nuit, tes yeux, ton front, ta beauté, et ton sourire aussi enivrant que tes baisers. 0 matinée glaciale et pluvieuse dans le ciel, radieuse et ardent dans mon âme ! Souvenir ! » La condamnation s’exprimait aussi dans le public populaire et d’une façon particulière, plus politique que morale, dans les cercles ouvriers socialistes, où l’on regardait la Descente comme une entreprise sciemment conduite par le Pouvoir afin d’abêtir et de dégrader le peuple laborieux. Maçon travaillant à la réfection du Grand Saint-Martin (Dénoyez) en mars 1832, Martin Nadaud fut un témoin placé en première loge au-dessus du défilé grotesque. Plus tard, devenu conseiller municipal de Paris (2e arrondissement), député radical et préfet de la Creuse sous la IIIe République, il en rendra un compte désolé dans Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon(1895, réédité plusieurs fois). Autour de 1866, Pierre Larousse* prononce dans son Grand Dictionnaire la sentence appelée à devenir officielle pour la postérité : « Ce n’est plus pour nous qu’une tradition, pour quelques-uns, c’est un souvenir. Nous ne regrettons pas cette bacchanale, qui était plus ordurière que joyeuse, et nous nous féliciterions même de sa disparition, s’il fallait y voir l’indice d’une réelle amélioration des mœurs. »


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Image 18. Carte postale publicitaire d’un spectacle de 1900 à l’écho de la Descente. © Gallica



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Image 19. Photo de collection de Magritte : ceci est bien « la descente de la Courtille ». © Centro cultural Borges, Buenos Aires


Tradition, souvenir ou légende, la descente de la Courtille n’en a pas moins continué, longtemps, à alimenter l’imaginaire parisien. La Descente comme allégorie de Paris, en quelque sorte. Né en 1850, le provincial Guy de Maupassant n’a pas été un spectateur du phénomène mais en a entendu parler avec chaleur et l’évoque dans une de ses chroniques de 1882 pour le journal Gil Blas sous le titre de rubrique désenchanté de « Fini de rire ». La même année et au même endroit, Jules Vallès, l’ancien bachelier – parfois en goguette – du Quartier latin de 1851, brossant les vues de ce qui prendrait après sa mort le titre de Tableau de Paris, se rappelle l’aristocrate facétieux et se demande ce « qu’est devenu lord Seymour, l’Arsouille qui boxait contre les voyous et s’encanaillait à la descente de la Courtille ? ». La mémoire vive de celle-ci persistait encore à la toute fin du XIXe siècle : l’illustre cabaret montmartrois Le Chat noir en fait ainsi le thème de l’une de ses revues en janvier 1896. Beaucoup plus tardifs, trois témoignages singuliers attestent l’ancrage de la fameuse mascarade dans les fantasmes collectifs. Citons tout d’abord, tirée des archives de René Magritte, cette photographie ô combien surréaliste de 1928 et intitulée La Descente de la Courtille : on voit, en compagnie d’une femme, deux hommes en pardessus et chapeau essayant, dirait-on, de desceller (« descendre » ? ) une grille enclosant la cour d’un bas immeuble peut-être situé à Belleville [29]. Quasi contemporain du précédent, encore un témoignage de la persistance de la mémoire dans la bouche du grand dialoguiste de cinéma Henri Jeanson ; commentant pour Le Canard enchaîné l’interprétation du rôle de Ponce Pilate que réalise Jean Gabin dans le Golgotha de Julien Duvivier (1935), il lâche : « Ce n’est pas du Golgotha qu’il descend, lui, mais de la Courtille ! » Enfin, l’auteur de littérature policière très contemporain – et bellevillois, soit dit en passant – Serge Quadruppani utilise, en 1999, l’image détournée de la Descente dans le titre de l’une de ses meilleures nouvelles, La Montée de la Courtille (éd. Paris, « Rive noire »).

Restons sur la touche de la surprise pour mieux conclure. On ne sait pas assez, en effet, qu’une œuvre de Richard Wagner, la WWV 65, s’intitule Descendons gaiement la Courtille. C’est un chœur mixte sur des paroles en français. Que pouvait bien avoir à faire le grand compositeur allemand du mythologique Ring des Nibelungen sur ce thème on ne peut plus trivial et parisien ? se demande-t-on. Eh bien, il s’agit d’une commande passée au musicien dans sa jeunesse, alors qu’il menait une vie de bohème à Paris, en 1841. Très précisément, la composition était prévue pour la pantomime finale de ce vaudeville de Dumersan et Dupeuty dont il a été parlé plus haut. Wagner exécuta consciencieusement la commande mais le chœur qu’il livra était, à ce qu’il paraît, si peu facile à chanter qu’on n’en joua finalement que la musique en représentation. Cette œuvre rare, demeurée non gravée pendant plus de cent ans, peut aujourd’hui s’entendre. Elle sonne comme de l’Offenbach !

- Écoutez voir plutôt à : Richard Wagner - Descendons gaiement la courtille, WWV65

Maxime Braquet - Avril 2016

Toute utilisation en dehors du cadre privé ou scolaire doit faire l’objet d’une demande auprès de l’association la Ville des Gens : info chez des-gens.net ou de M. Braquet : bramax2013 chez hotmail.fr


Bibliographie

Les livres listés ci-après ne sont généralement lisibles qu’en grandes bibliothèques.
- Les Rues de Paris, ancien et moderne : origines, histoire, monuments, costumes, mœurs, chronique et traditions, ouvrage collectif sous la direction de Louis Lurine, éd. Kugelman, 1844.
- Henri d’Alméras, La Vie parisienne sous Louis-Philippe, éd. originelle autour de 1859, ultérieure chez Albin Michel. A lire particulièrement pour Mylord l’Arsouille.
- Vicomte de Beaumont-Vassy, Les Salons de Paris et la société parisienne sous Louis-Philippe Ier, éd. F. Satorius, 1866.
- Docteur Chuche, Paris d’autrefois, la Courtille, éd. Imprimerie toulousaine, 1932. Certaines bibliothèques municipales de l’Est parisien. A lire particulièrement pour Mylord l’Arsouille.
- Alexandre Dumas, Mémoires (1833-1846), multiples éditions dont Robert Laffont, « Bouquins », 2002.
- Paul de Kock, Mémoires, éd. E. Dentu, 1877. Texte intégral téléchargeable à partir de Gallica.
- Émile de Labédollière, Le Nouveau Paris, éd. Barba, 1860.
- Auguste Lagarde, « Bals disparus de Paris », article sorti en feuilleton dans le quotidien socialiste L’Égalité entre mars et mai 1891. Comme beaucoup d’auteurs qui, écrivant après 1880 sur ce sujet, n’en ont généralement pas été des témoins directs, Lagarde « pompe » certains éléments d’information dans l’article de Pierre Larousse pour son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle.
- Auguste Luchet, « La descente de la Courtille en 1833 », dans Le Livre des 101, textes réunis sous la direction de M. de Peyronne, éd. Ladvocat, 1833.
- Alexandre Privat d’Anglemont, Paris anecdote, éd. P. Jannet, 1854. A lire spécialement pour les Vendanges de Bourgogne et Chicard.
- Charles Virmaître, Paris oublié, éd. E. Dentu, 1885.
- André Warnod, « La descente de la Courtille en 1922 », dans La Renaissance du 25 février 1922.

Ne pas négliger de lire, sur le Net, l’article Wikipédia consacré à la Descente ; il est lui aussi richement documenté.



Pour revenir à l’endroit où vous lisiez le texte, cliquez sur le numéro de la note de bas de page.

[1Célestin François Nanteuil-Lebœuf (1813-1873), trop volontiers classé au rangs des petits maîtres romantiques, fut un élève de Charles Gleyre et de Jean-Auguste Ingres. L’image du tableau, de grandes dimensions, dont nous parlons est souvent reproduite en réduction dans les ouvrages consacrés au Paris du XIXe siècle et presque tout le temps dans les livres voués à Belleville. On en savoure mieux les qualités à échelle normale, donc à Carnavalet.

[2Son territoire, rappelons-le, sera annexé à Paris en 1860.

[3Au-delà de 1945, une seule manifestation carnavalesque se perpétua, le défilé multiséculaire du Bœuf gras. A son tour, elle entra peu à peu en désuétude, changea de caractère puis mourut. Notons toutefois que, depuis une vingtaine d’années, des associations de quartier tentent de redonner vie au carnaval à Paris. Tout en souhaitant la réussite de ces initiatives très sympathique, plus ou moins parrainées par les municipalités, il faut observer qu’elles sont pour le moment locales et non coordonnées.

[4Rappelons tout de même la pratique de la mi-carême : une suspension d’un jour du jeûne. Des mascarades défilaient aussi pour l’occasion mais moins extravagantes.

[5Dans tout ce chapitre riche en longues citations d’auteurs, des lieux précis et des personnages tels les Dénoyez sont nommés qui seront présentés plus loin dans l’article.

[6Octroi : à cet endroit, comme tout autour du Paris d’alors sur les grands axes de circulation, un service de douane percevait le montant des taxes qui frappaient l’entrée des marchandises dans la capitale. L’octroi, reporté en 1847 au niveau des fortifications militaires de Thiers, au long de nos « boulevards des maréchaux », a été supprimé en 1943.

[7N’en déplaise au chauvinisme bellevillois, la Descente était un phénomène avant tout parisien. Une bonne partie de la population locale, celle composée de résidents issus des classes sociales moyennes, n’affectionnait guère, d’ailleurs, cette turbulence.

[8Qu’est-ce qu’une « courtille » ? C’est un vieux vocable du français rural. Il désigne un domaine de jardins (courtils) clos voués à la culture maraîchère, activité agricole qui représenta de fait, avant le XIXe siècle, la vocation par excellence du pays au bas de la côte bellevilloise vers Paris. Des Courtilles, il y en a eu un peu partout en région parisienne (et il en demeure aujourd’hui encore, aux confins d’Asnières et de Gennevilliers, par exemple, ou bien à Saint-Denis) ; c’est pourquoi les cartographes précisaient souvent « de Belleville » en ce qui concerne celle qui nous intéresse ici.

[9L’année précédente, cela avait été pire : dans l’insouciance complète, les Parisiens se laissèrent aller aux griseries carnavalesques alors que leur ville couvait déjà une épouvantable épidémie de choléra-morbus qui, bientôt, ferait des centaines de morts.

[10Cette maison de boisson, qui sera présentée plus loin dans l’article, était le principal point de regroupement des « descendeurs »

[11Ce chiffre, colossal, trahit manifestement la coquille typographique. En enlevant un zéro, l’on approche sans doute davantage la réalité et, même ainsi, c’était une affluence énorme pour l’époque.

[12C’étaient, avec encore le Bœuf rouge, le Château de Coq, le Bal Favié (à partir de 1830) et La Vielleuse, d’autres points de rendez-vous des masques avant le démarrage du défilé.

[13Texte à la BNF : site Arsenal, THN-6791 ; site Richelieu « Arts du spectacle », 8-REC-112 (4, 6).

[14Lire, de Michelle Viderman, l’ouvrage de référence Jean Ramponeau, Parisien de Vignol, éd. L’Harmattan, 1998.

[15Goguettes, compagnies de poètes chantants, réunissant des ouvriers d’humeur frondeuse et plutôt républicaine dans la France de la restauration monarchique entre 1815 et 1848. On pourra lire à ce propos notre texte Ménilmontant en goguettes. A l’aube du mouvement ouvrier, bulletin n° 38 — dernier trimestre 2007 – de l’Association d’histoire et d’archéologie du 20e arrondissement.

[16Et pourquoi douterait-on à priori de son information, même s’il eût été préférable qu’il en indiquât la source car, c’est clair, il n’a pu être le témoin direct, oculaire, des faits qu’il rapporte.

[17Les Magasins réunis fonctionnaient encore il y a une vingtaine d’années. Aujourd’hui, leur bâtiment est divisé entre plusieurs sociétés commerciales. Parmi elles, un grand hôtel Crowne Plaza occupe à peu près l’emplacement du Cirque olympique.

[18Restaurant en effet plus que cabaret, cet établissement prisé d’une clientèle plutôt chic était situé au cœur du village historique de Belleville et faisait face à la vieille église Saint-Jean-Baptiste.

[19Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon, éd. A. Doubeix, 1895. Multiples rééditions. Typique de ces paysans pauvres du Limousin qui, se faisant maçon, « montaient » pour six-neuf mois à Paris afin de travailler, notamment, à la construction des gares, l’ouvrier Nadaud, occasionnellement écrivain, développa une carrière politique. Il l’acheva, après la Commune, comme conseiller municipal de Paris pour le 20e arrondissement – où il a de nos jours une place et un lycée professionnel à son nom – puis préfet de la Creuse.

[20Sur le site Internet même où nous sommes, l’artiste qu’incarna au cinéma Jean-Louis Barrault est largement présenté dans l’article « La baston tragique du mime Deburau ». Baptiste et sa famille habitaient dans l’immeuble formant l’angle de la rue du Faubourg-du-Temple avec le segment du quai de Valmy rebaptisé en 1906 boulevard Jules-Ferry. Encore debout de nos jours, il s’élevait, à l’époque du mime, presque en face des Vendanges de Bourgogne

[21Le rez-de-chaussée du nouveau 29, rue du Faubourg-du-Temple ne fut cependant pas perdu pour la restauration car, remplaçant Charlier dans les murs neufs, le chef Soulier s’y installa (après 1855), nous informe Privat d’Anglemont*. Il connut à son tour une « bonne renommée dans tout le quartier pour ses escargots à la bourguignonne ». Bien plus tard, vers 1900, s’ouvrit au même endroit un café, La Capitale, qui demeurera longtemps une institution bistrotière locale. Alphonse Boudard l’a fréquenté : «  La Capitale était un rade que j’aimais bien, avec son juke-box et sa moleskine un peu crasseuse, écrit-il dans l’un de ses derniers livres. […] Marcel est retourné dans le coin de son enfance un jour. Il a eu la surprise : La Capitale avait changé de nom. Les Délices du Bosphore, ça s’appelait ou quelque chose comme ça [en réalité : La Capitale des Balkans]. On précisait les spécialités : couscous, merguez [en fait kébab, cacik, köftés, etc.)]. Et puis ça a rechangé. Maintenant, à la minute précise que je vous écris, c’est un couic-bouffe…, un souite-hamburgère [un macdo, quoi]. »

[22Ils avaient pour sobriquets Balochard, le Sauvage civilisé, et Pétrin. Avec Balochard, Chicard a écrit en 1841 une Physiologie des bals de Paris (éd. Desloges) où l’on lit ce cri du cœur : « O danse de la Courtille, que tu me plais. Comme ta robe est gentiment retroussée. » Balochard, habillé en bourgeron et pantalon de grosse cavalerie, se donnait le type de l’ouvrier grande gueule et spirituel. Pétrin, comme son nom l’indique, jouait au boulanger, avec un large tablier et des mules de paille (selon Charles Marchal, Physiologie du chicard, 1842).

[23Chicard fera, dans les années 1846-1848, les belles heures du grand bal public Mabille, sur les Champs-Elysées, où, dit-on, il aura des assistantes célèbres en la double personne des courtisanes Céleste Mogador et reine Pomaré.

[24Œuvre de Louis Couailhac et Benjamin Antier créée au mois de février 1841 au Théâtre Saint-Antoine. Amusons-nous un peu en rappelant que ces auteurs sont justement ceux que Jacques Prévert fait tourner en ridicule par Frédérick Lemaître dans son scénario des Enfants du paradis. Le texte de la pièce se peut lire à la BNF Richelieu « Arts du spectacle », 4-ICO THE 3770.

[25L’écrivain Maxime du Camp démontait déjà très bien la méprise dans Les Convulsions de Paris (1881).

[26Ces hommes, rapportent d’Alméras* et du Camp (voir note précédente), n’apprécièrent pas mieux l’un que l’autre que la rumeur les confonde. Ils cherchèrent à dissiper l ‘équivoque mais sans réussite. Victor Hugo évoque les extravagances de lord Seymour dans Les Misérables.

[27Certains chroniqueurs le rangent parmi les aficionados des combats d’animaux qui, malgré les campagnes d’opinion organisées pour les faire interdire, se donnaient avec succès à la barrière d’octroi précisément dite du Combat (place du Colonel-Fabien). On a dit aussi Charles de la Battut adepte des nobles arts martiaux mais il est ici clair qu’on lui prête une passion appartenant en réalité à lord Henry Seymour, dûment connu comme pionnier de la boxe française ou anglaise.

[28Voici une autre impression très radicale, empruntée au voyageur américain John Sanderson : « This is the "Descente de la Courtille". It is one of the places where one sees the nearest approach of our race to the lower animals ; it is the connecting link. » (The American in Paris, Cary and Heart Editions, Phiadelphia, 1839.)

[29En simple réalisme, les personnages sont l’écrivain belge Camille Goemans, René Magritte en personne ainsi que sa femme, Georgette, et la maison se situe au Perreux-sur-Marne !

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Réactions
par vedovato - le : 6 mars 2017

La « descente de la Courtille »

bravo jeannine et alain

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