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Conférence Débat

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Crise économique et Droits de l’Homme

Les sections de la Ligue des Droits de l’Homme des 19ème et 20ème arrondissements de Paris organisaient une conférence débat ce jeudi 18 octobre 2012 en soirée, au Centre d’animation de la Place des Fêtes.


L’actualité témoigne en permanence de la récurrence du mot « crise » : crise des subprimes, crise des investissements, crise financière, crise de la dette des États, crise de l’euro. La crise est présentée par des experts au service des gouvernements comme la résultante des lois du marché. Nous devrions rationnellement nous soumettre à ces lois qui nécessiteraient des solutions de rigueur et d’austérité, l’économie étant une science. Or, depuis 5 ou 6 ans, ces politiques n’ont pas permis de sortir de la spirale de la crise. On constate partout la croissance de la pauvreté et de l’exclusion, alors que les droits sociaux et démocratiques se trouvent menacés, sur fond de licenciements, de pertes de pouvoir des représentations démocratiques, de tentatives de repli sur soi, de rejets de l’autre et de fermetures des frontières.

L’objectif de ce débat était donc d’essayer d’envisager les issues et les attitudes militantes possibles : mener une politique s’appuyant sur les droits de l’homme relèverait-il de l’utopie ? Trois intervenants ont animé cette soirée.

Guillaume Etievant, membre de la Fondation Copernic, a rappelé les effets catastrophiques de l’austérité généralisée pour les droits de l’homme. Les plans d’austérité, justifiés par la pensée économique dominante, constituent une complète aberration économique. Le pacte budgétaire européen, officiellement appelé traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG), est une aberration économique complète. La Commission de Bruxelles impose des choix budgétaires et la technocratie européenne bafoue les droits nationaux. La limitation du déficit structurel des États, hors aléas conjoncturels, à 0,5% correspond à un taux arbitraire et l’endettement ne doit pas dépasser 60% du PIB. Or derrière ces choix, c’est une idéologie qui s’applique et qui s’impose. Cette orientation néolibérale tend à réduire les déficits par la limitation des dépenses publiques. Il s’agit là de pseudo-arguments économiques mensongers. La crise de la dette publique, qui survient après la crise la crise financière, n’est pas une crise de la dette publique : c’est une dérèglementation financière fondée sur la défiscalisation des plus riches. Un vrai choix a été fait d’appauvrir les États en les obligeant à se financer auprès des marchés financiers. Un discours revient de manière lancinante dans l’ensemble des médias : on ne pourrait pas faire autrement. Mais il n’y a pas en fait de problème de la dette publique en France. Les médias défendent leurs intérêts : la plupart des économistes qui parlent à la télé travaillent pour des banques.

L’entreprise de lutte contre la désinformation constitue une rude tache, mais beaucoup de gens se rendent compte désormais qu’on ne peut plus esquiver de grandes réformes. Il faut transformer le fonctionnement de la Banque Centrale Européenne (BCE). Il faut également opérer une grande réforme fiscale : si l’on en revenait au niveau de prélèvement fiscal du gouvernement Jospin, on rétablirait sans aucune difficulté l’équilibre budgétaire. Il faut aussi veiller aux droits des salariés dans l’entreprise. Depuis des années, on assiste à la remise en cause du code du travail. On constate des diminutions de salaires sans accord des salariés. Il faut rétablir la hiérarchie des normes et interdire les licenciements boursiers dans les entreprises rentables.

Il revenait ensuite à Georgia Bechlivanou, membre de la LDH, qui vit en France mais qui, d’origine grecque, milite aussi dans le mouvement Parisi-Kinima, d’apporter un témoignage sur le hold-up de la démocratie en Grèce, sur le hold-up du pouvoir politique, des richesses nationales et des droits sociaux, mais aussi sur la montée du fascisme. Merkel et Sarkozy ont mis la main sur la souveraineté de l’État grec et écarté du pouvoir le premier ministre grec Papandréou qui voulait organiser un référendum sur la poursuite et l’aggravation de la politique d’austérité. On a assisté à la mis en place d’un pouvoir technocratique pour lequel la démocratie était un luxe. C’est le pouvoir des experts, parmi lesquels un ancien conseiller de Goldman Sachs.


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Place Syntagma à Athènes. Les indignés exigent la démission du gouvernement

A la veille des dernières élections législatives grecques de juin 2012, François Hollande s’est permis une véritable ingérence dans la vie politique grecque en brandissant le spectre de la catastrophe si la coalition de la gauche radicale Syriza arrivait au pouvoir. Qui gouverne actuellement la Grèce ? C’est un système de codécision entre l’actuel gouvernement et la « troïka » constituée du Fonds Monétaire International, de l’Union Européenne et de la Banque Centrale Européenne. Dans les ministères, les discussions sont menées et les directives sont données en anglais. Un troisième train de mesures d’austérité, le troisième Memorandum, est en train d’être négocié et la politique d’austérité va encore être accentuée. Le SMIC est fixé à 489 euros pour les adultes et à 440 euros pour les jeunes. On s’oriente d’ailleurs vers une suppression du SMIC, l’âge de la retraite va reculer de 65 à 67 ans. Les conventions collectives vont être supprimées. C’est l’importation du modèle social et politique chinois. Sur 31,5 milliards d’euros d’économie, 0,5 milliard ira au peuple et 31 milliards aux banques. La majorité du peuple vit dans la misère, les autorités ont recours à la peur et à la faim pour imposer leurs choix. Le chômage touche 25% des adultes et 50% des jeunes. On assiste à une chute du nombre des mariages et des naissances et à une augmentation des suicides.

L’extrême droite fait peser un climat pesant de dictature. Elle dénonce les immigrés et porte atteinte à la liberté d’expression. Aube Dorée a ainsi attaqué des acteurs qui jouaient une pièce de théâtre, Corpus Christi. On observe une montée en force de l’extrême droite depuis les élections de 2009. Aube Dorée a fait son entrée au Parlement en mai 2012 en obtenant 6,97 % des voix et 21 sièges. Elle a demandé le recensement des bébés étrangers dans les crèches. Des policiers ont menacé des manifestants de transmettre leurs adresses à Aube Dorée. Les manifestants des chantiers navals ont été attaqués.

Dans ce tableau assez sombre, quelques bonnes nouvelles cependant. Des résistants à la crise grecque essayent de faire preuve d’humanité. On observe des tentatives d’autogestion des hôpitaux, qui demeurent cependant des exemples isolés, et la naissance d’assemblées citoyennes.

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La mobilisation contre les plans de rigueur se poursuit en Grèce

L’économie n’est en définitive qu’un moyen, le but de la société reste le bonheur. L’homme n’est pas un loup pour l’homme. Il faut choisir Locke contre Hobbes. Vivre en société, c’est pouvoir porter assistance à l’autre. Gouverner n’est pas gérer. Il faut tourner la page à la société des oligarques, à la société de compétitivité, au profit d’un monde de coopération et de justice sociale.

Il était difficile de prendre la parole après une intervention aussi forte et aussi poignante comme devait le reconnaître Jean-Robert Suesser, membre du comité central de la LDH qui clôturait la liste des intervenants de la soirée. Il commençait par s’interroger : qu’est-ce qu’être citoyen ? La citoyenneté comporte trois composantes, économique, sociale et démocratique. Le citoyen attend des réponses cohérentes entre ces trois éléments. Or la construction européenne se restreint à une espace économique unique. Elle favorise la concentration des moyens sur les territoires les plus compétitifs et les mieux pourvus. Les autres se trouvent désavantagés. Il faut conduire en permanence un combat pour les acquis. L’espace social et démocratique en Europe reste essentiellement national. Le social et le démocratique sont gérés dans un autre espace que celui de l’Union Européenne. Les pays riches font des règlements entre eux, comme les pays pauvres. Les débats sur les solutions à la crise sont nationaux. On ne peut que déplorer le glissement de débats nationaux à des débats nationalistes. Il y a aujourd’hui un écart entre a construction européenne et l’espace démocratique national.


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Manifestation à Madrid le 7 octobre 2012

Les crises grecque, espagnole, portugaise et italienne n’ont rien de conjoncturelles, mais sont au contraire des crises structurelles. La question qui est posée à ces pays est celle de savoir combien de temps il faudra attendre pour qu’ils s’en sortent. L’ Allemagne vient de consentir des hausses de salaire substantielles à ses ouvriers. A quoi peuvent servir ces hausses pour les travailleurs grecs ? Le social géré au niveau national ne peut être l’entièreté de la gestion de la crise. La situation n’est pas durable. Pour la LDH, les conditions de la société de solidarité sont d’actualité. L’ Europe est globalement riche, exportatrice par rapport au reste du monde. On ne peut pas arriver à solutionner les problèmes avec les règles actuelles, mais beaucoup de solutions institutionnelles au niveau européen sont pensables. Depuis quelques jours, un débat a été lancé par les autorités européennes sur la démocratie. Les dirigeants européens ont senti la véritable haine qui monte un peu partout et l’absence d’adhésion, dans l’opinion, au projet qu’ils portent. Mais nulle part le mot social n’apparaît dans le débat. Or la citoyenneté ne se découpe pas en morceaux. Il ne peut pas y avoir une citoyenneté européenne qui n’aborderait pas le social. L’impasse des dirigeants européens est notre angoisse. Partager la monnaie c’est d’abord un choix politique, le partage d’un destin commun. L’alternative à la construction européenne n’est pas tenable, mais les choix effectués actuellement ne sont pas les bons. Comme l’écrivait Antonio Gramsci, il faut gagner l’hégémonie dans les têtes. Les travailleurs grecs, français ou allemands doivent être convaincus que la question sociale doit être gérée aussi au niveau européen.

Michel Fabréguet - Octobre 2012


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