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TEP

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Expériences théâtrales dans le quartier



Histoires de quartiers, histoires de famille : rencontrer, chez eux, ceux qui ne viennent jamais au théâtre…

Nous avons déjà parlé dans Q. L. des projets du TEP pour aller à la rencontre des habitants du 20ème. Ces projets sont maintenant devenus réalités (voir programme du TEP). Aussi sommes-nous allés interviewer successivement Jenny Bellay, qui "démarre" l’expérience de l’Unité d’échanges entre la création artistique et les publics, avec son spectacle : "À la belle saison" ; et Alain Grasset et Georges Buisson qui animent cette Unité.

À la belle saison…

Q.L. : Jenny, racontez-nous votre démarche : comment avez-vous travaillé votre spectacle ?

Jenny Bellay : Buisson et Grasset m’ont demandé de travailler avec eux. J’avais au départ un projet de spectacle sur la gastronomie et la littérature, avec des diapos sur des tableaux ayant trait au marché, à la nourriture, à la table. Les "Histoires de marché", on a accroché là-dessus ensemble, et j’ai commencé à aller sur les marchés pour rencontrer les gens, vers février. Finalement j’ai complètement abandonné l’aspect littéraire du spectacle, et j’ai
eu envie d’écrire uniquement à partir de ce que j’ai reçu au cours de toutes ces rencontres avec les gens. C’est un spectacle entièrement nourri de ça. J’allais sur les marchés, avec Michelle Fizet, et on avisait tel ou tel commerçant, et quand il avait un peu de temps, on parlait. Chaque fois on a eu un contact très agréable, chaleureux, compréhensif. Très souvent, ça s’est prolongé chez les gens, chez ces commerçants, puisque c’est surtout à eux que je me suis attachée, plus qu’aux clients…

Je leur disais que je préparais un spectacle sur la table. D’ailleurs, elle reste, la table, comme vous pouvez le voir ici, au Petit TEP.

Q.L. : Les gens que vous avez vus, connaissaient-ils TEP ?

J.B. : La plupart le connaissaient de nom, et beaucoup y étaient jamais venus. Je pense qu’une grande pare d’entre eux viendront au TEP à l’occasion de nos spectacles. Le propos, c’était ça aussi, de rencontrer le non-public, les gens qui habitent à deux pas du théâtre mais n’y vont pas.

Q.L. : Quels marchés avez-vous choisis ?

J.B. : on a fait tous les marchés du 20ème. On est retournés de préférence à certains, qui nous semblaient plus vivants . On a eu des contacts avec des commerçants qui connaissent bien le quartier, ils font le marché par exemple mardi et jeudi à tel endroit, mercredi et vendredi à tel autre…

Ceux qui sont là depuis longtemps, par exemple Place des Fêtes, ont pu nous raconter les transformations du quartier, de la population… Surtout par rapport à la clientèle. La plupart m’ont dit par exemple qu’il y a 10 ans quand il y a eu l’apparition des super-marchés, il y a eu une baisse de clientèle. En ce moment, au contraire la clientèle revient. Par exemple il y a beaucoup de jeunes couples qui vont au marché par plaisir. Tant mieux. Les jeunes ont du plaisir à pouvoir discuter avec la crémière, à s’entendre dire "et le petit, il est à l’école ?" ou des choses comme ça. C’est un échange.

J’ai rencontré Place des Fêtes des jeunes femmes ; et bien faire le marché, ça leur prend la matinée du samedi ; elles amènent leurs enfants, retrouvent des
amies, il y a toute une vie qui s’installe, qui fait qu’on ne se sent plus seul.

Les marchés sont très différents. Il y en a de plus riches que d’autres. Par exemple, celui de la rue des Pyrénées, il me semble qu’il est en train d’expirer doucement, c’est une population de personnes âgées, qui n’ont pas beaucoup les moyens. Place des Fêtes, au contraire, c’est presque un marché de luxe.

Q.L : Vous connaissiez ce quartier ?

J.B. : Oui, j’ai habité vingt ans là, Rue des Pyrénées, près de la Place des Rigoles. Çà a beaucoup changé bien sûr, la Place des Fêtes, c’est une horreur en comparaison de ce qu’il y avait avant… Mais au fond, le marché, lui, n’a pas changé. Une fois que vous êtes dedans, on ne voit plus les tours. Le plaisir est le même. La clientèle a changé, bien sûr, mais il faut être commerçant pour s’en apercevoir. Moi, par exemple, Je ne vois pas tellement la différence. Et les commerçants sont les mêmes. Le doyen est parti il y a 6 ou 7 ans, c’était un petit vieux, un marchand d’herbes, qui avait 80, 85 ans…

Q.L. : Et votre spectacle ? Vous l’avez construit à partir d’interviews ? De diapos ?…

J.B. : Non, je n’ai pas fait d’interviews, les gens me racontaient, simplement, ça se passait au marché, dans des cafés… des anecdotes sur leur vie, leur famille, leur façon d’élever les enfants… Et j’ai à la fin inventé deux personnages, qui existent par toutes ces vies qui m’ont été racontées.
Enfin, j’espère…

Et puis il y a un film, le spectacle ouvre sur un petit film réalisé par Philippe Lemaire, sur "le marché en général"… C’est une promenade à travers le marché. Pas un marché spécial, n’importe quel marché…

Q.L. : Votre travail aurait pu se faire dans un autre quartier ?

J.B. : Bien sûr, et il est "transportable" aussi ! Il y a des choses qui sont typiques du 20ème, mais c’est surtout une rencontre avec les gens. Et les gens, ils sont partout…

Q.L. : Georges Buisson, Alain Grasset, nous avons, dans le numéro 15 du journal, parlé de vos projets. Ils sont maintenant devenus réalité, en partie du moins, alors, racontez-nous : qu’est-ce qui va se passer au TEP à partir d’octobre dans le cadre de votre "Unité", "Histoires de quartiers, histoires de famille" ?

A.G. : L’intérêt du projet, c’est la durée : sur 3 ans minimum. Ce qui nous intéressait, c’est qu’il y ait une structure de production : elle est là, il y a le TEP, c’est un grand théâtre, populaire par son public, avec les moyens d’un grand théâtre, et il y a cette structure de rencontre avec la population, et cette perspective d’une continuité. Je ne sais pas si dans 3 ans il y aura plus de spectateurs au TEP, de toute façon le TEP est toujours plein, ce n’est pas là le problème, mais peut-être qu’un répertoire nouveau va se faire, une autre façon pour le TEP d’exister dans le quartier va se mettre en place…
Tout ça, ça a quand même été dû au 10 mai, il faut le dire : parce que pendant deux ans le projet a cheminé dans les couloirs du ministère… mais il
n’y avait jamais d’argent…

G.B. : Ou alors des subventions pour des projets ponctuels, comme le FIC, pour un an, avec le danger de faire un "feu d’artifice" et après c’est
fini… Pour nous, même 3 ans, c’est encore trop court…

Ce à quoi nous croyons, donc, c’est à l’existence d’une culture populaire, de réseaux sociaux qui fonctionnent ; en dehors des réseaux artificiels. Il faut vivre avec, faire en sorte que cette culture populaire, on lui trouve un support, on la confronte avec l’expression artistique…

Q.L : concrètement, quelles sont les réalisations ?

A.G : 6 pièces de théâtre, 4 photographes, une grande expo-photos qui va être décentralisée en 4 plus petites, qui vont circuler dans le 20ème, et 3 émissions vidéo…

G.B : Et au niveau de l’expression même des habitants, il y a une pièce de théâtre de marionnettes faite par des personnes âgées qui ont travaillé avec un marionnettiste… Ce spectacle va être joué dans les écoles, les associations du quartier. Il y a une comédie musicale qu’un groupe de jeunes va monter,au théâtre de Ménilmontant fin novembre. Une expo sur le thème du mariage, en relation avec la MJC des Hauts de Belleville (il y a eu tout un collectage d’objets, de photos relatifs au mariage) ; et une expo de portraits faits par un dessinateur qui a rencontré dix modèles, des femmes âgées… Rien à voir avec les portraits de la Butte Montmartre…

Deux directions donc : des équipes artistiques, qui font un travail de professionnel et qui ont un projet (on n’est pas des "assistantes sociales", mais des hommes de théâtre, on veut une qualité) ; par exemple pour la vidéo on a voulu une qualité équivalente à ce que les gens voient à la télé, par exemple, pour respecter la dignité de cette culture populaire ; et des ateliers avec des habitants, qui débouchent aussi sur une production.

Par exemple pour la vidéo, Christian Avenel ou Alain Seksig ont animé des ateliers, avec des jeunes.

A.G : Ce qui ressort pour nous, c’est que cette culture populaire dont on parle, elle est très vivace, plus forte que tout ce qu’on peut dire des aliénations. On dit que les gens sont abrutis de télé, uniformisés. Si on quitte le côté superficiel, on trouve tout autre chose, qui n’est pris en compte nulle
part, ni par la création artistique professionnelle, ni par la vie associative - ce n’est pas son propos - ni par l’école…

Et cette culture renverse toutes les idées reçues qu’on a sur les gens. Je pense à la famille. Depuis 68 le "discours" sur la famille dit qu’elle n’existe plus. Or c’est une composante essentielle de la culture populaire : la vie familiale, les échanges… Pareil quand on dit que les gens sont isolés. C’est
faux. La vie sociale, ce n’est pas des rassemblements à 500 : les gens vivent à I5 ou 20, ils ont des réseaux de communication très denses, mais peu nombreux.

G.B : On a eu ainsi un nombre incroyable d’anecdotes : par exemple un monsieur qui est chassé par la restructuration de la Place des Fêtes… et les gens du café qui tous les mois se cotisent pour lui payer sa carte orange, pour qu’il vienne tous les jours au café et garde ses racines… Quand on raconte ces anecdotes, les gens nous disent "oh mais ça c’est
exceptionnel !
"… C’est faux. Je pense à l’émission sur les 3 clowns qu’on a faite : on les a rencontrés par hasard, à une galette des rois d’une association
qui nous avait invités. On était à leur table, 3 messieurs d’une soixantaine d’années, si on les avait rencontrés dans la rue on ne les aurait pas "vus" ; et l’un d’eux a dit "ça c’est quand on faisait des tournées". Et c’est comme ça qu’on a appris que pendant 10 ans de leur vie ils ont fait le clown. En même temps qu’ils bossaient, c’étaient des ouvriers du quartier. Ils avaient 30 ans
quand ils s’y sont mis. Donc on leur a proposé de faire une vidéo là-dessus, et ils ont dit :"mais qui voulez-vous que ça intéresse ?" . Et bien on a fait l’émission, et les gens qui la voient disent que ce sont des personnages fabuleux. En fait, chaque être est exceptionnel…

A.G. : quelqu’un qui a vécu 40, 50, 70 ans, qui a "résisté", déjà ça, ça prouve que c’est quelqu’un de fantastique… Parce que si on écoute le discours sur la société, on devrait tous être à l’asile, ou malades, ou en prison… C’est vrai bien sûr que l’oppression, que l’aliénation existe, mais ce qui est fantastique, c’est la résistance des gens. Et l’humour aussi avec lequel ils racontent les histoires les plus tragiques…

Un c ertain regard : M. Payan, centenaire, vu par H. Guérard.Ces émissions sont faites pour être vues chez les gens, à 12 ou 15. Tous les habitants du 20ème qui en feront la demande, on ira chez eux, ils pourront inviter leurs voisins… On les diffusera aussi au Petit TEP et dans les associations.

Et pour faire connaître le projet, on organise le week-end du 2 et 3 octobre. On invite les gens chez qui on est allés, cette fois ils vont nous rendre la visite, chez nous, au théâtre. C’est un échange. Et ces gens qui souvent ne sont jamais allés au théâtre, pour l’instant il n’y en a pas qui aient refusé l’invitation. Ça fait 500, 600 personnes. C’est comme ça qu’on fait vivre le théâtre. Et certainement après, ils auront un rapport différent au TEP.

Ils ne vont pas au théâtre parce que c’est un lieu qui leur est étranger. Par exemple, le programme, le journal du TEP, c’est illisible pour eux, ça ne veut rien dire. Une autre anecdote : j’ai beaucoup parlé avec le jardinier du Père-Lachaise. Un jour je lui ai demandé : "qu’est ce que vous aimeriez
voir jouer, comme pièce, si vous veniez au TEP ?
". Il m’a dit : "Molière… j’aimerais bien voir le Bourgeois Gentilhomme de Molière au TEP". Je lui ai demandé s’il avait vu la programmation du TEP, il m’a dit que non. Or c’était juste au moment où se jouait le Bourgois Gentilhomme, avec Savary ! Et lui, il fait le parcours tous les jours, et c’était affiché partout… et même la télé en a parlé ; mais l’idée ne lui venait pas de regarder une affiche du TEP… Et bien, maintenant il va aller voir la pièce de Tordjman, "Le Chantier"… Et pourtant,
Tordjman est moins connu que Molière… C’est un peu ça, le bilan de notre travail…


Quartiers Libres

Photo : un certain regard : M. Payan, centenaire, vu par H. Guérard.



Quartiers Libres, le canard du 19ème et de Belleville


Article mis en ligne en mars 2014.

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