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Histoire

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Quartiers Est au 19ème siècle : ODEURS…


Histoire des odeurs, du sexe, bitures, sueurs, crimes, larmes et révoltes de ceux qui furent longtemps considérés comme des "parias de la civilisation", que de faits passés totalement effacés de nos mémoires collectives, et souvent superbement ignorés des historiens professionnels !

Puanteur

Tout lecteur transporté brutalement au début du siècle dernier et circulant sur les terres qui constituent l’actuel 19ème arrondissement, avant même d’être étonné par les modifications survenues au paysage, aurait Immédiatement été pris au, nez et à la gorge … par une abominable et, formidable odeur de merde, de charogne en décomposition… la grande voirie de Montfaucon était proche…


… Pies, corbeaux, nous ont les yeux cavez,
Et arrachié la barbe et les sourcis…


La ballade des pendus - François Villon.



Un précurseur : le gibet de Montfaucon

Il v avait sous l’ancien régime deux signes visibles du droit de haute justice : le pilori pour le châtiment des fautes légères, toujours situé à l’intérieur des villes ; le gibet, pour les supplices capitaux, toujours planté dans les champs, sur un monticule et en bordure d’une voie fréquentée.

La butte sise entre la rue de la Grange-aux-belles et l’ancienne cité Jacob
(ZAC Jemmapes), à proximité de l’importante route d’Allemagne par Meaux
(rue de Meaux), fut choisie sous le règne de Saint Louis pour qu’on y dressât "la justice du roi".

Ce gibet de 16 Piliers blanchis se voyait de très loin. Il pouvait recevoir jusqu’à 60 pendus. Les suppliciés, que le vent entrechoquait, restaient
accrochés jusqu’à destruction complète de leur squelette … On y accrochait aussi : par un pied les suicidés, dans un sac les restes des écartelés,
décapités, rompus, bouillis dans Paris… Seules les condamnées à être enterrées vives à ses côtés écharpaient à la voracité des becs.

Cette exposition dégageait une odeur épouvantable que le vent du Nord-Est apportait aux Parisiens.

Il fallut la construction à proximité de l’hôpital Saint Louis (1611) pour que le gibet cessa ses activités et devint purement symbolique. Il se dégrada ; il dut même être reconstruit (1761) hors de l’enceinte des fermiers généraux, sur l’emplacement de ce qui allait être la grande voirie de Paris (niveau du n° 46 rue de Meaux).

Premières plaintes

Dès le début du 18ème siècle, les bonnes habitudes semblaient déjà prises par les Parisiens de transformer les carrières abandonnés proches de ce lieu
maudit en dépotoirs odorants. Une ordonnance du Parlement de Paris en date du 31 Août 1711 interdit aux laboureurs et jardiniers de La Villette de
transporter dans leurs terres, pendant l’été, tous fumiers, immondices, boyaux, matières fécales provenant des décharges et de les charrier dans les
rues " … ce qui importune les habitants, les passants et les bourgeois de Paris venus à la promenade l’esté et au temps des vacances… ".

C’est ainsi que le 13 juin 1778, des charretiers, au lieu de décharger leurs voitures dans les voiries assignées, les déversent sur les voies publiques.
Ce sont les tombereaux n°2458 appartenant à Etienne Lezier, chaussée de La Villette ; le tombereau n°37361 à Jean Dupré, à La Villette ; le tombereau
n°13231 à Auvry, laboureur, chaussée de la Villette : " contraventions et voitures conduites en fourrière, chez le sieur Lesage… ".

De spontanés, les cloaques devinrent organisés : création en 1763 par l’hôtel Dieu d’une voirie "des vertues" aux abords de l’actuelle rue d’Aubervilliers ; puis d’une seconde (1772) entre les rues de Meaux et d’Allemagne (J. Jaurès). La "spécialisation"de ces quartiers semblait irréversible.


Où déposer les ordures de la capitale ?

Jusqu’au 17ème siècle, ordures et matières fécales étaient jetées par les fenêtres dans la rue, elles s’écoulaient tant bien que mal jusqu’aux rares
égouts, des cochons se chargeaient du rôle de balayeur … Cette situation ne pouvait durer.

L’administration municipale organisa un système de collecte et enlèvement par tombereaux et charrettes. Encore fallait-il pouvoir en disposer quelque part…

En 1818, on utilisait encore huit décharges ou "voiries". situées dans l’enceinte ou à proximité des barrières. Ces foyers pestilentiels étaient difficiles à supprimer car cela supposait des charrois longs donc coûteux ; et surtout, chaque projet de nouvelle décharge hors Paris se heurtait à l’hostilité des communes concernées.

Seule la voirie de Ménilmontant fut fermée en 1830 car les habitants du quartier s’étaient insurgés, établissant une barricade à l’entrée de la décharge.

Un chancre putride : Montfaucon

Toutes ces voiries ne représentaient que de simples furoncles sur la face de Paris, en comparaison de cet énorme chancre qu’était la grande voirie de
Montfaucon.

Voici la description qu’en fait J .B. DUVERGER en 1834 dans "Nouveau tableau de Paris au XIX siècle" :

« Montfaucon s’appuie sur Les buttes Saint Chaumont, au dessous de Belleville ; il forme un vaste plateau qui comprend plusieurs bassins, Les séchoirs de poudrette et Le clos d’équarrissage… Sur cet immense foyer fermentent pêle-mêle des graisses en ébullition, des chairs et des intestins putréfiés, des masses de sang, des lacs d’urine et d’eaux ménagères, plus de cinquante mille mètres de matières desséchées dont le soleil, ainsi que la pluie, raniment L’ardeur toujours renaissante. Des miasmes impurs s’élancent du cratère à large bouche et se promènent au grès des vents, sur la Villette, la Chapelle ou Belleville, retombent et s’appesantissent sur Paris, portant L’infection jusqu’au delà des boulevards. Les bassins sont étagés et descendent graduellement jusqu’à la petite Villette, dont ils ne sont séparés que par une faible digue de dix pieds d’élévation. Malheur à la petite Villette si des malveillants s’avisaient de rompre la digue. Un long repos donne le temps aux matières en suspension de se précipiter ; elles donnent alors un engrais que Les agronomes regardent comme Le meilleur (La poudrette). Toutes les nuits, une partie des eaux est rejetée dans un conduit de plomb qui, de l’ancienne route de Meaux, les reporte à l’égout latéral du Canal Saint Martin, et, de là, à la rivière, à la hauteur du pont d’Austerlitz… »

Bref, on pouvait trouver alors à 300m de l’actuelle place du Colonel Fabien : six bassins de décantation s’étendant sur 3 ha 1/2 et recevant le contenu des 500 000 tinettes parisiennes ; deux enclos d’ équarrissage où étaient- dépecés chaque année plus de douze mille chevaux âgés ou malades, sans parler des chiens et chats perdus saisis dans les rues ; sur des hectares, les pentes de Belleville étaient converties en champs d’épandage…


Nécrophores

Ce serait une erreur de penser que Montfaucon écartait toute activité ou habitation.

À côté des bassins de vidange, il y avait des échoppes de marchand de vin ; des masures d’ouvriers ; des ateliers d’équarrisseur, de boyaudier (rue Rébéval), asticotiers, débardeurs, ravageurs, poudretteurs ; fours de plâtriers et même, selon DUVERGER, une fabrique de capotes anglaises…

Plusieurs centaines de familles vivaient des déchets de la capitale.

Choléra et révolte

Paris était alors une ville malade ; ses structures viaires n’avaient pas suivi sa croissance démographique. En 1832 une terrible épidémie de choléra sanctionna l’incurie de ses administrateurs . Curieusement, les riverains de Montfaucon ne semblèrent pas trop souffrir de la maladie. Les mesures à prendre étaient urgentes, la commission chargée du rapport sur cette épidémie proposa " … Ouvrir des voiries à Bondy, supprimer le clos d’équarrissage… " . Désormais, le conseil municipal de la Villette, les riverains, n’auront de cesse que d’aboutir a la fermeture de Montfaucon.

Délibérations du :

- 15/12/1833 : protestation contre : « l’insalubrité de cet affreux : dépôt de Montfaucon ».

- 30/05/1834 : contre l’effroyable gadoue : « Le génie du mal semble l’avoir fixée au dessus de nos têtes. Veut-on donc pousser aux moyens extrêmes
de la violence à main armée nos populations si connues pour leur dévouement à l’ordre public…
 ».

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François-Nicolas Chifflart, Le choléra à Paris.


Et Bondy prit la relève

Il fallut la nouvelle épidémie de 1849 pour que Montfaucon soit fermé et la voirie transférée dans la forêt de Bondy…

Les mauvaises odeurs n ’en restèrent pas moins, car malgré les protestations du conseil municipal, la ville de Paris acquit des terrains situés sur les bords du canal de l’Ourcq (quai de Metz), sur lesquels de vastes hangars furent construits et permirent le regroupement et le stockage du contenu de tous les transports de vidange de la capitale ! Jusqu’au début de notre siècle, matières, boues et détritus transitèrent par cet établissement avant d’être évacués bateaux et par conduite à Bondy. La malédiction continuait…


Jean Paul HAGHE (Janv. 84)


Pour en savoir plus

1) - Sur le gibet de Monfaucon
Livre : "Gibets, piloris et cachots du vieux Paris" Jacques Hillairet (Ed. de Minuit 1956).

2) - Sur la voirie de Monfaucon
Quelques lignes dans :
* "Et le choléra s’abattit sur Paris 1932" de Ange-Pierre Leca (Ed. Albin Michel 1982).
* "Nouvelle histoire de Paris" tome "Restauration" par Bertier de Sauvigy bibliothèque historique V.D. Paris.

* Difficile à trouver : "Des chantiers d’équarrissage"
Parent-Duchâtelet

3) - Sur les odeurs du 18ème et 19ème siècle, un livre passionnant :
"Le miasme et la jonquille" d’Alain Corbin (Ed. Aubier 1982).


Article mis en ligne par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens, actualisé en septembre 2013.

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Réactions
par curtis95 - le : 3 décembre 2013

ODEURS…

Merci beaucoup

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