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Une samba pour la solidarité

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Rio-Belleville


Quand, sur un rythme de samba, une foule joyeuse de petits enfants, de parents et d’enseignants descend la rue de Belleville, c’est que l’école de la rue Piat fait encore des siennes.

En tête du cortège, une institutrice joue le porte-étendard et fait tournoyer un drapeau brésilien sur lequel est écrit "Tous différents, tous égaux". A sa suite, les mouflets, masqués et déguisés, s’égosillent : "José va au Brésil pour danser la samba, il va de ville en ville pour apprendre le pas".

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Enfants de la rue Piat.


Pour comprendre cette liesse enfantine et carnavalesque qui soudain envahit
Belleville, il faut savoir que l’école de la rue Piat est jumelée à une école de la "Baixada fluminense", autrement dit la grande banlieue nord de Rio de Janeiro. Là-bas, on est bien loin des cartes postales, de la plage de Copacabana et des filles d’Ipanema. Là-bas, les gens sont des ouvriers, des commerçants modestes ou de petits fonctionnaires. Avec ses 700000 habitants, Sao Joao de Meriti est la plus peuplée des cités-dortoirs du grand Rio, et c’est dans un de ses plus humbles quartiers, Coelho da Rocha, que s’est créé le Centre d’activités communautaires (Cac).

Tout commence en 1987 dans une ancienne ferme délabrée entourée de 4 000 mètres carrés de terrain en friche. Bosco, éducateur et militant syndical, raconte ainsi la création du Cac : "Comme beaucoup de camarades du mouvement syndical, je ne peux pas me contenter de revendiquer. Nous devons faire concrètement des expériences alternatives en matière de santé et d’éducation pour pouvoir montrer au reste du mouvement populaire et aux pouvoirs publics ce que nous voulons. C’est ainsi qu’avec Alex, un médecin, nous avons créé un centre de santé alternatif basé sur la prévention et l’homéopathie." De son côté, Ury, qui fut le premier président du Cac et anime aujourd’hui une association de retraités, explique : "Cette expérience démontre que le mouvement populaire est capable de faire des propositions concernant la santé ou l’éducation. c’est ainsi que les gens peuvent récupérer leurs responsabilités de citoyens."

À la même époque, se tissent des liens de solidarité et d’amitié entre syndicalistes français de la CFDT et militants de la Centrale unique des travailleurs (CUT), l’organisation syndicale de loin la plus importante et la plus combative au Brésil. De ces échanges va surgir le projet Rio Belleville, un partenariat entre l’Institut de développement et d’action communautaire (Idaco) de Rio de Janeiro, l’Institut Belleville, ONG de la CFDT, et le Cac de Sao Joao de Meriti.

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Enfants de Rio.

Après le poste de santé, le Cac se dote d’une école autogérée, celle-là même qui est aujourd’hui jumelée à l’école de la rue Piat. Créée et gérée par le mouvement populaire (il faut bien se débrouiller entre soi quand les pouvoirs publics ne jouent pas leur rôle), l’école du Cac n’est pas un établissement scolaire comme les autres. Bien sûr, les enfants y apprennent à lire, à écrire et à compter… Et si bien, que nombre de pédagogues considèrent le Cac comme une école pilote. Mais les gosses du Cac apprennent aussi à cultiver leur potager, s’initient aux danses d’origine africaine et rendent hommage à Nelson Mandela ou à Zumbi, ce noir brésilien qui, au XVIIe siècle, combattit l’esclavage les armes à la main et entra dans la légende. En 1995, pour le troisième centenaire de la mort de Zumbi, les écoliers du Cac ont travaillé plus particulièrement sur l’histoire des quilombos, ces communautés de noirs refusant la condition d’esclaves (dans les Antilles françaises, on les appelait des"nègres marrons"). "Zumbi, ils t’ont assassiné, mais tu es vivant dans mon cœur", déclare une élève du Cac. Et, en écho, un gamin écrit sous son dessin : "Je veux être comme Zumbi."

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Enfants de Rio.

Aujourd’hui, faute de financements, le centre de santé du Cac ne fonctionne plus qu’un jour par semaine quand Alex vient faire des exposés sur la médecine préventive et donner des cours de tai-chi-chuam et de shiatsu. L’école se maintient financièrement grâce à un protocole d’accord avec l’Etat de Rio de Janeiro mais cet accord, limité dans le temps et renouvelable, ne garantit pas le futur de l’établissement. Les pouvoirs publics reconnaissent l’importance du Cac et la qualité de son enseignement… cependant il ne faudrait pas que l’exemple soit contagieux. Pour arriver à un réel autofinancement, le Cac est sur le point d’ouvrir une imprimerie qui servira à la fois d’unité de production et de centre de formation professionnelle. Tout en offrant des tarifs tout à fait compétitifs aux autres organisations populaires, l’imprimerie devrait permettre au Cac de s’autofinancer et de rouvrir le poste de santé tous les jours de la semaine. Le projet d’imprimerie du Cac a été très largement appuyé par l’Institut Belleville. Mais depuis l’hiver 1995, la CFDT a connu bien des convulsions, les têtes ont changé à l’Institut Belleville et un terme a été mis au partenariat avec Sao Joao de Meriti. Une petite fille de l’école du Cac demande : "Pourquoi les enfants de la rue Piat ne viennent- ils pas au Brésil pour nous connaître ?" Son institutrice, Solange, lui répond : "Et pourquoi vous n’allez pas à Paris pour les rencontrer ? Parce que vous n’avez pas l’argent… Pour eux, c’est la même chose !" Restent les lettres, les dessins, les photos et les recettes de gâteau qui s’échangent de part et d’autre de l’océan. En regardant des photos de l’école de la rue Piat, un gamin de Sao Joao de Meriti éclate de rire : "À Belleville, il y a encore plus de petits noirs que par chez nous !"


Aris Jover

Photos : Aris Jover


Enfants de Rio.

En septembre 1995, les enfants de Sao Joao de Meriti écrivaient à Jacques Chirac :

« Président Chirac,
S’il vous plaît, ne poursuivez pas les essais nucléaires parce que ça va vous nuire et à nous aussi. Vous allez détruire les poissons et l’océan. Vous devriez rougir de honte et ne plus recommencer. Le monde entier vous en prie.
 » Michael

«  Votre excellence, Monsieur le président Jacques Chirac,
Je vous demande de ne pas faire ça, sinon vous allez polluer notre planète, tous les poissons, les plantes, les baleines et jusqu’à vous-même. Vous avez fait exploser votre bombe dans un Paradis. Je vous en implore, ne faites plus d’essai nucléaire.
 » Valdinli

« Monsieur le président
Quand les bombes ont explosé à Hiroshima et Nagasaki, vous n’y étiez pas pour ressentir la douleur et la souffrance. Si vous y aviez été, il vous serait impossible maintenant de faire ces essais nucléaires. Moi, je sais que vous pouvez vous arrêter.
 » Maira

« Président Jacques Chirac
S’il vous plaît, ne faites plus d’essai sinon le monde entier sera pollué par la radioactivité. Ici, au Brésil, on a des nouvelles presque tous les jours comme quoi vous détruisez la nature sur l’atoll de Mururoa. C’était un endroit très joli, mais maintenant il est horrible.
 » Mario Lucio


Article mis en ligne en 2010 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens, actualisé en décembre 2013.

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