La ville des gens : 23/mars
Pages fortes du mouvement ouvrier dans le bas Belleville du 10e arrondissement (I)

Fondation de « La Vie ouvrière »

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Carte postale 1900 : le canal Saint-Martin à la hauteur des rues de la Grange-aux-Belles (à gauche), sur le quai de Jemmapes, et Lancry, côté quai de Valmy.

En bordure du canal Saint-Martin d’abord puis de la rue de Sambre-et-Meuse, sur la première rampe de la côte bellevilloise, une saga exemplaire du mouvement ouvrier en France s’est accomplie des années 1900-1910 aux approches de la IIe Guerre mondiale. On en lira ici le premier temps, le second : La « Librairie » du travail » de Marcel Hasfeld, étant séparément mis en ligne sur le même site Internet [1].
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Agrandissement local (sur la gauche du cliché) de la photo ci-dessus : le bâtiment du café-hôtel de "L’Ancre de marine".

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Photo 1900 rare : l’entrée de la rue de la Grange-aux-Belles sur le quai de Jemmapes. Le café "A l’ancre de marine".


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Image du film "L’Atalante", de Jean Vigo (1934). Michel Simon passe devant "L’Hôtel de l’ancre", attenant au café "A l’Ancre de marine". Tout à fait à droite, le local de l’imprimerie était celui de la boutique de "La Vie ouvrière" quelque vingt ans plus tôt. Crédit : Cinémathèque française.


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Aspect général des lieux vers 2000.

Une petite boutique, un grand destin

Hommage à Pierre Monatte
Par Maxime BRAQUET


Vous êtes quai de Jemmapes, face à la rue de la Grange-aux-Belles. Le dos par conséquent tourné au canal Saint-Martin, vous avez tout de suite à main gauche la passerelle sur laquelle Arletty et Jouvet lancent leurs fameuses répliques du film Hôtel du Nord, de Marcel Carné. Sur la droite, au numéro 96 du quai, à l’angle de la rue de la Grange-aux-Belles, vous voyez un immeuble bâti vers 1929 [2] qui abrite à son rez-de-chaussée un café anodin et un non moins banal hôtel à sa suite [3], l’ensemble au long des eaux. Rien ne rappelle plus aujourd’hui l’importance qu’eut cette adresse de 1912 à 1920. Dans l’histoire du mouvement ouvrier français et aussi dans l’histoire tout court, comme nous le dirons. On peut s’étonner que la municipalité parisienne n’ait pas encore songé à installer une borne d’information culturelle pour aviser les passants. Il faut au moins rappeler qu’au 96 du quai de Jemmapes se tint le bureau d’édition de la première Vie ouvrière, modeste publication de tendance syndicale qui deviendrait une vitrine de la CGT et même son organe de presse officiel [4]. Mais il y a bien plus que ça à dire.



AU TOUT DÉBUT DU SIÈCLE PASSÉ, il y avait déjà un café au 96. Hébergé dans un bâtiment bas de deux étages, c’était un rendez-vous de mariniers et d’éclusiers opportunément appelé L’Ancre de marine. Un petit commerce de librairie-papeterie de quartier le jouxtait le long du quai : c’est là, en janvier 1911, que Pierre Monatte, le fondateur de La Vie ouvrière (VO) s’installa avec son équipe. Retraçant bien plus tard l’expérience de la publication, Monatte décrit l’endroit ainsi : « Une boutique et une pièce au-dessus. En bas, dans la boutique, l’administration et le service de librairie ; en haut,

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Monatte, au centre d’amis syndicalistes, coiffé d’un chapeau melon, vers 1908 : il a 27 ans.

la place pour la rédaction avec la possibilité d’accueillir les camarades qui avaient quelque chose de sérieux à dire ? [5]  ». Ce n’était pas bien grand mais tout de même plus confortable que l’unique carré de salle en premier étage sur cour de la rue Dauphine où la publication avait été lancée deux ans plus tôt.


Le syndicalisme révolutionnaire
Qu’était La Vie ouvrière ? Une revue syndicaliste qui se proposait de concourir par des articles d’étude et d’analyse à la formation des militants syndicaux pour les aider dans leur travail d’intervention parmi leurs compagnons de travail. Le point de vue qui orientait la rédaction des textes était représentatif du courant le plus

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Une de couverture du premier numéro de "La Vie ouvrière".

révolutionnaire de la Confédération générale du travail (CGT), fondée en 1895. Celui-ci n’estimait pas qu’une amélioration substantielle du standing de la classe ouvrière pût réellement dépendre de réformes arrachées aux classes dirigeantes mais de la prise en main de l’ensemble des outils de production des moyens de subsistance de la société par les ouvriers. Il se détournait des solutions préconisées par les partis socialistes, notamment celui de Jean Jaurès et du marxiste Jules Guesde, qui mettaient en avant l’obtention de lois favorables au monde du travail par la voie des luttes parlementaires. À cela, il opposait l’action directe des ouvriers sur le terrain revendicatif dans les usines, les bureaux et tous les lieux quotidiens de vie des travailleurs. Sans le truchement de partis extérieurs. Ce courant duquel Monatte fut l’un des meilleurs porte-parole s’intitulait syndicaliste révolutionnaire précisément parce qu’il entendait préparer les ouvriers à la révolution et qu’il présentait les syndicats comme les organes au moyen desquels les travailleurs administreraient demain toute la vie sociale. La vision syndicaliste que possédait cette tendance de la CGT était volontiers celle d’un parti syndical, en même temps économique et politique. Sous cette optique, il n’y avait pas besoin d’un parti ou de tout groupe de politiques — y compris anarchistes — qui, de l’extérieur, prendraient la formation ouvrière en tutelle. De 1895 à 1908, le syndicalisme révolutionnaire avait été majoritaire au sein de la CGT mais commençait à perdre de l’audience par rapport à l’aile réformiste [6] en 1909. La naissance de La Vie ouvrière peut dans une large mesure se comprendre comme une réaction à cette évolution.


Un modèle de presse ouvrière


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Amédée Dunois et Pierre Monatte (à droite) en 1911.

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Alphonse Merrheim, représentant les métallurgistes.

Les fondateurs et pionniers

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Charles Delzant, représentant les verriers.

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Alfred Rosmer, en 1921.

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Robert Louzon, le "mécène".


Le capital de départ fut constitué par les apports personnels de sympathisants tel le vieux militant anarchiste James Guillaume, compagnon de lutte de Bakounine dans la Première Internationale ouvrière (1864-1872, sinon 1877, selon la tradition marxiste ou libertaire). Mais, en dépit de la motivation militante très trempée de ses fondateurs (dont Amédée Dunois, Achille Picart, Georges Dumoulin, Francis Delaisi et Alphonse Merrheim, que rejoignirent un peu plus tard Alfred Rosmer et Robert Louzon), la VO aurait sans doute connu la brève existence des nombreuses feuilles syndicalistes qui naissaient et mouraient presque aussitôt à cette époque sans la personnalité de Monatte (voir sa note biographique en annexe à l’article). D’expériences antérieures, celui-ci avait tiré, en même temps que l’art de réaliser une publication et du secrétariat de rédaction, l’enseignement que l’existence d’une revue indépendante ouvrière, l’équilibrage de ses comptes, dépendent fortement d’une politique de conquête des abonnements. Malgré cela, la VO, de 1909 à 1914, se débattit dans de permanentes difficultés financières. Chaque sortie de la revue, souvent effectuée en retard sur l’échéance, constitua une victoire. Une autre raison du succès de la VO tint à la qualité de son contenu rédactionnel. Tous les quinze jours, la revue à couverture grise livrait en une cinquantaine de pages une collection d’articles qui portaient aussi bien sur l’actualité des luttes ouvrières et de l’intervention syndicale que sur des questions de fond relatives au monde du travail, à l’économie ou bien à la société (logement, éducation des enfants, etc.), le tout traité avec un égal sérieux et signé de grands noms du monde syndical, tel Victor Griffuelhes, qui fut secrétaire général de la CGT de 1895 à 1908. La VO devint rapidement une référence dans le mouvement ouvrier et sa boutique, un lieu où les militants aimaient à passer pour discuter [7].


Les animateurs de la revue regrettaient pourtant que son lectorat fût beaucoup trop composé par les élites syndicalistes. Si l’homme de réflexion Monatte — tout comme son ami Rosmer — était l’inverse d’un activiste, il ne concevait pourtant pas que la VO pût se situer en retrait des grands combats sociaux. Ainsi la revue prit-elle par exemple position contre l’injustice qui accabla le militant syndicaliste havrais Jules Durand, faussement accusé en 1912 de meurtre par son employeur [8]. Bien entendu, l’équipe du quai de Jemmapes participait aussi au débat interne de la CGT. À ce niveau, la boutique se désigna peu avant la « Grande Guerre » comme l’un des foyers principaux de l’opposition aux glissements réformistes qu’accusait de plus en plus la Confédération. À l’occasion des conflits marocains et balkaniques qui préfigurèrent la conflagration d’août 1914, les révolutionnaires de la VO, évidemment hostiles aux guerres d’États, par nature antiouvrières, firent entendre des critiques contre les concessions au chauvinisme ambiant qui sourdaient de la propagande officielle de la CGT. D’anciennes amitiés politiques de Monatte et de ses proches se rompirent alors, notamment avec Victor Griffuelhes.


La guerre et le fracas des illusions
Au quai de Jemmapes, la démission idéologique des chefs syndicalistes et socialistes, en août 1914, ainsi que leur ralliement ouvert à la propagande de guerre n’étonnèrent pas vraiment ceux de la VO. Monatte confessera : « Ce que nous avions prévu, en espérant que cela ne se réaliserait pas, s’était produit. Nous ne pouvions être surpris ni hésitants sur la route à suivre. Nous restions internationalistes quoi qu’il pût advenir. » Cependant, l’ampleur du tournant et la mauvaise foi avec laquelle les leaders ouvriers — naguère dénonciateurs des guerres capitalistes entreprises avec le sang des prolétaires — en appelaient maintenant au devoir patriotique les suffoquèrent. C’était dans leur esprit une catastrophe. L’internationalisme prolétarien avait été bafoué et les travailleurs allemands, français, britanniques, bien d’autres encore, allaient s’entre-tuer dans les tranchées. Pourtant, dans tous les congrès ouvriers des années précédentes, se souvenaient avec amertume Monatte et les siens, on avait la main sur le cœur pris des engagements pour empêcher coûte que coûte l’embrasement militaire mondial. On s’était promis la grève générale de chaque côté du Rhin… Parmi ceux des militants syndicalistes qui, n’étant pas mobilisés et expédiés vers le front, pouvaient réfléchir, la débâcle des idées était presque totale. Dans toute la France, le local du quai de Jemmapes demeura alors l’une des très rares oasis de résistance à l’hystérie belliciste appelée « Union sacrée ». Certes, l’état de siège ne laissait aucune chance à la revue de continuer à paraître et la boutique ferma donc. Pourtant, relate un témoin, Raymond Lefebvre [9], « certains soirs d’automne [1914], vers 21 heures, les policiers pouvaient constater qu’une vie furtive y brillait, que des conspirateurs, l’un après 1’autre, s’y glissaient et que, dès 23 heures, les colloques s ’éteignaient »… De quoi discutaient-ils, ces « comploteurs » ? « On se bornait à tisonner tristement les restes refroidis de l’Internationale [10], rapporte encore Lefebvre, à dresser la liste immense de ceux qui avaient failli. […] Un orgueil sombre nous restait. L’orgueil de la fidélité à la foi, l’orgueil de résister au déferlement de la sottise, sous laquelle, Romain Rolland seul excepté, les fronts les plus puissants s’étaient vautrés. »


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"Une" du journal de Jaurès dans les premiers jours de la "grande guerre".


Qui étaient-ils « ces conjurés » ? Outre les piliers de la VO, des éléments venant d’horizons très différents : les syndicalistes André Bourderon et Guy Tourette [11], l’anarchiste suisse Henri Guilbeaux, le socialiste de la SFIO Raymond Lefebvre, le poète Marcel Martinet, sans passé

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Marcel Martinet en médaillon sur la couverture d’une l’édition de son recueil de poèmes écrits pendant la guerre de 1914-1918.

militant, tous rassemblés sur le bord du canal Saint-Martin par le commun besoin de protester contre la guerre. Une poignée dérisoire de pauvres diables dont la foi internationaliste se heurtait au déferlement énorme de l’imbécillité chauvine et assassine. Il fallait entourer ces réunions de secret car ce dont on y parlait relevait naturellement, du point de vue de l’État français, de l’atteinte au moral patriotique, du sabotage de l’effort national de guerre, bref, de la trahison. La répression policière, les nouvelles fournées de mobilisation, enlevèrent quelques membres du groupe initial (Monatte lui-même, qui restera soldat jusqu’en 1919 [12] et d’autres, tel Marcel Hasfeld (anarchiste) ou Fernand Loriot (alors indépendant, plus tard communiste), les remplacèrent. Une circonstance décisive viendra affermir le noyau oppositionnel. C’est sa prise de contact, au tout début de 1915, avec les deux socialistes (mencheviks) russes Martov et Trotski qui, venant de Zurich, s’étaient installés à Paris et publiaient la revue Naché Slovo. À l’époque, ces deux hommes aux noms aujourd’hui illustres (surtout en ce qui concerne Trotski) étaient encore inconnus des milieux ouvriers de France mais leur ardente conviction révolutionnaire, l’indéfectible attachement qu’ils démontraient au principe de la fraternité internationale des ouvriers et enfin leur appartenance à des partis socialistes nationaux qui, chose exceptionnelle, n’avaient pas cautionné la guerre firent grande impression sur les « comploteurs » du 96, quai de Jemmapes.


L’honneur sauvé de la classe ouvrière
En leur compagnie, les réunions nocturnes dans la boutique de la VO prirent dès lors une tournure moins passive. Au printemps et à l’été de 1915, elles préparèrent la délégation française (composée de Merrheim et de Bourderon) qui participa à la conférence internationale anti-guerre connue sous le nom de Zimmerwald (de l’appellation de la localité suisse où elle se tint pour ainsi dire clandestinement au mois de septembre). On ne sait plus assez de nos jours que « Zimmerwald » a marqué un tournant et un ressaisissement du mouvement ouvrier après la déroute d’août 1914. Il a déclenché une impulsion dont la dynamique conduira, entre 1919 et 1922, à la formation des sections nationales de l’Internationale communiste bolchevique, c’est-à-dire les Partis communistes. Voilà pourquoi le petit local rédactionnel du 10e arrondissement revêt une dimension historique majeure car c’est bien de lui que l’élan zimmerwaldien prend source en France.
Il s’agissait avant tout de contrer la désinformation et les falsifications auxquelles les journaux français tolérés par la censure se livraient à propos des travaux de la conférence, quand ce n’était pas le black-out pur et simple. Alors que la police

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Récente réédition d’un document historique.

tenait désormais sous surveillance étroite les agissements du groupe de la VO, procédant à plusieurs perquisitions dans la boutique, Alfred Rosmer prit en novembre 1915 le risque considérable de s’adresser sous la forme d’une Lettre aux abonnés de la VO (en fait, il s’agissait d’une petite brochure pouvant tenir dans une enveloppe de courrier ordinaire). Il y écrivait : « La dictature de la censure nous empêche de connaître la vérité. Or nous sommes arrivés à un moment où la vérité doit être dite. Nous voulons être renseignés sur les affaires et les actions des travailleurs des autres pays ». À la suite, l’ami de Monatte dressait une revue critique des articles parus dans la presse européenne sur Zimmerwald, tous hostiles à l’esprit de la conférence internationaliste. En février 1916, il rédige avec Trotski, encore en France pour peu de temps, un projet de manifeste contre la guerre. Avec cet écrit, les minoritaires du quai de Jemmapes se portèrent aux avant-postes de l’initiative qui débouchera sur la création, avec d’autres oppositionnels anarchistes (comme Raymond Péricat), syndicalistes ou socialistes, du Comité pour la reprise des relations [ouvrières] internationales (CRRI). Alphonse Merrheim en assuma le secrétariat et Marcel Hasfeld prit en charge la trésorerie. Ses moyens d’action étaient très réduits, beaucoup de coopératives ouvrières, qui redoutaient la répression, refusant l’impression de son matériel subversif. Dans ses souvenirs, Hasfeld racontera comment il en assurait par ses propres moyens, à bicyclette, la diffusion clandestine dans Paris [13].


Consécration de la « VO »
Lorsque, le 30 avril 1919, Monatte, enfin démobilisé, reprit la parution de La Vie ouvrière au quai de Jemmapes, le courant d’opinion internationaliste dont il fut l’ardent promoteur avait gagné une grande ampleur, surtout aux lendemains de la révolution russe. Mais cette dernière question ouvrit aussi une crise au sein des minoritaires de 1914. Rosmer se montrait complètement acquis à la cause des


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1919 : Alfred Rosmer à gauche de Trotski lors d’un entretien du leader bolchevik avec une délégation française à Moscou.

bolcheviks alors que Merrheim et Dumoulin affichaient à leur endroit une phobie telle qu’elle leur fît non seulement rompre avec le noyau de la VO mais encore rejoindre le camp de Léon Jouhaux. Trois ans plus tôt, ils n’avaient pourtant pas eu de mots assez durs pour qualifier l’adhésion à l’Union sacrée du secrétaire général de la CGT, élu à ce poste en 1909 pour remplacer Griffuelhes. Quant à Monatte, il fut partagé. Malgré la sympathie qu’il éprouvait pour le parti de Lénine et de Trotski, la révolution soviétique était à ses yeux avant tout syndicale et devait le rester. Il voyait dans les soviets — conseils ouvriers — de ville et d’usine l’aboutissement du syndicalisme révolutionnaire. Certes, il adhéra en 1921 à l’internationale syndicale rouge, fondée à l’initiative des bolcheviks, mais demeurant fidèle à ses principes, il souhaitait que cette structure soit, non pas adverse, mais indépendante des partis politiques, fussent-ils de la meilleure eau révolutionnaire. Sur ce point, il n’était pas du tout aligné sur la position de son ami Trotski, favorable quant à lui à une certaine subordination du syndical au politique. Quoi qu’il en soit, il importait désormais de donner à la revue, auréolée de prestige, une dimension qui ne pouvait plus trouver son siège dans la surface étriquée de la boutique des berges du canal Saint-Martin. Monatte accepta que, passant au rythme de parution hebdomadaire, la VO devînt l’organe de presse central de la fraction de la CGT favorable à la charte syndicale définie par l’Internationale communiste. De 1920 à 1922, il assura d’ailleurs la direction de la nouvelle Vie ouvrière, dont les bureaux furent installés rue Peileport [14], sur les hauteurs de Belleville. Il abandonna toutefois cette charge en 1922, écœuré par les multiples divisions qui déchirèrent le mouvement syndical à cette époque. Notre propos n’étant pas de faire la biographie de Monatte mais d’évoquer le foyer ouvrier du 96, quai de Jemmapes, nous pourrions en rester là, s’il n’y avait pas eu une suite d’activité. Or, depuis janvier 1918, Marcel Hasfeld avait ouvert au rez-de-chaussée de la boutique une bibliothèque de prêts de livres militants.
* Pour lire le second temps de la saga : https://www.des-gens.net/ecrire/?exec=article&id_article=10948


PORTRAITS DE PIERRE MONATTE ET D’ALFRED ROSMER
Lorsqu’on cite le nom de Pierre Monatte, celui d’Alfred Rosmer vient automatiquement s’y associer. Non seulement parce que ces deux hommes furent les animateurs principaux de La Vie ouvrière mais encore parce qu’un solide et profond tien d’amitié les rapprocha tout le reste de leur vie. Leur parcours militant est presque identique de bout en bout à la seule différence que Rosmer s’est un peu plus engagé que Monatte sur la voie politique. L’un et l’autre ont été des figures majeures du militantisme ouvrier dans le premier tiers du XXe siècle.
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Pierre Monatte vers 1915, à l’époque de son incorporation au service armé.

Pierre MONATTE

(1881-1960). Issu d’une modeste famille rurale d’Auvergne, Pierre Monatte, après voir effectué des études au collège, fut surveillant d’internat, employé de librairie puis correcteur d’imprimerie. Socialiste et anarchiste, il est gagné en 1902 à ce syndicalisme révolutionnaire qui demeurera sa voie jusqu’à la mort. Affilié à la Fédération du livre, il entre en 1904 au Comité confédéral de la CGT (il en démissionnera en décembre 1914 pour protester contre le ralliement de la centrale à l’« Union sacrée »). Il s’implique fortement dans les grandes luttes sociales de 1906-1908, ce qui lui coûtera un temps de prison et un autre d’exil en Suisse. En 1909, Monatte fonde La Vie ouvrière (voir l’article), qui, en 1920, devient sous sa direction organe de presse confédéral. Il prend ensuite en charge la rubrique sociale de L’Humanité. Bien qu’il fût passionné par la révolution en Russie et quoiqu’il ait concouru à la création du Parti communiste en France, il n’adhère formellement à celui-ci qu’en 1923. Pour en être du reste exclu l’année suivante, dès le début de la « bolchevisation » de ce parti, en raison de la sympathie qu’il témoignait à Trotski et surtout de déviations… syndicalistes. Monatte, en effet, demeurait fondamentalement attaché à l’idée de l’indépendance de l’action syndicale par rapport aux partis politiques fussent-ils communistes et libertaires. Reprenant alors le fil interrompu de la VO, il crée en 1925 La Révolution prolétarienne. Cette revue typiquement syndicaliste révolutionnaire a survécu à la mort de son créateur et paraît encore de nos jours.
Assez limitées en nombre, les photos que l’on possède de lui, surtout en son âge mûr, montrent, commente Jean Rabaut dans son Tout est possible (éd. Denoël, 1974, réédité en 2018 chez Libertalia), « un petit homme au front bombé, aux sourcils forts, aux yeux vivaces et malins, à la moustache courte ». Au moral, complète Rabaut, « il cache mal sa générosité derrière une apparence bourrue. […] Il déteste l’éloquence, l’effet, la phrase, la manœuvre subalterne. D’un absolu désintéressement matériel, de goûts simples et casaniers, passionné de lecture, il vivait chez lui quasiment enseveli sous les documents et les livres. Il met son orgueil dans son indépendance d’esprit. » Détail anecdotique, Pierre Monatte habita de 1909 à 1915 et en 1919-1920 sur la colline de Belleville : rue des Mignottes. Pas très loin, par conséquent, du quai de Jemmapes, où il se rendait souvent à pied, parfois en compagnie de Victor Griffuelhes, son voisin, en traversant le parc des Buttes-Chaumont.


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Rosmer dessiné en 1920 par I. Brodskij.

Alfred ROSMER

(1877-1960). De son vrai nom Patersen Griot, Alfred Rosmer (pseudonyme qu’il a emprunté au titre d’une pièce d’Ibsen, Rosmerholm) venait également d’une famille humble. Correcteur d’imprimerie comme Monatte, il fait la rencontre de celui-ci en 1911 dans les milieux syndicaux et entre presque aussitôt après dans l’équipe de La Vie Ouvrière. Il en vit l’expérience jusqu’en 1919. Anarchiste de formation politique, Rosmer se rallie cependant aux bolcheviks dès 1918. Il fait plusieurs séjours en Russie, où il retrouve Trotski (déjà rencontré, en 1915, au quai de Jemmapes). Avec Léon Davidovitch, il noue un rapport d’amitié qui résistera, plus tard, à l’épreuve de leurs divergences politiques. Il siège en 1919-1920 au comité exécutif de l’Internationale communiste, concourt à la fondation du Parti communiste français et devient membre du premier bureau politique de celui-ci. C’est beaucoup sous l’effet de son amicale pression que Monatte adhère lui-même au PCF. Rosmer en est aussi exclu en 1924 pour « trotskisme » et rejoint Monatte à La Révolution prolétarienne (RP), mais sans renoncer à l’activité politique. Il entre ainsi en 1929 dans le mouvement oppositionnel (à Staline) que Trotski, banni de l’URSS, a formé mais s’en retire l’année suivante, en divergence sur la « ligne syndicale ». Suivent trois années de participation à la vie d’un petit groupe trotskiste dissident.

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Couverture d’une édition de l’"opus magnum" de Rosmer.

Toujours collaborateur de la RP, il rédige en 1936 l’ouvrage de référence incomparable sur l’histoire du mouvement ouvrier français pendant la Première Guerre mondiale.
Jean Rabaut (ouvrage cité précédemment), qui l’a croisé vers 1930, le dépeint ainsi : « L’homme est d’une distinction rare, d’autant plus remarquable qu’il est discret d’allures. Grand, mince, le nez aquilin, il déteste lui aussi l’emphase ». Trait émouvant, il décède la même année que son compagnon Monatte.