La ville des gens : 13/novembre
Nos vieux cafés

La Vielleuse et Le Point du jour

Rédaction révisée par l’auteur, Maxime Braquet, au 17 novembre 2020 [1]. Avertissement : les astérisques qui, dans notre texte, apparaissent ça et là, renvoient à la bibliographie en fin d’article.




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Les cafés sont avec les pharmacies et les boulangeries les commerces qui se perpétuent le plus longtemps à la même adresse. La lecture des annuaires le démontre. Ces boutiques changent de propriétaire – ou de gérant – et de décor, bien sûr, mais leur type d’activité demeure. Parfois même, leur enseigne se transmet.
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Entrée de la rue de Belleville en 1905. © Coll. de l’auteur

Cette règle générale trouve à Belleville son illustration, par exemple, avec le duo des bars Le Vieux Saumur et Aux Folies, dont nous parlons, sur le même site Internet, dans un autre article. Très voisine d’eux, la paire de cafés dont nous suivrons l’histoire ici est aussi ancienne. L’un de ceux-ci est très connu, La Vielleuse, bien en vue à l’angle des boulevard et rue de Belleville ; l’autre, Le Point du jour, campé en face, au coin du boulevard de la Villette, l’était aussi naguère, jusqu’à ce que, en 1973, la rénovation du quartier ne le condamne à la démolition. L’urbanisme rompait ainsi la symétrie qui fit un jour dire à l’écrivain indigène Clément Lépidis que ces deux bistrots populaires formaient les piliers d’une entrée solennelle dans Belleville. 


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Vers 1960, les deux cafés toujours en miroir. © Coll. de l’auteur



Ces maisons de bouteille, comme l’on disait autrefois, illustrent un phénomène historique qui, à Belleville et dans d’autres banlieues de la capitale [2], s’est caractérisé par une progressive aliénation des propriétés agricoles tout au long du XVIIIe siècle à partir de la fin du règne de Louis XIV, cela surtout dans les basses parties occidentales en ce qui regarde notre pays montueux. Les demeures de campagne de riches bourgeois en profiteront de manière particulière ainsi que les commerces de vin, ces derniers étant souvent ouverts par des paysans reconvertis.
Tel dut être le cas des ancêtres de nos deux maisons de boisson. En tout état de cause, c’est la plus exacte façon de désigner leur activité car il ne s’agissait pas et ne s’agira jamais vraiment de cabarets champêtres, les fameuses guinguettes, qui abonderont dans le bas de Belleville à partir de la Révolution française. Les guinguettes, en plus de servir boissons et repas, offraient au public l’agrément d’un jardin et d’un parc, avec des aires pour les jeux et la danse. Leur registre était donc plus ample.

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La barrière d’octroi de Belleville en 1819, vue du côté de Paris. Passant devant les bâtiments de douane conçus par le célèbre architecte Nicolas Ledoux, le chemin de ronde intérieur, amorce des futurs boulevards de la Villette et de Belleville. Dessin de Jean-Louis G.-B. Palaiseau. Comme on le voit, le secteur est encore un peu campagnard à cette date. © BNF/Gallica

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C’est l’un des points de rendez-vous usuels pour les Parisiens qui ont à faire à Belleville. S’il a tant soit peu l’humeur exploratrice, le visiteur qui pénètre de nos jours dans La Vielleuse par la porte du côté de la rue de Belleville, où se tient un stand à crêpes, ce visiteur, donc, avise tout de suite à gauche, accroché au mur, un singulier élément de décoration : un rectangle de miroir encadré, zébré d’une profonde fêlure et orné de l’effigie peinte d’une joueuse de vielle à roue. « Voilà donc la déesse tutélaire de la maison », commence par se dire le curieux, établissant le rapport avec le nom de l’enseigne.

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« Fanchon la Vielleuse » en scène. L’instrumentiste au centre. © BNF/Arts du spectacle

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La vielleuse, imperturbable sous la fêlure, actionne toujours la manivelle de son instrument en 2020. Le dessin est manifestement de style ancien. © M. Braquet


Mais une question germe presque simultanément dans sa tête. Pourquoi exposer un bout de miroir fêlé ? Un tel étonnement dénote l’ignorance de l’état des lieux trente ans plus tôt. En effet, la mise en scène de la musicienne était alors bien différente car sa peinture trônait au centre d’une glace qui, face à l’entrée, courrait tout du long et à l’arrière du comptoir. L’encadré qui se voit de nos jours n’en constitue donc qu’une petite découpe. La glace, en 1982, était déjà fêlée mais une inscription portée au-dessus, et qui a disparu aujourd’hui, donnait l’explication de l’intrigante ornementation. On lisait : « Malgré la Grosse Bertha qui la blessa le 9 juin 1918, elle [la musicienne] n’a jamais cessé de jouer l’hymne de la victoire. » Ainsi le miroir zébré et décoré se veut-il le rappel d’un évènement survenu à la fin de la Première Guerre mondiale, quand la glace pâtit du souffle de l’explosion d’un obus tiré par un canon allemand de longue portée et tombé près du café [3].


Vers 1978 : la fameuse glace fêlée et l'inscription patriotique. © DR



De « La Vache noire » à « La Vielleuse »
Mais La Vielleuse, à l’époque, était déjà une dame plus que vénérable. Elle avait bien entendu connu diverses expériences et changé plusieurs fois d’aspect au cours de sa très longue existence. C’est autour de 1780 qu’il faut remonter pour trouver les origines. En ce temps, le commerce de boisson se nommait La Vache noire, appellation héritée de la désignation antérieure d’une ferme agricole, reconvertie [4]. En 1811, elle devenait la propriété de l’illustre famille des Dénoyez, qui possédait un véritable empire cabaretier dans toute la Courtille [5]. L’enseigne de La Vielleuse, c’est Gilles-Joseph Dénoyez ou son frère cadet Jean-Claude qui la substitua à La Vache noire. Le changement ne corrigeait pourtant en rien le décalage entre la désignation de l’établissement et la nature de son activité.
Pourquoi Vielleuse, peut-on en effet interroger ? Nous ne sommes pas en mesure de l’assurer mais l’hypothèse vient assez bien d’invoquer un écho du succès populaire exceptionnel rencontré depuis 1803 dans les salles de théâtre par une comédie-vaudeville : Fanchon la Vielleuse, de Jean-Nicolas Bouilly et Joseph-Marie Pain [6]. Une explication plus directe découlerait simplement du fait qu’une joueuse de vielle à roue conduisait le petit bal qui était donné le dimanche dans l’établissement. C’est la raison qu’avance du moins un journaliste, Emmanuel Patrick, au sein de l’article qu’il consacre à La Vielleuse dans la sortie du 8 avril 1888 de l’hebdomadaire Le Courrier français [7]. Ce journaliste se montre encore plus intéressant quand il nous informe de l’origine d’une statuette à l’effigie de l’instrumentiste qui, très longtemps — bien après que M. Patrick put la voir de ses propres yeux vers la fin du XIXe siècle — orna, sur la rue, le dessus de l’entrée du cabaret, figurant en quelque sorte son fétiche. La version primitive, en terre cuite, aurait été mise en place en 1822.


La bougeotte de la statuette
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La sculpture de la vielleuse a changé de place au fil du temps. La photo de gauche, en haut, date des années 1900 et la suivante, du milieu des années 1930. Quant à celle du bas, prise dans les années 1970, elle donne à constater le retrait pur et simple de l’effigie. © Coll. de l’auteur et DR




Au temps des Dénoyez

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1842 : le départ du cortège de la descente de la Courtille à la barrière d’octroi de Belleville (tableau de Célestin-François Nanteuil). « La Vielleuse » est cachée par le bâtiment de la douane. Apprécier le changement d’aspect du coin en comparant avec la gravure de Palaiseau incrustée plus haut. © Musée Carnavalet

La famille Dénoyez constitue à elle seule le symbole de la grande époque bellevilloise des guinguettes de la Courtille, quartier où se situaient Le Point du jour et La Vielleuse. Entre 1800 et 1848, au sein d’un paysage d’où s’effacèrent progressivement les derniers vestiges campagnards, les cabarets Dénoyez et quelques concurrents telle la maison Favié, au 13 de la rue de Belleville, attireront sur la pente occidentale de la côte de Belleville des foules de Parisiens en goguette, avec un pic de liesse aux heures du carnaval annuel [8]. Moins impliquée que sa sœur du 8, rue de Belleville : les Folies-Dénoyez, La Vielleuse ne trouva pas moins le chemin d’honneur de la grande histoire, au mois de février 1871, en prêtant ses locaux pour une réunion du club révolutionnaire local [9]. On était alors à la veille de la Commune ; Jules Vallès découpe la silhouette de notre café dans le théâtre sombre des combats qui, fin mai, ensanglantèrent la mort de la révolution ouvrière. A la date du 28 mai 1871 de son roman autobiographique L’Insurgé, l’écrivain communard écrit : « Aux fenêtres de La Vielleuse, et de toutes les maisons d’angle, les nôtres ont mis des paillasses, dont le ventre fume sous la trouée des projectiles. »



A l’ère Duchemin

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La terrasse de « La Vielleuse » (maison Epingard) vers 1895. © Coll. de l’auteur

Comme tous les cafés de la haute Courtille, La Vielleuse avait, depuis la fondation du IIe Empire, pâti sensiblement de la perte par le quartier de sa notoriété antérieure de pays de la fête et des plaisirs et de son acquisition d’une nouvelle réputation, celle de terre des révoltes sociales. En recul de statut dans la faveur parisienne en général, La Vielleuse n’en continuait pas moins sa carrière comme institution populaire locale, donc bellevilloise. En 1888, quand le journaliste Emmanuel Patrick écrivait l’article cité plus haut, les Dénoyez étaient encore propriétaires mais, suffisamment enrichis, avaient bien plus tôt délégué l’exploitation de l’établissement du 2, rue de Belleville à des gérants. Pour les décennies 1890-1900, l’édition annuelle de l’Annuaire-almanach du commerce, de l’industrie et de l’administration Bottin-Didot nous livre quelques noms, dans l’ordre chronologique : Mayeur, Epingard, Audrières… C’est vers 1912 que la famille Dénoyez céda définitivement les clés à une autre famille, les Duchemin. Nouvelle prise en main durable puisque la propriété Duchemin se maintiendra jusqu’en février 1982, au temps de la gérance de M. Valette.



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En 1965, Mme Fau-Duchemin, la patronne, au comptoir. Derrière elle, l’effigie de la vielleuse peinte à même le miroir. © DR

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Terrasse sur le boulevard de Belleville dans le milieu des années 1970. Derrière la vitre, on distingue encore un coin conservé de l’ancienne salle de billard. Sur la droite du cliché, c’est l’entrée du cinéma « Cocorico », lui aussi emblème bellevillois. © DR



C’est alors que le bâtiment tout en rez-de-chaussée du café fut démoli pour faire place aux constructions modernes que nous connaissons aujourd’hui et au pied desquelles La Vielleuse a repris vie dans d’autres mains, avec une peau différente d’où l’esprit d’antan a automatiquement disparu.


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L’heure triste de la démolition, 1982, côté boulevard de Belleville. A la suite des ruines de « La Vielleuse », encore debout mais plus pour longtemps, la silhouette un rien fantastique du cinéma « Cocorico ». © Photo Lucien Sfez


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La moderne « Vielleuse », sans statuette. © Photo M. Braquet

Pour clore le chapitre, il est plaisant de donner la parole à l’amoureux fou de Belleville qu’était l’écrivain Clément Lépidis. Auteur de plus de cinq livres sur notre quartier de Paris, il a évidemment fréquenté La Vielleuse — et aussi Le Point du jour — dans les années 1950. Il en résulte, dispersées dans son œuvre, des notes descriptives et d’atmosphère savoureuses. Lépidis rapporte ainsi, dans son roman La Main rouge*, que La Vielleuse fidélisait une clientèle de joueurs de billard, jeu dont les meubles étaient disposés au bout de l’« impressionnante » courbe dessinée par le comptoir, du côté du boulevard. Le café fonctionnait en effet aussi comme académie de billard et des tournois importants s’y tinrent. C’est dans la peinture d’une autre sorte de clients et des tableaux qu’ils composaient dans les locaux de l’établissement que le grand romancier bellevillois abonde : « Miséreux du rouge et du petit blanc qui fait trembler, écrit-il dans Belleville*, les derniers spécimens de dinosaures de l’ivrognerie hantèrent longtemps le bas de la rue de Belleville. […] L’histoire de ces gens était tragique. Ils buvaient leurs économies – quand il y en avait –, le travail en cours et la quittance de loyer, le mobilier, le linge. Puis, quand il ne restait plus que des hardes, ils s’en faisaient un balluchon et s’en allaient chercher refuge au comptoir de La Vielleuse […], devant la glace que la Grosse Bertha fêla […]. La nuit venue, ils couchaient à la terrasse du café sur quelques chaises qu’un garçon compatissant laissait en place, exprès. De semaine en semaine, hommes et femmes, surtout les femmes, tombaient de plus en plus bas dans la déchéance. La dernière étape avant la mort, c’était le renfoncement de l’ancienne boutique du photographe qui jouxtait l’entrée du cinéma Cocorico. » [10] Ce brave Clément forçait sans doute un peu le trait du pittoresque misérabiliste et un tantinet folklorique. Mais l’auteur du présent article peut livrer un témoignage personnel des années 1978-1980 sur la perpétuation du culte de la dive bouteille à La Vielleuse : à l’heure de fermeture, vers 23 heures, quelques clients buveurs de fond demeuraient scotchés au comptoir derrière lequel, du reste, le taulier et le dernier garçon de service n’étaient pas tellement moins imbibés. Cela donnait des scènes de « vidage » ineffables !



Ambiance à La Vielleuse.
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Cette image a un double mérite. D’abord de montrer une scène d’un film pas assez reconnu pour sa qualité, Neige, de Juliet Berto et Jean-Henri Roger, tourné en 1981. Ce qu’on voit, c’est exactement la partie bar de l’établissement ancien. La co-réalisatrice est elle-même présente dans le cadre, en serveuse en train d’attacher son tablier ; au comptoir, dans la pose du taulier près de sa caisse, l’acteur fameux Jean-François Stévenin. L’autre mérite, c’est d’être un témoin visuel des dernières heures de la vénérable Vielleuse, qui sera démolie en 1982. © DR

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Le Point du jour a sûrement connu un destin comparable à celui de La Vielleuse. Il nous faut cependant avouer ne pas disposer d’une documentation égale en ce qui le concerne. Nous n’avons notamment pas entrepris de recherche en archives. Ou presque pas. Voici le détail d’un plan de Paris et de ses environs établi en 1790 par l’architecte de renom Edme Verniquet :


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© BHVP


Il est pour nous intéressant à deux égards ; d’abord, il montre au centre de l’image le site de l’octroi de Belleville dans le mur des Fermiers-Généraux. La barrière est posée au travers de l’axe de nos actuelles rues du Faubourg-du-Temple et de Belleville ; le célèbre Mur court perpendiculairement au nord et au sud, marquant l’emplacement des futurs boulevards de Belleville et de la Villette. Paris est donc vers la gauche de l’image. De l’autre côté, sur le territoire bellevillois, le cartographe a généreusement hachuré les surfaces pour donner à lire que le pays est encore, dans cette direction, en grande partie voué à l’agriculture par des clos, des champs et des prés — mais cela ne va plus durer longtemps. L’intérêt de sa carte s’accroît en raison des quatre carrés noirs qu’il a inscrits, par paires et en vis-à-vis : les deux premiers, en aval de la côte de Belleville, figurent les guichets douaniers ; l’un des deux autres parallèlement disposés à quelque distance vers Belleville, encadré de rouge par nos soins, correspond au bâtiment du cabaret de La Vache noire.


Quand « Le Point du jour » a-t-il point ?
Et en face ? Nous aimerions dire qu’il s’agit là encore, à cette date lointaine, de l’abri d’un débit de boisson mais nous n’avons pas de document le prouvant. Pourtant, le fait que Verniquet n’ait figuré sur son plan que ces deux points à l’exclusion des bâtiments fermiers : granges, remises… évidemment présents dans un contexte paysan, ce choix graphique, donc, tendrait à indiquer que le carré supérieur, comme celui qui représente La Vache noire, symbolise un café ou, à tout le moins, un commerce. Une maison de bouteille de préférence car, dès les premières heures de la gloire guinguettière de la haute Courtille, les années 1810-1820, les chroniqueurs de l’époque [11] dépeignent un alignement de cafés sur le trottoir de gauche en grimpant la rampe bellevilloise, parfait reflet, du reste, de ce qui se passe sur le trottoir de La Vielleuse. Sont nommés sans aucune précision d’ordre, ou bien vague, le Café de Page, le Petit Chaume, le Darbois, le Petit Bacchus… L’un de ceux-ci, nécessairement, occupait l’encoignure de la rue de Belleville et du chemin de ronde extérieur des douaniers [12]. C’est lui le premier de cordée de tous les cafés qui, jusqu’en 1973, vont se succéder place pour place sur ce site.


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« Au Point du jour » autour de 1905. © Coll. de l’auteur

Selon le journaliste Emmanuel Patrick, que nous avons déjà cité à propos de La Vielleuse — et sur la valeur des informations duquel nous avons exprimé des réserves (voir la note 1) —, un sieur Gayon fut pendant quelque cinquante ans le propriétaire de l’endroit. Ce qui nous conduit aux années 1860. La main passa ensuite, toujours d’après notre chroniqueur, à M. Derondel (ou Derondelle). L’Annuaire de Belleville et Ménilmontant édité en 1853 et 1854 par la municipalité bellevilloise nous révèle toutefois que, à ces dates, Gayon avait confié la gestion de l’établissement au traiteur-restaurateur Crispoul, et le précieux outil de recherche que se révèle être pour l’historien l’Annuaire-almanach du commerce, de l’industrie et de l’administration Bottin-Didot nous invite à penser que Derondel employa aussi des gérants : Seurre, Allary aîné (en 1872)… Nous formons l’hypothèse que c’est au temps d’activité de ces personnes-là que se réalisa ce que signale Patrick, à savoir le remplacement de la « maisonnette de bois » originelle par une construction de pierre. Nous voulons aussi croire que c’est réellement alors, pour l’inauguration du nouveau bâtiment, que fut inventée l’enseigne Au Point du jour, dont le nom ne fut cependant prononcé qu’en 1885 pour la première fois publiquement par un chroniqueur puis, en 1888, par le journaliste du Courrier français [13].



Un rendez-vous d’artistes…


Le meilleur du « papier » de Patrick arrive quand ce dernier peint la manière de café littéraire et artistique qui, selon lui, prit forme au commerce de M. Gayon. « Quelques célébrités des arts et des lettres, écrit-il-il, ont fréquenté à diverses dates cet établissement. notamment […] Saintine, Briffault, les peintres Diaz et Léon Coignet, les sculpteurs Barye, Vechtte et Lhorz. Paul de Kock [14], trop gentleman pour fréquenter habituellement des lieux semblables, y est allé pourtant plusieurs fois, mais en observateur, et c’est là qu’il a pris les types de quelques personnages de ses romans. » [15] Saintine et Briffault, deux amis, ont pu avoir leur rond de serviette chez le traiteur Crispoul car ils habitèrent Belleville vers 1840 et prendre leur repas en compagnie d’autres bonnes relations écrivaines et également « voisines de palier » en pays bellevillois : Merville et Michel Masson.


Des clients du 1, rue de Belleville
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…et de dangereux subversifs
Arriva-t-il à ces convives de plume, de brosse et de ciseau de s’attabler parfois avec un autre habitué du café, un peu plus vieux qu’eux et qui possédait un talent bien différent du leur, celui de refaire le monde par la philosophie sociale. Etienne Cabet (1788-1856) était son nom et il l’avait rendu

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Etienne Cabet vers 1848. Peinture de SG. Gallica. © BNF/Gallica

assez célèbre par la publication d’un livre : Voyage en Icarie (1842) qui, aujourd’hui encore, passe pour l’un des standards de l’utopisme de la société idéale. Sa fréquentation de Belleville, où il ne résidait pas, ne devait rien au hasard. Sous le règne du roi Louis-Philippe, la haute Courtille fut en effet l’un des lieux de Paris et de sa couronne où l’esprit insurrectionnel de juin 1848 germa puis se développa. La Préfecture de police surveillait particulièrement l’activisme communiste des néo-babouvistes — courant différent de celui de Cabet —, qui, sous la houlette locale de Bernard Pornin (voir à la note de fin de texte suivante), infiltraient les sociétés chantantes populaires dites « goguettes ». C’est d’ailleurs, si l’on se rapporte au dire de Patrick, dans les murs du café dont nous parlons ici que, aux lendemains de l’émeute ratée contre l’Assemblée nationale, le 15 mai 1848, la police arrêta le révolutionnaire Léopold-Joseph Villain, président de la Société des droits de l’homme et du citoyen [16].



Apparition et disparition

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Très intéressante carte postale de la fin des années 1910 qui, en enfilade, fait voir « Le Point du jour », « La Vielleuse » et l’annonce publicitaire de l’ouverture du cinéma « Cocorico ». © Coll. de l’auteur


L’apparition du bâtiment du Point du jour, celui-là même que montrent les cartes postales de notre iconographie, est le marqueur du passage d’époque classique dans l’histoire de Belleville qui intervint vers 1860. Etait alors clos le temps où Belleville, la Courtille pour être plus précis, jouait un rôle du parc d’attractions pour le tout-Paris d’avant l’industrialisation. Le temps où le prestige des légendaires guinguettes Grand Saint-Martin, Bal Favié, chez Marichaux.. rejaillissait sur les simples maisons de boisson tel notre Point du jour. S’ouvrait l’époque qui mène jusqu’à nos jours où, dans un Belleville ramené à une gloire sans doute plus régionale, Le Point du jour, comme son jumeau de la grand-chaussée, La Vielleuse, remplit avec dignité une fonction d’institution bistrotière de quartier.
Pilier gauche du fameux portail d’entrée triomphale dans Belleville, symétrique remarquable, l’immeuble du Point du jour n’avait pas moins une dimension de toute apparence plus fastueuse que celle du bâtiment de La Vielleuse. Il comprenait par exemple un étage, qui devait abriter un restaurant et des salons. Nous avançons ce dernier point car une académie historienne très active au début du XXe siècle, la Société du vieux Belleville [17], donnait des conférences dans l’enceinte de l’établissement : c’est ce qu’attestent des cartes d’invitation conservées dans le carton du fonds Saffroy aux Archives de Paris (cote D30Z). Peut-être la partie restaurant ou brasserie était-elle cette salle désignée « Café Vieille Renommée » sur une réclame passée dans les pages d’un journal local bellevillois, Le Funi, en 1926 :


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Publicité du « Point du jour » dans le journal « Le Funi » du 4 octobre 1926. © BNF/Gallica


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Photo de presse, « L’Intransigeant », 3 février 1936 : le coureur Chimbert, futur vainqueur du Critérium cycliste des porteurs de journaux, en train de passer, boulevard de la Villette, devant le café « Au Point du jour ». © BNF/Gallica


Comme à La Vielleuse, le billard avait sa place, au rez-de-chaussée. Dans l’échelle des valeurs populaires locales, le café du 1, rue de Belleville laissait peut-être la place d’honneur à celui d’en face mais il eut ses fidèles nombreux. Puis vint le couperet de 1971, quand tomba, conséquence des progrès urbanistiques, l’avis d’expropriation qui préluda à la démolition deux ans plus tard. A l’emplacement du valeureux Point du jour s’étale dorénavant le jardinet qui pare le pied du bloc monumental où la CFDT a son siège confédéral national.


Une expérience à la Perec
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Le début de la fin, en 1972. © Photo : François-Xavier Bouchart

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Après la fin : un jardin a pris la place. © Photo 2020 : M. Braquet


Maxime Braquet



BIBLIOGRAPHIE
Abréviations utilisées : BNF, Bibliothèque nationale de France, sites François-Mitterrand, Richelieu et Arsenal. - BHVP, Bibliothèque historique de la Ville de Paris.
* Maxime Braquet et Christiane Douyère-Demeunelaere, La Gloire de la Courtille, bulletin de liaison de l’Association d’histoire et d’archéologie du 20e arrondissement, n° 30, 2004.
* Clément Lépidis, La Main rouge, éd. du Seuil, 1978. Pour l’environnement de La Vielleuse, on lira particulièrement de cet auteur Belleville au cœur, éd. Vernet, 1980, Des dimanches à Belleville, éd. ACE, 1984, ou encore Belleville, écrit en collaboration avec l’historien bellevillois Emmanuel Jacomin, éd. Veyrier, 1975, réédition en 1988.
* M. R***, Promenade à tous les bals publics de Paris, barrières et guinguettes de cette capitale, 1830 (réédité en 1848). A la BHVP ; lire particulièrement le chapitre 31, « Barrière de Belleville ».
* B. R., Histoires de Paris depuis son origine jusqu’à nos jours[…] de ses promenades, de ses barrières, de ses faubourgs, de ses fortifications, de sa banlieue, etc., éd. Renaud et Cie, 1857. A la BHVP.
* Annuaire de Belleville et Ménilmontant, : aux Archives de Paris pour l’édition 1953, à la BHVP pour 1954.