La ville des gens : 24/janvier
Exposition collective

« ONE PIECE AT A TIME »

Dès ses premières phrases, la chanson de Johnny Cash « One Piece at a Time » interprétée en 1976, nous plonge dans l’histoire d’un homme ayant quitté son Kentucky natal en 1949 pour venir travailler à la chaîne et assembler des Cadillac à Detroit.

« Well, I left Kentucky back in’49 An’ went to Detroit workin’ on a’sembly line
The first year they had me puttin’ wheels on cadillacs… ». Johnny Cash, One Piece at a Time , 1976.

Toute une vie passée à construire cette voiture de rêve qu’il ne pourra jamais s’offrir, le pousse avec l’un de ses compagnons à voler, pièce après pièce, les parties qu’il assemble. Les cachant dans la fameuse lunch-box ou « sous le manteau », ils réussiront à construire une Cadillac mais constituée de pièces disparates récupérées au fil du temps sur les différents modèles qu’ils ont montés de 1953 à 1973 ainsi que le précise la chanson.

« One Piece at a Time » s’apparente à une parabole qui réunit les contradictions même au cœur de l’idée d’assemblage ; puisqu’elle condense à la fois l’image de la production de masse des débuts de la société industrielle et celle de son opposition. L’ouvrier ne doit plus penser son travail qu’en terme d’éléments séparés, distincts à ajuster ensemble et pourtant, conjointement, il va détourner ce système aliénant grâce à l’autre versant de l’assemblage, celui qui l’amène à produire, par l’agencement des pièces hétéroclites, une forme hybride.

La notion d’assemblage telle qu’elle a parcouru l’histoire de l’art du xxe siècle jusqu’en ce début de xxie siècle, ne peut se saisir que dans cette double lecture antagoniste. Celle de l’appropriation d’un processus de travail pensé initialement pour améliorer le rendement grâce à la machine au détriment de l’homme. Ou comment les artistes, face à la logique de production mécanique et déshumanisée − le Fordisme date de 1906 –, vont participer à cette reprise en main du pouvoir au moyen de l’assemblage comme procédure spécifique, comme méthode même. L’exposition « The Art of Assemblage » organisée par William C. Seitz en 1961 au Museum of Modern Art de New York fut la première occasion d’en montrer l’apport historique et théorique.

Malgré cela, l’assemblage est resté dans l’ombre, éclipsé par la pensée moderniste dominante et son cloisonnement des disciplines, puis trop promptement assimilé, du fait de son hybridité, à l’expression plastique du courant dit post-moderne ; alors qu’il soulève des questionnements au cœur de l’histoire de la modernité que sont l’hétérogénéité, l’impur ou l’éphémère.

Aujourd’hui, c’est à nouveau par le biais d’un intérêt venu d’Outre-Atlantique, tout particulièrement en sociologie et en anthropologie, que le mot assemblage, à comprendre donc dans son acception anglo-saxonne – est réinvesti. Ainsi, la sociologue Saskia Sassen qui l’emploie comme point d’articulation pour démonter la notion d’État-Nation face à la globalisation dans son ouvrage Territory, Authority, Rights : From Medieval to Global Assemblages [1], en signale toute la portée actuelle. Bien qu’elle précise, elle-même, avoir choisi l’assemblage pour son sens le plus descriptif, elle en énonce les principales sources et références. Ainsi, non seulement, « assemblage » est le terme qui a servi à traduire en anglais « structure agencement », cette expression employée par Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille Plateaux

 [2], mais Aihwa Ong et Stephen Collier en font aussi un usage théorique pour développer leur idée d’assemblage global [3].

De même la revue Theory, Culture and Society paru en 2006 et chapeauté par George Marcus et Renka Saka, consacre un article aux enjeux qui lui sont liés, mais encore Assemblages (au pluriel) est le titre d’une revue sur l’architecture et l’urbanisme

 [4]. Saskia Sassen, quant à elle, en a fait un outil linguistique pour interroger, entre autre, les notions de Territoire – intrinsèquement associé à celles d’Autorité et de Droits. Ce qui retient ici notre attention.

Modernité et Territoire, deux axiomes que partagent en effet les quatre artistes réunis au Point éphémère, Côme Mosta-Heirt, Benjamin Sabatier, Felice Varini et Michel Verjux. Car l’assemblage en tant qu’outil a depuis son apparition engendré des formes fort différentes. Il peut être tout à la fois une construction physique, une prise de possession concrète, une véritable annexion de l’espace ou bien une projection mentale, une recomposition intellectuelle d’éléments en apparence séparés qui n’existe que par l’œil et l’esprit de celui qui regarde [5]. Les fragments ou éléments éparses prennent corps et sens grâce à cette réunion, cette liaison généralement fugace et temporaire ; l’assemblage, même quand il semble très construit, porte en lui sa précarité.

Ainsi, la voiture de Côme Mosta-Heirt, Benjamin Sabatier, Felice Varini et Michel Verjux fonctionne peut-être à l’« erre », mais rien n’est moins sûr. Ce qui est certain, c’est que ces quatre artistes y ont chacun apporté une pièce différente possédant son identité et qui, rassemblées le temps de cet événement, proposeraient à leur tour leur propre Cadillac.

Stéphanie Jamet-Chavigny


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« ONE PIECE AT A TIME » – Côme Mosta-Heirt, Benjamin Sabatier, Felice Varini et Michel Verjux

Du 26 janvier au 11 mars 2012

Tous les jours de 14h à 19h
Entrée libre
Vernissage jeudi 26 janvier à 18h30

- Tél : 01 40 34 02 48
- Courriel : info chez pointephemere.org

Plus d’infos : http://www.pointephemere.org

Point Éphémère - 200 Quai de Valmy - 75010 Paris - Métro Jaurès (lignes 5, 2 et 7 bis) - Louis Blanc (ligne 7) - Bus 26 /46 / 48

Agenda

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