La ville des gens : 13/novembre
La villa Ottoz en la Belle Epoque

« Bonjour, monsieur Jean Dolent »

Beau jour de 1900 dans le jardin de la demeure de Dolent : le maître de logis, au centre, et Eugène Carrière, à gauche, encadrés par la nombreuse famille du peintre et quelques amis communs, sur la droite, le poète Fagus et le peintre Harpignies, debout, peut-être, l'écrivain Degron, assis. Jean-René Carrière (12 ans) est assis sur les genoux de son père. Photo DR /BNF Estampes


Rédaction révisée au 9 juillet 2019.

C’est une question à poser aux services de la Voirie de la Ville de Paris : que deviennent les plaques commémoratives murales apposées dans les rues quand les murs porteurs sont démolis ? Sont-elles descellées et conservées quelque part, éventuellement dans l’attente d’un raccrochage sur une nouvelle paroi ? Nous avons en tête un cas précis : avant 1976, une de ces plaques était visible sur le bas muret de clôture d’une propriété de la villa Ottoz, au niveau du rond-point central [1]. En voici l’image [2] :

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© Photographie Robert Lasguines vers 1970.


Où est-elle à présent ? De raccrochage, point. En tout état de cause, elle a disparu du paysage urbain local depuis une petite quarantaine d’années, paysage qui, il est vrai, a passablement changé de visage avec l’aménagement de notre beau parc de Belleville. Naguère — presque autrefois, pourrait-on dire —, il y avait, par-là, une venelle privée de cité résidentielle en grande partie pavillonnaire. Aujourd’hui, c’est une allée de jardin public. L’expérience pratique des exploits pas toujours délicats de l’urbanisme dans ce genre de circonstance nous fait craindre que la plaque ait été brisée et ses morceaux jetés aux décombres lors des travaux de démolition qui firent la place nette pour l’implantation du parc. Mais, quel que soit le sort effectif de l’objet, son effacement à la vue autorise à écrire que l’homme auquel il était par lui rendu hommage, Jean Dolent, a connu sa seconde mort.

C’est en effet afin d’entretenir la mémoire déjà défaillante du défunt parmi les vivants qu’une fidèle amie, l’écrivaine Aurel [3] – dont Dolent fut autrefois le parrain en littérature – avait, après moult démarches, fini par obtenir de la Ville de Paris la pose de cette plaque le 21 juin 1926, dix-sept ans après le décès de Dolent [4]. En 2016, ce nom n’est plus guère, au su du vaste public, que la désignation tout administrative d’une rue du 14e arrondissement de Paris, longeant un mur de la prison de la Santé [5]. (Il est certain que le choix de cet emplacement n’aurait pas particulièrement flatté l’âme libertaire du « justicier par le mot » [6].) Belleville, qui honore à bon droit ses enfants glorieux : Edith Piaf, Maurice Chevalier…, aurait bien des motifs à accueillir Jean Dolent dans son panthéon.


En 1929, l’homme méritait encore une notice dans le Grand Larousse : « Charles Antoine Fournier, dit Jean Dolent, né en 1835 et décédé en 1909. Littérateur, la fantaisie de son esprit allait de pair avec celle d’un style finement orné. » Puis plus rien dans les éditions ultérieures, pas davantage dans les histoires de la littérature et de l’art [7]. Cet homme ne se serait sans doute pas offusqué d’un tel effacement car il avait un médiocre souci de la renommée. Au journaliste Jules Huret, dont la plume était fameuse à la Belle Epoque, Dolent refusa ainsi l’offre de paraître, aux côtés de Zola, Huysmans, Mirbeau, Moréas, etc., dans un répertoire en préparation des célébrités littéraires : « Cher confrère, écrivit-il à Huret, dispensez-moi de répondre. Vivre sans bruit console de vivre sans gloire. Je vous serre la main. » Pourtant, le nom de Dolent fut réellement une référence en son temps mais avant tout connu comme celui d’un collectionneur d’art.

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Le poète Verlaine, par Eugène Carrière (1890). Musée d’Orsay.

Son adresse à Belleville, dans un pavillon de la villa Ottoz, était courue car on savait y trouver l’une des plus riches réunions privées de tableaux de toute la capitale. L’après-midi de chaque dimanche, dans les années 1880-1909, Dolent tint un salon artistique et littéraire chez lui où, d’une semaine sur l’autre, des visiteurs aussi peu anonymes que le sculpteur Auguste Rodin, les peintres Henri Fantin-Latour, Paul Gauguin, Odilon Redon, Eugène Carrière et Pierre Puvis de Chavannes, le dessinateur-graveur Félix Bracquemond, le dessus du panier de la poésie symboliste avec Jean Moréas, Gustave Kahn et Charles Morice, le romancier et homme de théâtre Octave Mirbeau ainsi que ses confrères Anatole France, Rachilde et Lucien Descaves, les grands critiques d’art Gustave Geffroy [8] et Roger Marx, tant d’autres encore, pouvaient se rencontrer au 43, rue Piat. En 1891, sa maison devint même un point de rendez-vous pour ainsi dire obligé du Tout-Paris car elle recelait le trésor du portrait peut-être le meilleur jamais peint de Paul Verlaine, celui brossé par Eugène Carrière. Il s’accomplissait à l’occasion une manière de pèlerinage tant le vieux poète de Sagesse, alcoolique et quasi infirme, désargenté, était alors vénéré comme un clochard céleste.


Esthète, écrivain et employé de bureau

Dolent étant vu comme un expert, nombreux se trouvaient d’autre part les artistes et trousseurs de vers ou de prose débutants qui, de tout Paris, faisaient également chemin jusqu’à sa demeure bellevilloise pour soumettre leurs essais à son appréciation. Dans la personnalité de Dolent, qui passait pour une sorte de sage, l’indépendance et la perspicacité des jugements – esthétiques aussi bien que philosophiques ou sociaux – et l’authenticité des passions qui l’animaient attiraient bien plus que son goût, de fait minime, pour la mondanité. Sa présence aux banquets, manifestations officielles et autres grand-messes culturelles était, autour de 1900, fort sollicitée mais lui-même, qui ne s’y refusait pas toujours, par courtoisie, ne courait pas après [9]. Il faut voir en lui un solitaire. Un ermite, à sa façon.

Il fut journaliste aussi et publia une dizaine de livres, des ouvrages inclassables, romans improbables et semblances d’essais, à l’écriture précieuse autant que singulière, pratiquant un art virtuose de l’aphorisme et de l’ellipse [10]. L’extraordinaire est qu’il ne gagna jamais sa vie grâce à ses talents de plume ou à sa connaissance étendue de la peinture. Lui-même, à ce dernier égard, ne se considérait du reste pas comme un critique formé à l’école du métier et possédant un système d’évaluation esthétique – il détestait tout système de classification et faisait peu de cas des modes – mais comme un simple « amoureux d’art, exaltateur charmé de beauté » – ce sont ses mots –, de l’art de tous les temps, sans donner un privilège à la modernité. Il fit bouillir sa marmite domestique quotidienne grâce aux émoluments point mirifiques que lui procuraient ses offices de chef de bureau dans une entreprise d’affinage de métaux précieux, la maison Caplain – Saint-André (siégeant rue Portefoin, dans le quartier parisien du Temple). C’est essentiellement grâce à des économies sur son salaire, mais aussi à des dons d’amis peintres ou aux prix de faveur que ceux-ci lui accordaient, qu’il assembla sa collection de tableaux. Jean Dolent était un autodidacte.

Bien que Charles Antoine Fournier - son vrai nom - soit né rue du Faubourg-Saint-Denis, le brevet de rejeton de Belleville lui revient sans conteste. C’est ainsi, comme Bellevillois, qu’il nous intéresse surtout dans cet article. Il a passé ses âges tendres et une bonne partie de sa vie d’adulte au 3 de la rue Jouye-Rouve, à 50 mètres en aval de la rue Piat sur la grande artère du cru. Sa mère, fille d’un commerçant layetier-emballeur [11], tint peut-être là l’échoppe où est aujourd’hui installé le cultissime bar à vin Le Baratin. Le père de Charles était quant à lui employé principal dans une maison de réalisation de dessins pour châles et cachemires. Bref, une extraction sociale modeste et pleinement populaire. Le garçon ne connut probablement pas la pauvreté mais, à 12 ans, cessant là les études, fut mis en apprentissage professionnel chez le patron du père. Il suivit pour cela les cours du soir d’une école de dessin.


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Rue Jouye-Rouve. Photo du haut , vue générale en 1904 (la rue de Belleville est au fond. En bas, le n° 3 de nos jours. Photos coll. Maxime Braquet et DR.


Un membre plus à son aise de la famille, l’oncle Talrich, qui était introduit dans le monde de la presse, s’avisa que l’adolescent avait le sens de la beauté plastique et démontrait une intelligence vive ; il ouvrit à son neveu sa riche bibliothèque personnelle et, en 1862, grâce à son entregent, poussa pour lui quelques portes de bureaux rédactionnels en mesure d’accueillir le jeune homme comme pigiste [12]. C’est Talrich encore qui encouragea les premières tentatives littéraires de son protégé. Sans l’intervention de son oncle, celui qui adopterait le nom de Jean Dolent – pseudo de journaliste d’abord puis d’écrivain – eût sans doute suivi la voie toute d’humilité de ses père et mère. Il avait en 1855 embauché chez Caplain, où il restera jusqu’à sa mort, et mena donc en parallèle une carrière d’homme de plume et d’employé modèle, caissier, chef de services de contentieux et commerciaux très apprécié de son patron dont il avait toute la confiance. Peu de gens, même proches, percèrent le secret de cette double vie.



La maison-musée

En 1877, François Fournier, le père de Jean Dolent [13], veuf, loua le pavillon de la villa Ottoz [14] et s’y installa avec sa vieille mère et son fils. Sept ans plus tard, ce dernier en acquit pour 20 000 francs la propriété auprès de Mme Adrien Nicolas Camille, veuve d’un entrepreneur en louage de voitures décédé en 1880 [15]. Adrien Camille, le Camille même de la société Camille, Gorre, Daux et Cie qui, en 1828, lança le service de transport parisien dit Les Citadines et dont deux lignes desservaient Belleville, avait lui-même fait l’achat de cette propriété vers 1866 à M. Cordoin. Il semble qu’il s’agissait plus pour lui d’un placement que d’un choix de résidence. Quoi qu’il en soit, le terrain avait fait partie dans les années 1830, alors que le lotissement Ottoz n’était pas encore constitué, du patrimoine foncier d’un notaire très connu à Belleville, Jean-Jacques Piat, dont l’étude se tenait au 60, rue de Paris (de Belleville de nos jours). Me Piat fut conseiller municipal de la vieille commune.]]. D’après l’acte notarial, la superficie totale de l’acquisition (repérée en jaune sur le plan ci-incrusté) couvrait 410 mètres carrés et comprenait, à droite de la maison, un jardin potager et, par-devant, un jardin d’agrément qui ouvrait son portail sur une demi-lune de la venelle, très exactement à son numéro 3.

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Détail d’un plan parcellaire des années 1860. Le lotissement figuré était quasiment identique cent ans plus tard. Archives de Paris numérisées.


Au beau milieu de la corniche que formait la voie en sa partie terminale, quel enchanteur site de résidence parisienne c’était alors ! Invités coutumiers du maître de logis dans les années 1900, la femme de lettres Aurel, plus haut présentée, le journaliste Henri Degron, qui tenait une chronique littéraire à la revue La Plume, et le fils du peintre Carrière, Jean-René (filleul de Dolent), nous serviront d’introducteurs. Approche de la maison : « Une délicieuse petite avenue vous tend ses fleurs et ses frondaisons, écrit Degron en quasi extase ; le visiteur s’arrête, regarde, s’interroge et s’émerveille… “Villa”, vous dit une plaque administrative : non, mieux que cela : “hameau” d’élégante et fraîche allure… Et vous ouvrez une porte-grille, aux boiseries vieilles, un peu délabrées par les intempéries – mais si simple et si conforme à la rusticité du lieu. Voici le petit bocage et voici la petite maison… Des verdures à l’envi ; des sureaux embaumant, prodigues de fraîcheurs et d’ombrages ; des vernis japonais aux formes distinguées. » Jean-René complète le tableau en parlant, dans des notes manuscrites non éditées [16], du « pavillon assez retiré de cette avenue, en étant éloigné par un grand jardin en élévation tout au fond duquel était la demeure ». Dolent à la rencontre de ses visiteurs : « Voici mon cabinet de travail », aimait-il à leur dire selon Degron, tout en désignant le « labyrinthe empanaché de feuilles et d’ombres, où la petite allée commence ici et meurt là, avec ses courtes illusions de parc, de forêt, d’exil et de choses lointaines. »

Réception : « Il ne vous connaît pas, poursuit le journaliste de La Plume, qu’importe, il vous a deviné artiste. Il vous tend la main, les deux mains : ‘’Entrez donc, vous êtes chez vous, ici ; nous allons causer.’’ » Intérieur : « La rectitude de sa vie, note Aurel, se voyait dans la paix du ’’home’’ correct comme un logis de province. […] Il aimait le chez-soi où l’être se concentre et se souvient. » Jean-René Carrière ajoute : « Dolent était la survivance de la vieille courtoisie française, d’une probité et d’une conscience absolues. » On accédait à l’entrée de la demeure par une volée de six marches (voir la photo plus bas). Il s’agissait d’une construction apparente du premier quart du XIXe siècle. L’acte notarial la décrit composée de caves, d’un rez-de-chaussée avec vestibule, salle à manger, salon, cuisine, cabinet d’aisances, bien sûr, ainsi qu’une chambre à coucher que devait à l’origine occuper la grand-mère ; quatre autres chambres se répartissaient au premier étage doté lui aussi d’une cuisine ; au second étage, dans les combles, une petite pièce prolongée à l’extérieur d’un balcon-terrasse : c’était l’endroit magique de la demeure en raison de la vue merveilleuse qui s’y ouvrait sur la capitale, la « vigie orgueilleuse dominant Paris », s’exclamait le lyrique Degron. On y reviendra. Le nombre de pièces fait penser à une vaste habitation mais, selon l’avis de témoins auxquels la parole sera bientôt donnée, chacune était somme toute assez petite.

Dans ses nouveaux meubles, comme on dit, Dolent assouvira la passion qu’il avait de longtemps contractée, celle de collectionner les œuvres d’art : dessins, estampes et tableaux. Année après année jusqu’au décès de l’esthète, elles couvriront tous les murs intérieurs, couloirs et escaliers du pavillon, au point de faire de l’habitat un véritable petit musée. Elles se concentraient surtout dans ce que le maître de céans appelait – en raison de la couleur du tissu tendu sur les parois – son salon rouge, où il recevait les nombreux visiteurs. Forte de quelque 250 huiles, lithographies et dessins en 1909, la collection renfermait des œuvres – seulement des études ou des estampes mais quand même – de maîtres anciens tels Pierre Bruegel (le Vieux ? le Jeune ? on ne sait), Van Loo, Molenaer et Van Dyck ou de l’âge romantique comme Delacroix, Isabey et Ingres ; beaucoup de toiles du milieu du XIXe siècle (Théodore Rousseau et Troyon – de l’école de Barbizon –, Courbet, l’orientaliste Decamps, les pré-impressionnistes [17] Corot et Monticelli, etc.). Nombre de pièces provenaient d’amis qui accompagnèrent la vie encore jeune de Dolent : Besnus, Fantin-Latour, Mettling, Bracquemond… ou qu’il se fit plus tard, dont Gauguin (donateur d’une Jeune Tahitienne sculptée de ses mains dans le bois [18]) et Rodin (un buste en plâtre, Femme assise sur un rocher).


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Deux pièces de la collection Dolent : en haut, Parau hanohano, aquarelle de 1892 achetée à Paul Gauguin. Fogg Art Museum, Harvard University, Cambridge (USA). En bas, portrait par Carrière du collectionneur et de sa fille, Jeanne, dans le salon rouge (1888). Photo DR.


Un hôte privilégié : Eugène Carrière

L’artiste dont la présence dans le musée de Dolent se trouvait, et de loin, la plus marquée – une trentaine de pièces, incluant le portrait de Verlaine déjà cité, diamant du « salon rouge » – est Eugène Carrière, avec lequel l’ermite de la villa Ottoz noua des liens étroits à partir de 1886. Inclassables et indépendants l’un autant que l’autre, les deux hommes étaient en vérité bien faits pour se rapprocher. Carrière « rama » longtemps avant de faire reconnaître son génie pictural par les critiques d’art – d’entre lesquels Dolent au sein du peloton de tête, justement – et la postérité ne mit pas beaucoup plus d’années après sa mort (1906) pour l’oublier. A défaut d’un apparentement précis, l’étiquette symboliste a été accrochée sur son art qui est plutôt celui d’un novateur singulier, hors normes, qui aurait eu l’impertinence de ne pas se couler dans les grandes tendances modernistes de son époque : cela explique certainement la mise à l’arrière-plan de ce peintre dans les histoires de l’art. Sans disciples réels, Eugène Carrière eut cependant comme élèves en son académie professorale, autour de 1902, Matisse et Derain, on excusera du peu ! et, dans plusieurs toiles de Picasso lui-même de la période bleue, on croit bien déceler une influence de l’ami intime de Dolent. A l’image de ce dernier, il fut dans la société une réelle personnalité à la fin de sa vie : il présida des salons de peinture d’ordre national et cofonda, avec l’architecte de renom Frantz Jourdain – lui aussi visiteur de la villa Ottoz –, le salon d’Automne, auquel les jeunes « fauves » durent pour une grande part le lancement de leur carrière.



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Carrière, autoportrait de 1893. Museum of Modern Art, NYc (USA).

Évoquer Eugène Carrière à propos de la demeure de Dolent en la villa Ottoz donne l’occasion de revenir au fameux belvédère de l’étage supérieur. C’est sur ce balcon que le peintre, en 1897, exécuta les études préparatoires de l’un de ses chefs-d’œuvre absolus, L’Eveil. Quelqu‘un parmi les hôtes les plus réguliers du salon rouge, grand ami de Dolent et de Carrière : le philosophe de l’art Gabriel Séailles, professeur à la Sorbonne, en a parlé magnifiquement : « Carrière aimait la vision de Paris tel qu’il l’avait observé de la petite terrasse de son ami Jean Dolent, à Belleville, prolongé jusqu’à l’horizon, perdu dans les nuées qui le couvrent, dans les fumées qui montent et d’où sortent, comme autant de pensées solitaires et durables, les monuments qui dépassent la foule grouillante des maisons anonymes. C’est cette vision qu’il a choisie pour sa décoration de la Sorbonne. La ville géante s’étend, se prolonge ; les toits se suivent, se pressent comme des vagues sans fin ; ça et là, rochers de cet océan, émergent dans l’ombre les dômes, les clochers, quelque masse puissante dont la forme n’est pas abolie par l’espace ; un nuage fait de vapeurs, de fumées, de la respiration des hommes traîne sur cette mer de pierres mouvantes que la lueur pâle d’une aurore, qui s’ouvre un chemin dans le ciel orageux, colore d’une clarté blêmissante [19]. »

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Eugène Carrière. Étude des visages pour Théâtre Populaire de Belleville.


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Deux études de Carrière pour Le Théâtre populaire de Belleville. Photos DR.


Jean Dolent communiqua d’une autre façon à son excellent ami peintre l’amour de Belleville en l’emmenant plusieurs fois assister aux représentations du théâtre local, dans la cour Lesage (46, rue de Belleville), à cent pas de la villa Ottoz. Impressionné par l’adhésion que le public largement ouvrier de cette salle portait au jeu des acteurs des mélodrames mis en scène, saisi par la qualité intense, presque religieuse, du regard des spectateurs, Carrière tira de cette expérience forte le sujet d’une deuxième œuvre magistrale, Le Théâtre populaire ou Le Théâtre de Belleville (1894-1898) [20]. Véritablement, ce théâtre, né en 1828 et qui, hélas ! disparut dans les années 1930 [21], exprima l’âme populaire de Belleville pendant de longues décennies. Nourri lui-même de cette essence de peuple, l’ex-gosse de la rue Jouve-Rouye ne fut pas par hasard le poète – alors âgé de 32 ans – qui écrivit une vibrante élégie au théâtre miraculeusement relevé de ses cendres après le terrible incendie de décembre 1867 qui ravagea sa première construction. Sa longue poésie (lisible à la BNF), intitulée Merci ! et déclamée sur scène en lever de rideau par l’actrice Jeanne Douard lors de la reprise des spectacles le 12 septembre 1868, faisait parler l’allégorie du Théâtre de Belleville à son cher public. Début : « Ah ! de votre intérêt, quelle touchante preuve ! / Vous nous avez suivi dans les heures d’épreuve / Tout là-haut, tout là-bas. C’est bien, merci, merci. / Mais, en ce jour heureux, naît un nouveau souci. / Hélas ! n’avez-vous point, en ces longs jours d’absence / Désappris à m’aimer ? J’écoute ma sentence / Et je viens bravement, sans plier les genoux, / Vous dire : ‘’Amis, me reconnaissez-vous ?’’ »



Dolent et les Bellevillois

Que le possesseur d’un trésor d’art pût abriter sa collection de tableaux au sein d’une citadelle besogneuse, au milieu des galetas prolétaires de Belleville, étonna nombre d’âmes délicates de la bonne société. Elles y virent une marque de snobisme et ce jugement, admettons-le, n’était pas sans rapport avec un certain dandysme de Dolent. Le bonhomme, plusieurs témoins l’ont rapporté, se piquait en effet volontiers d’airs élégants dans sa vêture, ses manières et son verbe. Sous la politesse exquise de son attitude envers les tiers, dans sa gentillesse adorable, dira la « groupie » Aurel, il y avait un je-ne-sais-quoi de préciosité. Cet excès de pose confinant au tic eut notamment le don d’agacer un Edmond de Goncourt lorsque l’auteur de l’illustre Journal, qui pratiquait lui-même d’autres formes de snobisme, croisait celui de Maître de sa joie aux côtés de Carrière et de Gustave Geffroy, deux êtres qu’il affectionna en revanche beaucoup : il ne les accompagna jamais à la villa Ottoz.

Dolent, d’une taille moyenne tassée par la prise d’âge, aux yeux bleus très vifs (dit le journal Comoedia), coiffait ses longs cheveux blancs soigneusement peignés à la diable d’un haut-de-forme ou d’un feutre de couleur gris fer et, à la ville, on le voyait en général habillé d’une redingote au goût quelque peu suranné — qui lui composait vaguement une silhouette à la Pierre-Jean de Béranger, le grand chansonnier du début du XIXe siècle (on pourrait évoquer aussi Bruant) –, la poitrine barrée par un cordon noir retenant un lorgnon dans la poche de gilet que bombait un bedon. Plutôt qu’un dandy, il conviendrait finalement de regarder Dolent comme un original. Aurel, encore elle, rapporte qu’il saluait d’un coup de chapeau théâtral les voisins ouvriers, commis, blanchisseuses ou concierges que son mentor croisait dans la rue Piat et les artères d’alentour. Ce geste ostentatoire, toutefois, tenait moins à la frime d’un parvenu – que, à parler vrai, Dolent n’était pas – qu’à la volonté d’adresser un signe de reconnaissance : ces petites gens figuraient ses racines, sa famille. Le monde naturel de l’individu qui se proclamait lui-même à la cantonade « homme du monde » était somme toute le peuple bellevillois : « Dolent va à travers le peuple, son peuple, écrivit un chroniqueur qui signait ses papiers Coriolès. Les petites âmes qui le respectent, le comprennent si bien. Ces gens, des âmes simples et bonnes – des héros—, des artistes aussi. […]. Parfois, au hasard de la flânerie, il va, descend la rue de Belleville, simplement. La rue est noire de monde. ‘’Bonjour, monsieur Dolent’’, le salue un ouvrier. ‘’Un bock rapide, cher ami ? ‘’, répond Dolent. » Et d’entraîner l’ouvrier sans doute au Café du théâtre, en face de la cour Lesage, sur le trottoir opposé de la rue de Belleville, au n° 51, qui était l’une de ses « cantines » : il aimait à y parcourir les journaux [22].

Dans Amoureux d’art, il dénombre quelques clients fidèles de l’établissement : « Il y a là le boulanger de la rue des Envierges, le gérant de la fabrique de caoutchouc [certainement la maison Bapst et Hamet, établie juste en face de l’entrée de la villa Ottoz, au 34 de la rue Piat], le fabricant de formes de chapeaux [sans doute s’agit-il de M. Salvador Rosenwald, fondateur de La Halle aux chapeaux au 17, rue de Belleville, une enseigne qui trouvera le succès jusqu’aux années 1970]. » Le collectionneur fréquentait aussi ce temple populaire qu’était le Bal Favié [23], au 13 de la rue de Belleville, où le célèbre dessinateur caricaturiste André Gill, autre bonne connaissance de Dolent, venait croquer des silhouettes typiques.


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L’usine de vulcanisation Bapst & Hamet à laquelle Dolent fait allusion. Elle ouvrait ses portes en face de l’entrée de la villa Ottoz. Dessin anonyme de 1897. Photo Archives de la préfecture de police de Paris.


A l’usine du 34, rue Piat se rattache une curieuse confidence glissée dans une lettre que Dolent adressa en 1901 à Aurel : « A la noce de la fabrique de caoutchouc, rapporte-t-il, cette Kermm, la jeune et gentille mariée, m’a dit : ‘’Si je n’étais pas si surveillée aujourd’hui, je ne vous ferais pas attendre.’’ J’ai le lendemain même pris note de cette fête extraordinaire, avec le désir de l’utiliser en transposant, mais c’est très difficile, peut-être impossible pour moi. » D’après la connaissance que nous avons des écrits qu’il a publiés, il apparaît que Dolent n’a rien fait de ces notes mais l’important est ici de relever l’impression un brin équivoque suscitée par la confidence. Elle souligne le mystère dont l’ « amoureux d’art » s’est plu à entourer les circonstances intimes de sa vie. On peut ainsi s’interroger à propos de la naissance de sa fille, Jeanne. Selon l’acte d’état civil, qui atteste la reconnaissance en paternité de Dolent, elle vit le jour, en 1884, au domicile de sa mère, 4, rue Jouye-Rouve, en face de la maison où les parents de l’écrivain habitèrent. Cette femme, Marie Graeff, ouvrière en couture, non mariée, avait alors 31 ans et Dolent, 49. Elle mourut deux ou trois ans après la naissance de sa fille.



Crépuscules à la Villa Ottoz

Revenons à la maison pour mieux la quitter sur des notes d’ambiance par grande réception dominicale. Le journaliste Léon Deffoux, proche des académiciens Goncourt (dont Geffroy et Descaves), a exécuté un croquis de Dolent en cette occasion où le respect et la tendresse envers l’hôte n’excluent pas les pointes ironiques voire sarcastiques : « Dolent, le regard rusé, le geste accueillant, recevait les uns et les autres avec une égale affabilité piquée de mots soigneusement étudiés. […] De temps en temps, il étendait le bras comme pour s’étirer à demi, et, rapprochant la main à la hauteur des yeux, il semblait lire sur la paume. Les mots qui nous parvenaient étaient bien dans la manière de ses ouvrages, des mots réticents, hésitants, d’où jaillissait parfois un trait lumineux. […]

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Un beau dimanche de 1902 dans le jardin de la résidence bellevilloise de Jean Dolent. Réception de la famille d’Eugène Carrière et d’autres amis. Index : 1 Eugène Carrière, tenant sur ses genoux Jean-René, son seul fils (index 2). 3 Sophie Carrière, épouse d’Eugène. 4 Jean Dolent, le maître de céans. 5 Personnage non identifié, peut-être le journaliste Henri Degron. Les enfants d’Eugène et de Sophie : 6 Elise-Lisbeth, tenant Arsène, dite Toutiti, bébé ; 7 Lucy ; 9 Nelly ; 10 Marguerite. 8 Peut-être un neveu de Carrière. 11 Jeanne Fournier, fille de Jean Dolent. 12 le poète Fagus et 13 le peintre Harpignies. Crédit photo : DR

Puis il faisait circuler de minuscules gobelets en argent contenant quelques gouttes de liqueur. Vers 5 heures, Dolent s’arrêtait dans sa marche de long en large : ‘’Allons prendre un faible bock’’, disait-il. Car son souci était de ramener toutes choses, bocks compris, à la proportion de bibelots d’étagère. Et, après le faible bock, la dispersion s’opérait sur le trottoir entre le Café des artistes [24] et le Théâtre de Belleville [25]. »


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Aurel vers 1920. Photo DR.


La garde amicale rapprochée de Dolent : Geffroy, Séailles, Marx, Kahn, Morice, Maurice Hamel (encore un poète) et bien entendu Carrière, ne se voyait pas quant à elle, on s’en doute, assigner un jour de visite particulier. Aurel, qui fit pareillement partie de ce premier cercle, nous a laissé le récit d’un moment d’intimité très émouvant. Nous sommes en 1904 : « Dolent m’invitait souvent à dîner à Belleville. J’arrivai donc à la tombée du soir. Du vestibule, je vis au fond du salon Eugène Carrière entouré de tous les siens. Dolent se leva, vint vers moi : "Carrière sera opéré demain pour la deuxième fois. Il espère peu" [26], me dit-il. Moi : "Je pars. Je ne veux pas vous troubler tous." Dolent comprit et ne s’opposa pas. Je partais. Au fond du petit salon rouge, je vis Carrière faire un signe à Dolent, lever la main et dire : "C’est Aurel ? Qu’elle reste." »


Poursuivons sur la touche crépusculaire. À la mort de Dolent, le 31 août 1909 [27], sa fille, Jeanne Fournier, épouse Lucas, hérita de la maison et de la collection d’art. Jeune mariée, elle eut sans doute de pressants besoins financiers car, l’année suivante, elle mit en vente à l’hôtel Drouot (Paris) plus d’une centaine de tableaux, y compris le prestigieux portrait de Verlaine, que, pour l’Etat, le musée du Luxembourg acquit. Dans le même temps, elle vendit le pavillon [28], probablement afin de suivre son mari en province. Selon une annotation portée au crayon sur une pièce du carton DQ18 1999 (Sommier des biens immeubles), aux Archives de Paris, le bâtiment fut démoli en 1943 [29] après avoir connu de nouveaux et successifs occupants, des artisans tailleurs, notamment, dans ce quartier bellevillois qui compta énormément de gens de la profession. Quelle allure générale avait la construction de la maison qu’habita Dolent ? Il est d’autant plus dommage de ne pouvoir répondre que l’« exaltateur charmé de beauté » ne manqua assurément pas dans son entourage d’amis dessinateurs, peintres et photographes en mesure de fixer sur ce point la mémoire. Peut-être en aurions-nous une idée approchante en regardant la belle gravure que l’illustrateur Ernest Laborde a incorporé dans son recueil Vieilles Maisons, boutiques et paysages de Paris, publié en 1918 [30].

Il s’agit du pavillon qui, situé sur le lot n° 6, bordait le rond-point de la villa Ottoz, presque en face de la demeure de Dolent sur l’autre bord de la venelle (voir sa reproduction ci-incrustée et sa localisation en blanc cassé sur le plan en début d’article). Au pavillon du n° 6, nous apprennent les calepins cadastraux et d’autres documents domaniaux archivés au centre du boulevard Sérurier, plusieurs sculpteurs se sont succédé au fil des temps et, à l’époque du collectionneur d’art, c’était Henryk Kossowky, auteur de délicates statuettes en bronze qui jouirent d’une certaine vogue à la charnière des XIXe et XXe siècles.

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La maison du n° 6 de la villa Ottoz en 1918. Sa construction peut évoquer celle de Jean Dolent. Dessin de Laborde.


Dolent le cite dans Maître de sa joie et cette notation n’étonne guère de la part de l’ami de Carrière car, comme ce dernier, il nourrit un intérêt marqué pour les arts décoratifs, souvent mésestimés au contraire par les esthètes de leur époque. Kossovsky est le seul voisin immédiat que mentionne le possesseur du portrait de Verlaine. Il y avait cependant au n° 8 un architecte de quelque talent, Gustave Allain, qui, dans le salon rouge, aurait pu donner à l’ami Frantz Jourdain, plus haut présenté, un bon partenaire de conversation. Il a dessiné les plans de plusieurs immeubles des rues Piat, des Envierges et des Cascades. Au n° 16 de la villa Ottoz résida Théodore Henry, romancier et auteur de pièces de théâtre à succès telle La Belle Miette. Comme ce drame fut joué en reprise au Théâtre de Belleville en 1905 ou 1906, nous exécuterons un pas de ronde bellevilloise entre la venelle de la rue Piat et le théâtre pour clore l’article en prenant, si extraordinaire que cela paraisse, la main qu’Édouard Bled. Celui qui deviendrait, comme instituteur, le très fameux auteur des manuels scolaires de grammaire d’avant l’avènement du Bescherelle était alors tout gamin (il naquit en 1899) quand il assista – en même temps que Dolent, qui sait ? – à la représentation de ladite pièce, guidé par sa tante, madame Marie Albert-Holacher, directrice de la salle de la cour Lesage (voir plus haut). Avec elle, il se promena quelquefois du côté de la villa Ottoz et, dans son livre de mémoires, Mes Ecoles (éd. Robert Laffont, 1977), s’est rappelé que sa parente, et aussi marraine, lui désigna la place où habitait Théodore Henry, une « maison particulière d’où l’on dominait tout Paris », précise-t-il.


Maxime Braquet



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Tête de Tahitienne sculptée sur bois. Don de Gauguin à son ami Dolent. Photo DR.

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Portrait dessiné posthume de Jean Dolent, par Jean Lébédeff, paru dans le journal "Comoedia" en février 1923.


Nous exprimons toute notre gratitude à Mme Sylvie Legratiet, présidente de la Société des amis d’Eugène Carrière, pour sa communication de la belle photo de réunion dans le jardin. Nous invitons d’ailleurs les lecteurs de cet article à aller visiter le musée Carrière, à Gournay — riante localité au bord de la Marne du « neuf-trois » —, qui conserve un nombre appréciable de documents, notamment des lettres, relatifs à Jean Dolent (voir les coordonnées sur Internet).
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Jean Dolent dans le salon de sa demeure de la villa Ottoz vers 1900. Photographie de Paul Dornac.


Toute utilisation en dehors du cadre privé ou scolaire doit faire l’objet d’une demande auprès de l’association la Ville des Gens : info chez des-gens.net ou de M. Braquet : bramax2013 chez hotmail.fr

Notes :