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Liabeuf, le cordonnier apache de la rue Jouye-Rouve


Les condamnés à mort sortant de la Roquette.Maurice Arnoult, dans un entretien publié dans le numéro 74/75 de Quartiers Libres, avait évoqué la figure tragique d’un cordonnier de la rue jouye-Rouve, condamné à mort par la cour d’assises de la Seine pour le meurtre d’un policier et guillotiné le premier juillet 1910.

Un pur, disait Maurice Arnoult, qui n’avait pas supporté d’être traité de maquereau par la police des mœurs. La mémoire de ces événements était encore vive dans les années trente et Liabeuf se trouvait associé à la galaxie des anarchistes bellevillois aux côtés des enfants perdus de la bande à Bonnot [1]. Cette évocation a piqué ma curiosité et guidé mes pas vers le centre d’archives de la préfecture de police. Le mince dossier le concernant permet de restituer son histoire tout en mettant un peu à mal la légende. Anarchiste, Liabeuf l’était semble-t-il bien peu, et Bellevillois guère davantage, mais il a effectivement travaillé rue jouye-Rouve, et, à ce titre, il mérite bien que Quartiers Libres lui fasse une petite place.

JPEG - 35.1 koJean-Jacques Liabeuf est né à Saint-Étienne le 11 janvier 1886. Avant l’âge de dix-neuf ans, il subit deux condamnations de trois et quatre mois pour vagabondage et vol en bandes organisées. Puis, il goûte, au bataillon d’Afrique. Il quitte alors définitivement sa région natale pour s’installer à Paris où il travaille régulièrement comme cordonnier, les trois patrons qui l’ont employé viendront d’ailleurs témoigner en sa faveur lors de son dernier procès, le décrivant comme un travailleur honnête et compétent. Mais son nouvel état d’ouvrier ne l’empêche pas de côtoyer les apaches et de commettre par-ci, par-là, on peut le supposer, quelques petites filouteries, car les périodes de chômage sont alors fréquentes dans la chaussure et l’habillement, et la frontière entre établi et marginal est bien plus ténue qu’elle ne le deviendra quelques années plus tard. C’est aussi l’époque où l’illégalisme devient un courant fort et organisé au sein du mouvement anarchiste : la reprise individuelle, c’est -à-dire le vol, est considérée comme la contrepartie du droit à l’exploitation, et l’on peut lire dans Le Libertaire, qui est devenu la tribune de ce mouvement, que "le voleur, l’escroc, l’estampeur, en révolte permanente contre l’ordre établi, est le seul conscient et pénétré de son rôle social [2]". Nombreux étaient ceux qui, en dehors même des cercles les plus résolus de l’anarchisme, adhéraient à de tels propos. Liabeuf, probablement, était l’un d’entre eux et cela a pu suffire à lui attribuer l’étiquette d’anarchiste, alors que le dossier de police le concernant ne contient aucune trace d’une quelconque activité militante.

Mon cerveau n’arrêtait pas de tourner.

Cette vie de jeune ouvrier aux fréquentations douteuses aurait pu continuer longtemps et évoluer très probablement, comme tant d’autres, l’âge venant, vers plus de conformisme si Liabeuf n’avait pas été une nouvelle fois arrêté et condamné, le 31 juillet 1909, en tant que souteneur d’une certaine Marcelle Pigeon se prostituant dans le quartier Saint-Merry. Lors du procès, il nia énergiquement les faits et prouva qu’il travaillait régulièrement. Quant à la fille, elle déclara ne pas le connaître, mais cela n’empêcha pas sa condamnation à trois mois de prison et cinq années d’interdiction de séjour. Libéré après sa peine, il doit d’ailleurs retourner en prison pour un mois le 14 novembre de la même année pour ne pas avoir respecté cette interdiction. Or, s’il a pratiqué le vol, Liabeuf hait le proxénétisme et il juge infamante la condamnation dont il a fait l’objet. En prison, la haine le dévore et il ne pense qu’à sa vengeance. C’est là qu’il élabore son plan : "Mon cerveau, dira-t-il lors de son ultime procès, n’arrêtait pas de tourner."

JPEG - 74.2 koLe 27 janvier 1910, Liabeuf qui a repris sa profession de cordonnier, revêt une étrange armure confectionnée à l’atelier en l’absence de son patron. Ses bras et ses avant-bras sont garnis de brassards de cuir, hérissés d’une multitude de clous de dix millimètres ; ces brassards sont aujourd’hui exposés dans le musée de la police, 1 bis, rue des Carmes, dans le 5e arrondissement. Armé d’un revolver Hammerless et d’un tranchet de cordonnier bien aiguisé, il s’enveloppe d’une cape et part à la recherche des brigadiers Vors et Maugras, responsables de sa condamnation pour proxénétisme. Mais rue Audry-le-Boucher, il se retrouve face à une patrouille de police, prévenue par un patron de café du quartier devant lequel Liabeuf avait exhibé ses brassards en lui confiant ses intentions. Il fait alors feu sur le gardien Deray qu’il blesse mortellement. Lui-même est blessé d’un coup de sabre. Son arrestation est rendue difficile par le port de ses brassards et plus d’un gardien aura les mains en sang.

Transféré à l’Hôtel-Dieu, il ne cesse de crier "Mort aux vaches !" et "Assassins !".

Accusé d’homicide avec préméditation, de violence et voies de fait sur agents de la fonction publique, il ne nie pas les faits. L’idée de sa vengeance le tourmentait jour et nuit depuis la condamnation infamante dont il avait été victime. Même s’il aurait préféré s’attaquer aux responsables directs de son arrestation, sa haine s’étendait à tous les représentants des forces de l’ordre. "j’aurais voulu les tuer tous et je regrette de n’avoir pas fait plus d’orphelins", aurait-il dit plus tard à Fresne à des codétenus.

Je ne suis pas un souteneur !…

La cour d’assises de la Seine le condamne à mort le 4 mai 1910, et il quitte la salle en proclamant : "je ne suis pas un souteneur et ce n’est pas la peine de mort qui m’empêchera de protester jusqu’à la dernière goutte de sang." Nombreux étaient les témoins qui étaient venus appuyer ses dires et affirmer que, s’il fréquentait les apaches, Liabeuf n’en était pas moins un ouvrier vivant des fruits de son travail, et en aucun cas un souteneur.

"Liabeuf est un ouvrier - affirmait le journal Le Radical - victime d’une erreur judiciaire et victime de son tempérament et de sa dignité personnelle."

Mais c’est surtout dans les colonnes de La Guerre sociale que s’expriment les défenseurs de Liabeuf : "Je trouve que dans notre siècle d’aveulis et d’avachis, il a donné une belle leçon d’énergie, de persévérance et de courage, à la foule des honnêtes gens ; à nous-mêmes révolutionnaires, il a donné un bel exemple. [ … ] Tous les jours, les magistrats, avec une légèreté, une inconscience ou une férocité sans nom, dans des jugements rendus le cœur léger et par-dessous la jambe, promènent la ruine, la douleur, le déshonneur dans les familles ; avez-vous jamais ouï qu’une seule de leurs victimes se soit vengée ?

Ohé ! les honnêtes gens ! Passez donc à cet apache la moitié de votre vertu et demandez- lui en échange le quart de son énergie et de son courage."

JPEG - 61.3 koPour cet article publié le 12 janvier 1910 dans La Guerre sociale, Gustave Hervé fut condamné à quatre ans de prison pour apologie. Cela n’empêcha pas l’équipe du journal de récidiver au lendemain de l’exécution dans un article vengeur signé "un sans-patrie" : "Le crime est consommé. Ils ont assassiné Liabeuf. Mais il leur a fallu toute une armée pour protéger leur guillotine, leur bourreau et ses aides : policiers, gendarmes et magistrats. [ … ]

L’affaire Liabeuf sera pour la police ce qu’a été pour l’armée l’Affaire Dreyfus.

Ah ! On a voulu faire un exemple pour protéger à l’avenir gardiens et bourriques ! Que l’on prenne garde d’avoir seulement ravivé et décuplé le mépris et la haine séculaire des policiers au cœur de la classe ouvrière, et peut-être même d’avoir rouvert l’ère sanglante des Ravachol, des Vaillant, des Émile Henry et des Caserio [3] !"

L’exécution de Liabeuf n’eut pas de conséquence aussi extrême mais, néanmoins, un groupe intitulé Les vengeurs de Liabeuf se manifesta en blessant à deux reprises le policier responsable de l’arrestation de celui qu’ils s’étaient donné pour mission de venger. L’année suivante, c’est la bande à Bonnot qui défrayait la chronique et c’était au tour d’autres jeunes têtes d’être fauchées par la machine à Deibler [4] et de rouler dans le panier.


Anne Steiner

Photo (1) :« Le Petit Journal » - Les condamnés à mort sortant de la Roquette.



JPEG - 180.3 ko

Exécution de Jean-Jacques Liabeuf le 1er juillet 1910.


Article mis en ligne en janvier 2014.

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[1Voir Quartiers Libres, numéro 68-69 : "Promenade anarchiste dans le 19e arrondissement".

[2Le Libertaire, numéro 141, août 1898, article de G. A. Bordes.

[3Cf Quartiers libres, numéro 72-73, "Émile Henry, le Saint-Just de l’anarchie".

[4La famille Deibler, de père en fils et gendre, fournissait la IIIe République en bourreaux.

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