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Ernest sous les drapeaux (suite 13)

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Mémoires d’un épicier de La Villette

… Cette suite N°13 des Mémoires de François Ernest Michaut n’est jamais parue en version papier dans la revue « Quartiers libres » qui s’est arrêtée en 2008. Nous la devons à Mr Jean François Decraene, qui est en possession du manuscrit et a accepté de nous livrer mensuellement les épisodes jusqu’à la fin des mémoires.


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Sergent d’infanterie de ligne portant le shako 1849

Ernest sous les drapeaux

François-Ernest Michaut (1862-1949) est soldat depuis 1883, appelé pour 3 ans, avant l’orage de la Grande Guerre (1914-1918). Le manuscrit de son récit est amputé de quelques chapitres, dont celui de sa mobilisation. Hasard des cantonnements ? Pertes en tranchées et en déplacements ? Qui sait ?

…J’avais donc changé de sergent au départ de la classe et me voici parti sur un autre chemin. Nous avons au peloton des élèves caporaux, un bon cadre d’officiers-adjudants, de sergents et, comme l’année précédente, nous faisons tout notre possible pour rattraper le peloton des inconditionnels et cela nous est facilité par le général qui vient le samedi de chaque mois nous passer en revue et faire un petit discours peu gracieux sur les engagés conditionnels, discours qui commence ainsi : « Messieurs les quinze cents francs ! Je vous félicite de votre belle tenue dans les rangs, car le contraire m’aurait surpris. Apprenez que vous avez derrière vous des élèves-caporaux qui bientôt vous auront rattrapés et surpassés. Je les en félicite ! ».

Il arrive que plusieurs d’entre eux fassent envoyer des lettres par leurs papas, car il y a dans nos rangs des fils de ministre et le général leur dit : « À tous ceux qui me feront écrire, je répondrai par dix jours de prison. De même pour ceux qui auront des chambres en ville : suppression des permissions du dimanche ! ».

Heureusement que nous ne marquions pas notre accord avec le général, ainsi nous avions la tournée payée.

Tout marche bien dans notre peloton et les élèves ont passé leur premier examen à la fin du mois de mai. Moi, je suis très inquiet ; mon ami qui est sergent de section, est très malade et est transporté à l’hôpital. Mauvaise nouvelle ! Fièvre typhoïde. Il faudra attendre neuf jours avant de savoir s’il reviendra à la santé (sic transit).

Hélas ! Le septième jour, nous apprenons sa mort et les parents alertés font les démarches pour ramener le corps dans leur pays. Le sergent Thibaut-Chambaud est désigné pour conduire le corps et pour représenter le régiment ainsi que la compagnie dans laquelle le défunt était très estimé. Notre lieutenant en tête, nous faisons escorte jusqu’à la gare où nous rendons les honneurs habituels en la circonstance.

L’après-midi, je suis désigné pour aller retirer à l’hôpital les effets militaires de mon cher camarade. À mon retour, je trouve le fourrier qui me dit : « Viens ici ! ». Il me présente une note de service du colonel ainsi rédigée : « Le caporal Michaut est nommé sergent de la 1ère Compagnie du 1er Bataillon en remplacement du sergent Bellanger, décédé le 16 juin 1885 ».

Certes, j’avais l’espoir d’être promu, mais nous sommes plusieurs candidats à suivre les cours. Aussi suis-je heureux de mon nouveau grade et plus encore de rester à ma compagnie. Mon grand ami Ledan me dit : « Va vite voir le lieutenant pour le remercier ». Comme il avait deux tuniques, il fait sauter les galons de fourrier de l’une et me voici de suite déguisé.


Mon lieutenant est aussi heureux que moi et me dit :

« Je voulais vous avoir à la Compagnie et sans ce deuil, vous auriez été obligé d’attendre le départ de la classe. Vous pouvez également remercier votre ancien capitaine qui m’a recommandé de justifier les promesses qu’il vous avait faites. Je vous demande de me dire s’il vous plaît de rester à votre section ? Je pense que vous êtes satisfait de vos hommes ?

Mon lieutenant, je ne demande qu’à rester avec mes hommes qui ont toujours bien servi. »

Le soir même, avec tous les sergents du 1er bataillon, nous avons arrosé mes nouveaux galons. Je suis sergent et toujours en compagnie de mon lieutenant avec lequel je partage des repas variés. Au printemps, je trouve de quoi faire de bonnes salades de pissenlits.


En janvier 1886, nous avons une grande surprise qui fait la joie de toute l’armée française. Le général Boulanger (Ministre de la Guerre du gouvernement Freycinet) entame une succession de réformes dans l’armée :

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1888-Programme Boulanger

Suppression de la revue de midi.
Suppression des revues du dimanche.
Suppression du fameux shako qui donnait la migraine. Il est remplacé par un képi.
Suppression du sac des factionnaires.
Mise en place de menus variés.
Modernisation des installations culinaires et remplacement (en garnison) de la gamelle par une assiette en tôle pour éviter la casse.
Installation de tables rectangulaires en réfectoire pour réunir les sections.
Adoption du fusil Lebel, premier fusil à répétition.
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Model 1886 Lebel rifle


Certes, il reste bien des améliorations à apporter et je n’ai pas vu l’aboutissement de toutes ces réformes. Mais leur annonce est bienvenue et la plupart des journaux diffuse la nouvelle. L’instauration d’une cuisine roulante est une très bonne chose lors des marches et des manœuvres. On a une bonne soupe chaude en arrivant à l’étape ; plus de palabres vaines avec les logeurs pour l’emplacement du foyer. Aussi faut-il le dire, la chanson de Paulus "En revenant de la revue" fait fureur dans les casernes.

Quant à nous, nous attendons le départ de la classe, les grandes manœuvres et le mois d’août. Nous faisons deux à trois marches militaires comme entraînement. Le 1er Bataillon continue ce petit exercice après les manœuvres pour ne pas en perdre l’habitude car nous sommes désignés pour aller en garnison à Toul (Meurthe et Moselle) afin de remplacer le 4ème bataillon.

Nous faisons toujours partie du 51ème Régiment et prenons le nom de "bataillon de couverture". Je suis heureux de faire ce petit voyage à pied et de voir de belles villes comme Chaumont, Soissons, Compiègne, Reims, Châlons-sur-Marne, Bar-le-Duc, Commercy et bien d’autres dont les noms m’ont échappé ayant égaré mon carnet de route. Je ne puis écrire que de mémoire et mes souvenirs se brouillent dans ma vielle tête de 87 ans !


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Bouton du 51e régiment d’Infanterie de Ligne

Voici la fin des manœuvres et la classe libérée et le 1er Bataillon marche toujours et se prépare à prendre la route de Toul. Nous voici en route ; nous sommes au mois d’octobre. Toujours gais et contents, nous suivons la troupe en chantant des marches militaires. Nous sommes soldats depuis maintenant un peu plus de deux ans, bien aguerris et surtout bien chargés. Souvent nous devons lutter contre le mauvais temps ; à chaque étape nous logeons chez l’habitant avec un billet de logement.

Jusqu’à Reims, les réceptions étaient assez bonnes car, dans ces grandes villes, on loge souvent des militaires puisque c’est le chemin du camp de Châlons. (2 hommes par maison). Pour nous sous-officiers on reçoit des billets de logements chez des bourgeois qui, gentiment, nous conduisent à l’hôtel. Jaime çà parce que nous sommes plus libres. Nous avons eu, mon camarade Ulysse et moi, de bonnes réceptions ainsi que nos collègues.

Chaumont est notre deuxième séjour-étape après celui de Soissons. Nous sommes conduits par un commandant en retraite jusqu’à un tabac-hôtel en face de la gare. Il dit au maître de céans : « Voilà mes deux hommes. Vous me les soignez bien ! ». Certes, nous n’avons pas abusé de cette très charmante hospitalité et nous sommes allés remercier le brave commandant avant de partir. À Compiègne, nous avons été mis à l’hôtel avec chacun 40 sous et juste un lit. Mais le soir, nous avons eu une véritable réception par les camarades fantassins et nous avons fait bombance.

Enfin nous arrivons à Reims. Auparavant nous avions fait une courte étape dans un village de vignerons, sous une pluie battante qui dura toute la journée. Notre vigneron nous a mis à sécher dans sa cave devant un bon feu et un verre de vin doux. Nous étions entouré de 6 grands barils de 800 litres chacun avec la permission d’en boire à volonté… chose que nous avons pas manqué de faire ; la pluie continue de tomber et nos soldats sont endormis sous l’effet du vin doux. Ce n’est pas grave. Quelques heures de sommeil et, au réveil, après quelques coliques et diarhées, nous avons finis par laisser les tonneaux tranquilles, ce qui a bien fait rire le vigneron.

Il y avait justement dans cette maison une fête en l’honneur des fiançailles d’une charmante jeune fille, descendue nous rendre visite avec son fiancé, charcutier à Reims. Elle nous envoie sa sœur pour faire notre connaissance. En la voyant, nous croyons revoir la future de tout à l’heure : même visage, même sourire, mêmes vêtements…

François-Ernest Michaut
PCC/ Marie et Jean-François DECRÆNE

- À suivre – prochain épisode "En cantonnement à Reims".

Vous pouvez consulter l’article récapitulatif contenant tous les extraits parus dans Quartiers Libres : Mémoires d’un épicier de la Villette

- Le site internet de Jean François Decraene : Histoire Populaire


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Réactions
par Mr Venkman - le : 24 septembre 2013

Mise en ligne d’une photo d’un kepi du 85ème de ligne

Madame, Monsieur l’administrateur,

Je constate que vous utilisez une photo du Képi modèle 1867 du 85eme de ligne dont je suis le possesseur, sans autorisation.

Je vous remercie d’avance d’utiliser une photo libre de droit.

D’autre part, à l’époque du général boulanger l’infanterie française utilise le képi modèle 1884 et non le modèle 1867.

Cordialement

P.Venkman

Répondre à Mr Venkman

le : 25 septembre 2013 par Salvatore en réponse à Mr Venkman

Mise en ligne d’une photo d’un kepi du 85ème de ligne

Bonjour,

La photo a été retirée en faisant confiance à votre bonne foi. Ceci-dit elle a été ajoutée lors de la rédaction de l’article par un de nos collaborateurs. Après vérification je n’ai trouvé nulle part cette photo sur internet avec une mention de copyright car sinon nous l’aurions au moins précisé, c’est ce que nous faisons à chaque fois.

Bien à vous.

S.Ursini
La Ville des Gens
01 77 35 80 88
info chez des-gens.net

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