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Le Village de La Villette (1)

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Mémoires d’un épicier de La Villette


Dans la dernière décade du siècle dernier, vers 1995, des artistes du 19e arrondissement (et d’ailleurs) investissent une série de locaux laissés à l’abandon, rue de Colmar près du pont-levis de Crimée, derrière les derniers entrepôts murés des quais du bassin de La Villette. Ils donnent ainsi une nouvelle vie à des lieux autrefois en pleine activité.

La vocation du village de La Villette fut toujours industrieuse. Au XIXe siècle, l’aménagement urbain autour des voies d’eaux, canal de l’Ourcq et canal Saint-Denis, transforme un hameau agricole en 1er port de France. En se réappropriant des bâtiments désertés, les artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, rendent à leurs prédécesseurs ouvriers un hommage culturel, montrant aux générations qui se succèdent que le travail artistique s’intègre dans l’activité laborieuse populaire.

En réinstallant les locaux, en les aménageant pour l’accueil d’une communauté artistique, les créateurs alternatifs découvrent un manuscrit de 73 pages dactylographiées, sans signature, portant le titre : "Mémoires de François-Ernest Michaut, 1862-1949".

Le récit est d’une telle clarté, le témoignage si précis, les souvenirs si poignants que Quartiers Libres ne peut résister au plaisir de proposer à ses lecteurs de publier, sous le titre qui chapeaute le présent article, des mémoires évoquant la guerre Franco-prussienne de 1870 et la Grande-Guerre à travers l’écriture d’un épicier de La Villette, évoquant ses soucis quotidiens.

Bien sûr, les mentalités ont évolué, mais les préoccupations de François-Ersnest sont (presque) les mêmes que le nôtres ; quant à celles qui ne le sont plus, elles nous permettent de comprendre (quand bien même ne les admettrions-nous pas) les sentiments qui animaient les générations qui nous ont précédés.

Cette évocation, sous forme de feuilleton à l’ancienne, nous permettra de nous efforcer à plus de tolérance, à plus d’écoute, à beaucoup d’attention pour abandonner toute idée préconçue avec l’ensemble de nos préjugés à propos des anciens qui commencent souvent leur récit par : "De mon temps… ".

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« Je suis dans ma 87e année, j’ai encore une assez bonne santé, la mémoire très lucide, pas d’infirmité. Pourtant, je dois dire que mes forces diminuent ; malgré cela, je ne puis rester inactif il me faut une occupation. Je fais chaque jour un peu de jardinage, mais je suis à cela, vite fatigué.

J’ai aussi mes livres car j’aime beaucoup la lecture. Cela me fait passer le temps agréablement. J’aime aussi à écrire bien que pour cela je ne sois pas très habile ; vu mon grand âge, je ne me souviens pas de l’orthographe de bien des mots et je fais certainement bien des fautes. J’ai entrepris cependant, les mémoires de ma vie ; j’ai passé par bien des chemins pendant une longue existence.

Je suis né le 29 janvier 1862, à LAVAL SAINT-GERMAIN (Seine & Marne), dans la ferme HEURTEBISE. J’étais, paraît-il, le bienvenu car mes parents avaient trois filles. Un frère était venu mais, il est mort quelques temps après sa naissance et mon père était heureux d’avoir un fils et, de ce fait, j’ai été gâté par toute ma famille, mes trois sœurs étant heureuse d’avoir un frère et mes parents un fils.

De mes souvenirs dont je me rappelle encore, le plus ancien est le 18 avril, jour de la grande foire de MONTEREAU, notre chef-lieu de canton. Mon père et ma mère vont partir à la foire et je voudrais bien les suivre ; mais, l’on me fait espérer que l’on m’apportera de bons gâteaux et je cesse enfin de pleurer. Mais, j’avais souvent l’œil aux voitures qui revenaient, sur la route de la foire. Cela ne m’a pas empêché de faire la chasse aux petits poulets et j’ai fini par en attraper un. J’étais très heureux de ma prise, mais la bonne m’a dit que maman ne serait pas très contente de cela, car comme je tenais la petite bête par le cou, elle n’était plus vivante. Pourtant, quand j’entendis la voiture de mes parents, je courus tout fier à leur rencontre ma victime à la main, et maman peu satisfaite me donna une bonne fessée bien sentie et m’a privé de gâteaux. J’étais très en colère de cela.

Ainsi, voilà le plus lointain de mes souvenirs. Je ne peux dire exactement mon âge à cette époque, peut-être trois ou quatre ans.

J’avais une petite sœur Ernestine, que j’aimais beaucoup. Comme l’on est heureux, dans son jeune âge, d’avoir des petits frères et petites sœurs et là, est aussi un triste souvenir car ma petite sœur est morte peu de temps après mon histoire de poulet,. je vois encore le charron arrêté devant chez nous avec un joli petit cercueil. Lorsque j’ai vu que cela était pour mettre ma petite sœur dedans, j’ai pleuré et tapé sur le charron ; aussi l’on a été obligé de me tenir enfermé pour que je ne la voie pas partir.

Je suis resté longtemps à ne pas vouloir faire la paix avec Monsieur BOUCHON qui, bien souvent, me rappelait le triste moment lorsque j’eus atteint l’âge de raison. J’ai eu pour me consoler un petit frère Armand et, peu après mon frère Eugène, car les garçons ne manquaient plus à la maison.

1867 - Me voici maintenant un grand garçon et, à la rentrée des vacances, je suis parti à l’école, très heureux et cela a bien marché durant treize jours , mais, à cet âge, la nouveauté ne dure pas longtemps, surtout quand, le maître fait les gros yeux et défend de parler. Aussi je voulais retourner vers mon village, [vers] le maréchal qui m’apprenait de petites chansons. Et puis, il m’était permis de faire du bruit en tapant sur l’enclume avec un marteau et j’avais aussi, pour me mettre à l’ouvrage, un tablier de cuir comme lui et j’étais très fier. Enfin, j’ai pris goût à l’école surtout quand j’ai apporté à la maison des "ba-bé-bi-bo-bu". J’étais pas mal diable en classe et Monsieur Barret lui, était sévère ; la règle m’est souvent tombée sur les mains. J’avais six ans quand mes parents ont quitté la ferme HEURTEBISE ; elle appartenait à mon oncle, Denis MICHAUT de Montano, qui n’est pas un titre de noblesse puisque mon père était, lui, MICHAUT de Laval et tous mes oncles, qui étaient nombreux, étaient désignés par la ferme ou le pays où ils étaient établis. Mon grand-père avait eu douze garçons et une fille. Certes, cela m’est arrivé quand j’eus l’âge de raison.

Au sujet de notre déménagement, nous avons été habiter dans la maison de ma mère. Mon grand-père CRÉCY n’avait, lui, que deux enfants, un garçon et une fille, ma maman ; ma grand-mère CRÉCY morte, mon grand-père a partagé ses biens à ses deux enfants et nous voilà dans la maison : quatre hectares de terre et de morceaux de vignes ; mais, pour mon grand-père et ma mère, cela ne fait pas assez d’ouvrage pour la grande famille de trois filles et trois garçons.

Six bouches à nourrir… Il faut du courage pour nourrir et entretenir tout ce petit monde. Heureusement, nous avions une vache et un cheval, mon père travaillait avec le cheval pour tout le monde. Dans le pays, tout le monde à cette époque, faisait moisson dans les fermes et, faire moisson était le sauvetage de bien des familles. À cette époque, la journée d’un ouvrier agricole était payée de 2,50 à 3,00 francs par jour de 12 heures de travail. Aussi les moissons sont faites à la tâche et les jours sont longs,. ce qui fait que pour faire une bonne campagne, il faut faire 16 heures par jour.

Quant à mon père, il faisait la moisson chez mon oncle Denis, non pour couper le blé, mais pour entasser les gerbes et faire les meules. C’était un artiste dans ce genre de travail.

Toute cette page de mon histoire a été par moi vécue et jusqu’à ma 6e ou 7e année. J’étais le benjamin de ma mère ; j’ai toujours aimé lui faire plaisir, car elle aussi nous aimait bien. Nous avons toujours fait notre devoir envers eux. »


François-Ernest MICHAUT

PCC/ Marie DECRAENE et Jean-François DECRAENE.

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- Le site internet de Jean François Decraene : Histoire Populaire


(À suivre… Prochain épisode : Un enfant dans la guerre de 1870).

Vous pouvez consulter l’article récapitulatif contenant tous les extraits parus dans Quartiers Libres : Mémoires d’un épicier de la Villette


Paysans, ouvriers, épiciers, artistes…
Mêmes lieux, même combat !

JPEG - 48.2 koErnest Michaut serait heureux de savoir que, grâce à la sagacité de sa descendance et à la tradition de solidarité laborieuse des habitants de La Villette, les locaux qu’il occupa à partir de septembre 1909, sont encore en état et témoignent de la vocation industrieuse qui marqua toute sa vie. C’est pourquoi nous pouvons écrire : "Épiciers, artistes… même combat !"

Noble métier que celui d’épicier puisqu’il consiste à faire partager, en diffusant les saveurs du monde entier, le plaisir de la convivialité gustative de populations qui, sans lui, auraient continuer de s’ignorer. Noble métier aussi que celui d’artiste puisqu’il consiste, par la maîtrise de l’esprit, à transformer la matière pour la propulser dans l’univers de l’imaginaire. L’artiste, ouvrier au service des Muses, partage et échange avec celle et celui qui admirent son œuvre, une part de lui-même en offrant son travail à la multitude avide de sensations et d’épanouissement intellectuels (au sens élevé du terme).

À travers le temps et l’espace, tous se retrouvent chaque dimanche après-midi à "La Maison de la Plage" sise 4 rue de Colmar à Paris 19e arrondissement, dans l’ancien magasin-atelier-entrepôt d’Ernest Michaut, (gloire soit rendu à son nom !) ), sous la charpente du XIXe siècle, un vrai chef-d’œuvre que ne renieraient pas, en connaisseurs, les Compagnons du Devoir de la presque mitoyenne avenue Jean-Jaurès (anciennement rue d’Allemagne).

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Le squat artistique, puisqu’il faut l’appeler par son nom, participe d’un mouvement de sauvegarde par l’occupation créative et temporaire des lieux urbains en friche. La sauvegarde vaut autant pour les lieux qui se trouvent réhabilités en étant investis, que pour les artistes qui remplissent un endroit à la dimension de leur activité. "La Maison de la Plage" est ouverte sur le quartier ; elle s’intègre dans le tissu urbain en associant les habitants du quartier, et leur progéniture, au fruit de leur art, comme une ruche offre à tous le miel de ses butineuses. Les 15.000 mètres carrés abritent, dans les derniers bâtiments industriels du village de La Villette, des ateliers d’art plastique et d’expression théâtrale, un espace informa tique, une bibliothèque, une salle de danse et de musique acoustique. Un jardin botanique permet au visiteur de découvrir des plantes indigènes ; les étages sont occupés par les habitations des artistes.

JPEG - 46 koPour faire écho aux anciens habitants des locaux, l’association de "La Maison de la Plage" revendique son objectif : utiliser les lieux vides pour vivre et créer (pléonasme ou paradoxe ?), d’investir collectivement, par le corps, l’art et l’esprit, les surfaces libres, animé par les notions de gratuité, d’écologie, d’art ludique et. .. d’humour. Les artistes revendiquent la nécessité vitale de la poésie quotidienne en œuvrant pour l’ouverture et la multiplication des espaces d’art et de créations, libres, autogérés, citoyens, ludiques, dans chaque quartier. Ce projet idéal vit tous les jours avec les aléas du quotidien, avec les frictions des personnalités, avec les difficultés de l’incivisme ambiant, avec l’opposition sournoise du libéralisme bien pensant. Mais, les artistes ont l’idéal humaniste rivé au corps et au cœur. Si l’espace est clos pour favoriser le travail de chacun dans la semaine, le dimanche après-midi, le portail, installé jadis par le "père" Ernest, est ouvert à double-battant pour accueillir tout le monde, gentils et moins gentils, voisins et passants, promeneurs et futurs résidents qui exposeront leur projet pour l’associer au travail collectif. "La Maison de la Plage" est un espace informel accessible à toutes les propositions positives : un autre quartier libre en quelque sorte.

Ernest Michaut réjouis-toi, la succession joyeusement artistique est assurée, toi qui t’inquiétais, dans la dernière année de ta vie de labeur, "de mourir avant de voir mes chers-petits enfants, qui ne sont pas fautifs de la mauvaise faiblesse de leurs parents, qui leur préparent une triste vie…". Ta descendance, et les artistes occupants provisoires de ta propriété devenue La Maison de la Plage, ont entendu ton message, repose en paix. Resquiescat in pace !

Regulus BABEUF

Photos Michel KISINIS



Article mis en ligne en 2012 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en janvier 2015.

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