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Une jeunesse domestique (suite 8)

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Mémoires d’un épicier de la Villette


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1897- Gardeuse d’oies.

François-Ernest Michaut (QL 102 et précédents) poursuit la relation des souvenirs de son enfance rurale confrontant sa préadolescence aux difficultés de temps incertains. Formé par les exploiteurs et les directeurs de conscience du conformisme social du XIXe siècle, le jeune Michaut continue de se satisfaire presque de son sort d’enfant exploité

À la ferme, au moment de la rentrée des grains, j’observe que beaucoup de poules pondent en dehors du poulailler. La fermière m’avait dit : « Ramasse tout ce que tu trouves et je te donne un sou pour chaque douzaine. » J’ai compté que cela pouvait me rapporter quatre sous par jour. Je consacre quotidiennement une heure et demi à la chasse aux œufs. Je garde l’œil grand ouvert dès que je vois une poule quitter le poulailler et se percher sur une échelle.

Il y a aussi les pintades ; mais il est quasiment impossible de trouver leur nid. La patronne me conseille de les suivre lorsqu’elles vont couver. Je me mets à la tâche et peu de temps après, je reviens avec les œufs de pintade ; la fermière mire chacun d’eux pour mettre les pintades à couver sur les œufs fécondés.


J’ai aussi visité le bois qui entoure le canal et ramené trois poules avec douze poulets et quatre œufs. En ajoutant les pintades aux poules, j’augmente ma cagnotte de 2,50 francs. Il va falloir être argenté après la campagne. J’ai fait des progrès au travail : je sais conduire un cheval attelé, faucher et bêcher. Un jeune garçon de 17 ans m’accompagne ; arrivé depuis la Saint-Jean, il est élève charretier.

Un jour du mois d’août, nous étions devant l’entrée de la ferme, tous allongés dans l’herbe après le dîner. Mon chien Brissac a la tête posée sur ma poitrine. Un loustic dit au petit apprenti :
« Tiens ! Je te parie que tu ne mettras pas debout le gamin qui est là !
- Oh ! répond le gosse, je n’ai pas besoin des deux mains pour cela.
- Je parie que non, mon gars !
 »
Il se lève et vient vers moi. Je ne bouge pas et j’ai la main posée sur le collier de mon chien. Il se penche sur moi mais, avant qu’il ne m’ait touché, Brisac est debout et lui montre les crocs ; leur seule vue le stoppe dans son élan. Nous avons tous bien ri :
« Tu as perdu, alors paye ! »
Mais le chien fait toujours la grimace et lance au gars un regard féroce. Je lui dis :
«  Mon vieux, ne viens pas traîner dans l’étable sinon Brisac se chargera de te faire sortir ».

Quelques temps plus tard le gars quittait la ferme à cause de mon chien. J’ai passé là sept à huit mois de l’année. J’ai appris bien des choses avec des gens sérieux qui ne demandaient qu’à m’apprendre. Mais je trouvais que je ne gagnais pas suffisamment malgré l’espoir que j’avais de voir mes gages augmenter. Vajoux n’a pas voulu accéder à ma demande et, à la Saint-Martin, je suis rentré à la maison. Après quelques jours de repos, je retournais en classe ; j’eusse préféré travailler. J’étais profondément marri.

J’allais à Montereau-fault-Yonne pour rendre visite à ma sœur qui travaillait chez le docteur Petit. Tout jeune médecin, il venait de se marier. Son beau-père monsieur Renard était fabricant de chaussures en gros. Le docteur était un ami de nos parents et, chaque fois qu’il passait à Laval, il venait nous saluer à la maison et donner des nouvelles de ma sœur Cécile. Elle est appréciée pour les soins qu’elle donne aux deux bébés de sa patronne et pour la qualité de sa cuisine. Elle me présente à la famille et à la belle-famille du médecin qui me questionne sur mes connaissances en matière de chevaux. Je lui réponds que j’ai appris à conduire et à soigner les chevaux à la ferme. Néanmoins, il reste sceptique quant à mon expérience en regard de mon jeune âge. Avec la recommandation de ma sœur, il accepte de me prendre à l’essai.

J’entre donc à son service, ravi d’échapper ainsi à l’école et surtout, heureux pour maman qui recevra 20 francs par mois et n’aura plus à me nourrir. Ma voiture bien astiquée, mon cheval bien soigné, je grandis dans l’estime de mon patron. C’était un jeu pour moi que ce travail. En plus, je dois surveiller les feux de la maisonnée, surtout celui du bureau du docteur. Sa belle-mère, madame Renard me donne les rudiments du service à table. Elle m’apprend ainsi le métier de valet de chambre que je n’ai pas le temps de parfaire. J’aurais pu en prenant mes disponibilités de l’après-midi, mais je n’ai aucun goût pour le métier de larbin (sic transit).

Le temps disponible, je l’emploie au magasin de chaussures. Madame Renard donne un dernier coup de brosse à reluire aux souliers qu’elle met en vente. Elle accepte que je l’aide. Je mets aussi les œillets et les lacets que je passe à la teinture noire. Avec le reliquat du cuir, je fabrique et pose des talons ; à cela j’ai vite pris le coup. J’accompagne souvent le docteur en campagne. Il constate que je sais bien conduire mon cheval, garder ma droite sur la route et apprécie mon savoir-faire de palefrenier. Ainsi, il m’autorise à sortir seul avec les dames qui me félicitent pour mon adresse de cocher.

Je dois aussi tenir en ordre le bureau de mon patron avec ses outils en état de grande propreté. C’est, pour moi, un véritable amusement.

J’occupe une superbe chambre individuelle au deuxième étage. La sonnette de nuit m’avertit que les clients réclament le docteur que je dois prévenir. Alors je selle le cheval et : « En route ! " Cela arrive de temps en temps. Le samedi, les jours de marché, je reçois les clients et je les conduis jusqu’à la salle d’attente.

Nous voici en 1875. J’ai treize ans et je suis très heureux à mon poste. Bien nourri, pas trop mal payé, j’ai quelques avantages avec les travaux complémentaires, aussi l’année est-elle superbe. Pourtant, ma sœur Cécile est contrainte à partir sans que je sache pourquoi ; aucune fâcherie du côté des maîtres. Une nouvelle cuisinière est embauchée. C’était une veuve avec une petite fille d’une douzaine d’années. Comme à chaque repas je sers à table, je procède comme avec ma sœur en lui faisant les couteaux que je passe au blanc d’Espagne. Elle aurait voulu que je lui fasse également la vaisselle, mais je refusais ce surcroît de travail. Elle tenta alors de me faire donner ses ordres par madame Renard sans pour autant que j’obtempérasse. Je m’en fis ainsi une ennemie. Cela dura jusqu’en septembre, période au cours de laquelle elle trouva autre chose pour me nuire.

Elle avait une chambre plus petite que la mienne, qu’elle partageait avec sa fille sur le palier commun. Elle demanda à madame Renard que nous inter changions. Je refusais obstinément. Elle revenait régulièrement à la charge et je demeurais ferme sur mes positions. Notre patronne cherchait désespérément un accord mutuel auquel je me refusais. Pour finir, je déclarais que si l’on m’obligeait à cet échange, je quitterais la maison.

Un jour, la cuisinière me dit :
« J’ai pris votre chambre et j’ai porté vos effets ainsi que votre couchage dans la mienne ; c’est madame Renard qui m’y a autorisée. » Je ne lui réponds point, serrant nerveusement ma main sur les clefs dans ma poche. Je sers le repas et, cette fois-ci, ne fais pas les couteaux.

Je monte dans ma nouvelle chambre, fais un paquet des effets que je veux emporter et termine mon bagage. Ces dames sont au salon et le docteur au bureau de l’usine de chaussures où il travaille jusqu’à 22 heures.

Je prends mon baluchon, le jette sur mon épaule et me voilà parti sur le chemin qui me ramène chez ma mère.


(À suivre…)


François-Ernest MICHAUT (° 1862- + 1949).

PCC : Marie et Jean-François DECRÆNE


Vous pouvez consulter l’article récapitulatif contenant tous les extraits parus dans Quartiers Libres : Mémoires d’un épicier de la Villette

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Pcc/Jean-François Decraene

- Le site internet de Jean François Decraene : Histoire Populaire

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Article mis en ligne en 2010 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en juillet 2014.

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