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Un problème de société

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La vidéosurveillance en question

Au début de l’année 2007, Michèle Alliot-Marie avait avancé l’objectif d’un triplement des caméras de surveillance en France, mesure qui venait renforcer la tendance à l’inflation de l’arsenal des lois sécuritaires votées par la gauche puis par l’UMP depuis 2001. La préfecture de police de Paris élabora alors le plan 1000 caméras. A l’occasion de la campagne municipale de 2008, l’équipe de Bertrand Delanoë ne marqua pas d’opposition à ce dispositif technique, adopté depuis par un vote du conseil de Paris puis confirmé sur le plan local par un autre vote du conseil du 20ème arrondissement.

Le 27 janvier 2010, le conseil de quartier de Belleville est donc revenu sur la question de la vidéosurveillance. De manière remarquable et singulière, le conseil a pris précocement position contre la vidéosurveillance, arguant de l’efficacité très relative du dispositif, du coût excessif de l’investissement, des dangers pour les libertés publiques pointées par la CNIL et de l’absence de véritable débat public à ce sujet.

Le conseil de Belleville a adopté une motion demandant la suppression du plan d’installation des caméras de vidéosurveillance, l’instauration d’un véritable débat public et une vaste concertation pour la mise en place d’actions citoyennes de substitution. Cette motion a été transmise au conseil d’arrondissement puis au conseil de Paris, devant lequel elle fut lue et ainsi en mesure de peser sur les débats, sans permettre pour autant d’inverser la tendance majoritaire en faveur de la vidéosurveillance.

C’est donc devant un conseil de quartier majoritairement défavorable à la vidéosurveillance que Pascal Joseph, maire adjoint du 20ème arrondissement nouvellement en charge de la sécurité, est venu défendre avec fermeté et conviction, le 27 janvier dernier, les choix de la majorité municipale du 20ème en faveur de la « vidéo-protection », pour reprendre la formule délibérément employée par le maire adjoint. Ce faisant, le maire adjoint n’a pas manqué tout d’abord de revendiquer hautement son engagement à gauche, au sein du Parti Socialiste. Pascal Joseph a ensuite tenu à rappeler que le projet émanait de la préfecture de police : la mairie n’est pour sa part pas compétente en la matière et elle ne peut travailler que sur les questions de prévention et d’aménagement urbain. Une réunion a été organisée en février 2009 entre la municipalité d’arrondissement et la préfecture de police. A cette occasion, l’emplacement de chacune des 60 caméras prévues pour l’arrondissement a pu faire l’objet d’un échange approfondi. Une lettre a été adressée par la mairie du 20ème au préfet de police, comportant un rappel de l’ensemble des principes : la circulation sur l’espace public et la question de la sécurité. Le préfet de police a répondu par une lettre du 2 juin 2009 et, selon Pascal Joseph, sur l’ensemble des questions évoquées, la municipalité a eu satisfaction : une caméra sur un centre d’animation de la jeunesse et une caméra installée dans le Père Lachaise, à proximité d’un centre d’assistance alimentaire, ont été déplacées. Le maire adjoint n’est pas un adepte du « tout sécuritaire », mais il revendique sans complexe « l’égalité dans la protection publique » à laquelle le 20ème arrondissement a droit comme n’importe quel autre arrondissement de Paris, ce qui serait encore loin d’être le cas.

Le choix de la majorité municipale du 20ème arrondissement en faveur du plan caméras de la préfecture de police de Paris est cependant remis en cause, en interne comme dans le débat public, par les élus écologistes et, plus discrètement, par les élus communistes et du Parti de Gauche : tensions auxquelles la proximité des élections régionales du 14 mars prochain ne sont sans doute pas étrangères…

Mais quelle est l’efficacité réelle de la vidéosurveillance ? Lors d’une réunion publique organisée par les sections de la Ligue des Droits de l’Homme des 19ème et 20ème arrondissements au centre d’animation de la place des fêtes, le 2 octobre 2009, Alain Esmery faisait pour sa part valoir que, sous une façade démocratique, le dispositif technique du plan 1000 caméras a été reçu sans véritable débat.

En fait, la vidéosurveillance aurait surtout un « effet plumeau » : elle favoriserait davantage le déplacement de la délinquance que sa réelle suppression. En Grande-Bretagne, des études ont été poursuivies sur les effets de la vidéosurveillance en milieu ouvert. Les conclusions de ces travaux restent prudentes et n’abondent véritablement ni dans un sens ni dans l’autre.

Il n’y a pas d’uniformité des effets de la vidéosurveilance selon les types de délits et les résultats sont très variables d’une localisation à l’autre. Les délits impulsifs et les pickpockets ne seraient guère influencés alors que l’efficacité constatée serait cependant plus sensible sur les délits exigeant une plus longue préparation, comme les vols de voiture et les cambriolages. « L’effet plumeau » est par ailleurs confirmé. Les études statistiques et criminologiques concluent à la généralisation de la vidéosurveillance. L’adhésion de la population est à l’origine très forte en cas d’installation des caméras dans un espace public. Mais au fur et à mesure que la vidéosurveillance s’intègre dans le paysage urbain, on constate finalement que celle-ci ne permet pas d’enregistrer de substantiels progrès. Les élus soutiennent cependant la généralisation de la vidéosurveillance pour calmer l’inquiétude des populations face aux incivilités mineures.

Nous nous trouvons donc confrontés ici au paradoxe actuel de la sécurité. Les nuisances de toutes sortes, les incivilités grandissantes et la petite délinquance génèrent un sentiment d’insécurité croissante chez nos contemporains, de plus en plus exigeants en matière de prévention des délits, alors que la proportion des viols et des crimes de sang jugés en cours d’assises n’a pas varié depuis les années 1970. Les sociologues savent bien qu’une augmentation constatée des dépôts de plaintes n’implique pas forcément une augmentation réelle de la délinquance et de la criminalité, mais plutôt l’émergence d’une forme de sensibilité nouvelle de nos contemporains, qui n’hésitent plus désormais à dénoncer publiquement les préjudices subis.

Les historiens nous rappellent, au contraire, que la sécurité dans Paris n’a jamais été aussi grande que de nos jours. La remarque est particulièrement valable pour Belleville, quartier qui traînait au XIXème siècle la triste réputation, sans doute assez justifiée, d’espace public particulièrement dangereux et malfamé. L’innovation technologique apparaît ainsi constituer un gage supplémentaire de sécurité, qui risque en fait de n’être qu’un leurre.

La vidéosurveillance a effectivement un coût qui, par delà les controverses entre ses partisans et ses adversaires, se mesure au minimum en dizaines de millions d’euros à l’échelle de la capitale. De manière un peu absurde, elle mobilise des agents qui sont rémunérés à visionner des bandes vidéos sur lesquelles il n’y a, la quasi-totalité du temps, rien à voir.

Et, bien sûr, l’innovation technologique constitue une menace permanente pour nos libertés. Après les cartes à puces et les téléphones portables, la vidéosurveillance renforce un peu plus encore le contrôle personnalisé des déplacements des individus dans les lieux publics comme à la marge des espaces privés. L’illusion de quelques modestes progrès en matière de répression des incivilités et de la petite délinquance vaut-elle ce sacrifice accru de nos libertés personnelles et de notre droit le plus absolu à l’anonymat ? Une forme de banalisation du voyeurisme du Loft dans l’espace public ? C’est la question qui mérite d’être posée et sereinement débattue devant nos concitoyens.

Michel Fabréguet - Février 2010

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