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De Reims à Commercy (suite 14)

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Mémoires d’un épicier de La Villette

… Cette suite N°14 des Mémoires de François Ernest Michaut n’est jamais parue en version papier dans la revue « Quartiers libres ». Nous la devons à Mr Jean François Decraene, qui est en possession du manuscrit et a accepté de nous livrer mensuellement les épisodes jusqu’à la fin des mémoires.
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De Reims à Commercy

François-Ernest Michaut (1862-1949) est soldat depuis 1883, appelé pour 3 ans, avant l’orage de la Grande Guerre (1914-1918). Le manuscrit de son récit est amputé de quelques chapitres, dont celui de sa mobilisation. Hasard des cantonnements ? Pertes en tranchées et en déplacements ? Qui sait ?

… Enfin nous arrivons à Reims. Auparavant nous avions fait une courte étape dans un village de vignerons, sous une pluie battante qui dura toute la journée. Notre vigneron nous a mis à sécher dans sa cave devant un bon feu et un verre de vin doux. Nous étions entouré de 6 grands barils de 800 litres chacun avec la permission d’en boire à volonté… chose que nous avons pas manqué de faire ; la pluie continue de tomber et nos soldats sont endormis sous l’effet du vin doux.

Cuisine roulante militaire vers 1900
(gallica.bnf.fr / Bibliothèque Nationale de france)

Ce n’est pas grave. Quelques heures de sommeil et, au réveil, après quelques coliques et diarrhées, nous avons finis par laisser les tonneaux tranquilles, ce qui a bien fait rire le vigneron. Il y avait justement dans cette maison une fête en l’honneur des fiançailles d’une charmante jeune fille, descendue nous rendre visite avec son fiancé, charcutier à Reims. Elle nous envoie sa sœur pour faire notre connaissance. En la voyant, nous croyons revoir la future de tout à l’heure : même visage, même sourire, mêmes vêtements…ais de grands progrès. Elle jouit de notre étonnement… Nous comprenons que ce sont deux sœurs jumelles.

Nos gars ont décidé de faire des crêpes pour le dîner. Avec l’aide de nos hôtes, sur un bon feu de bois, avec du vin blanc après le repas, nous avons organisé un concert. Tous les invités de la fête de fiançailles sont descendus au cellier avec nous et nous offrent du champagne, du vrai. Dans une gaîté débridée, nous passons une bonne soirée jusqu’à minuit. Les invités regagnent Reims en voiture et nous notre cellier pour attendre 04:00 heures. Nous partons après un bon jus servi par la jeune fille levée tout exprès pour nous afin de nous faire ses adieux. Nous prenons la route pour Reims où nous arrivons à 16:00 heures.

Le commandant nous fait faire halte devant la cathédrale et nous improvise un discours sur les chefs qui passèrent par là, de Clovis à saint Rémy jusqu’aux derniers rois. De là, nous gagnons la mairie, superbe édifice où nous recevons notre billet de logement, mon camarade et moi. Nous allons au Mont-de-Piété qui est à proximité et recevons de notre gérant un bon accueil. Il nous conduit dans un petit hôtel-restaurant et nous présente au patron en lui recommandant de bien nous soigner.

Le patron nous loge dans une chambre à deux lits, nous faisant part de son habitude à loger des militaires au quartier du Mont-de-Piété. Nous déjeunons dans la grande salle et nous obtenons du vin à volonté. Le soir, au dîner de 19:00 heures, le patron nous offre l’apéritif. Nous ne sommes pas les seuls à loger sur place ; il y a 8 à 10 fantassins du 51ème Régiment d’Infanterie en provenance de Mourmelon qui sont logés à la même enseigne.

Avec mon ami Hachet, nous visitons l’ancienne et la nouvelle ville de Reims. Le lendemain matin, après le café et le casse-croûte nous remercions chaleureusement notre hôte de son accueil et de ses bons traitements. Nous voici maintenant en route pour Châlons-sur-Marne où je suis d’emblée de garde.

Aussitôt relevé, je retrouve mon camarade Ulysse de très mauvaise humeur car nous sommes cantonnés dans une espèce d’hôtel borgne. Aussitôt couchés, un bataillon de punaises s’abat sur nous et nous dévore. Impossible de fermer l’œil de la nuit que nous passons à chasser les parasites. Je veux bien payer une chambre, mais pas pour coucher avec les punaises. C’est dimanche et pourtant, sac au dos, je file à la mairie pour me plaindre : « Je viens chercher un billet pour un meilleur logement ! ». Le préposé me donne l’adresse d’un hôtel particulier dans un quartier bourgeois.

Arrivé à destination, le propriétaire me donne un billet de 5 francs pour aller loger à l’hôtel en me faisant savoir qu’il partait en voyage dans la journée. Comme il me laisse le billet de logement, je retourne à la mairie pour qu’il m’affecte à un autre endroit dans la même rue. Le nouveau propriétaire m’attendais sur le palier et me donne 3 francs pour que j’aille loger ailleurs. J’avais donc gagné 8 francs en peu de temps, une véritable affaire ! Avec cette somme, nous pouvons nous tirer d’affaire.

Je vais rejoindre mon copain dans sa tanière à punaises et lui dit : « Tu peux donner ton congé et surtout préviens ton logeur que s’il lui manque des punaises ce n’est pas ta faute ». Je lui raconte aussi les résultats de mon système D. Nous nous rendons dans un petit hôtel très soigné où je savais que plusieurs soldats de la compagnie descendaient habituellement. Nous y passons une excellente nuit sans bourse délier en gardant nos 8 francs en poche.

Au lever du soleil, nous prenons la route pour traverser les champs les plus misérables de France. Ce pays est le pays de la craie que les plus optimistes appellent la Champagne pouilleuse. L’étape est longue et nous arrivons à Possesse (Marne) à 16:00 heures, bien fatigués de voyager dans un bled pareil. Ici, c’est un pauvre village aux fermes éloignées les unes des autres. Nous sommes logés chez une femme misérable qui nous sert du lait, du pain de ménage et quelques fruits pour notre souper. Nous lui versons quelques sous pour la dédommager.

Le lendemain, nous faisons halte à Revigny-sur-Ornain (Meuse) où nous sommes très bien logé chez une demoiselle accorte de 30 à 35 ans. Elle nous réserve une chambre et met une bonne à notre disposition pour nous servir. Je lui fait la remarque : « Étant demoiselle, vous ne devriez pas loger de soldats chez vous ». Elle me répond : « Je sais bien. Mais, je veux faire mon devoir comme les autres ; ici, il passe beaucoup de troupe qui vont au champ de tir du camp de Chalons ; beaucoup de gens me critiquent mais je fais mon devoir de française ! ». Nous avons bonne table et bon gîte.

Le lendemain, nous prenons la route pour Bar-le-Duc (Meuse) après avoir chaudement remercié notre logeuse, Mademoiselle Hortense. Nous arrivons, trempés comme des soupes par une pluie battante. Notre logement est tenu par une veuve de 40 à 45 ans avec un fils de 16 ans. Elle nous allume un bon feu pour nous sécher et le jeune garçon est très heureux de nous aider à nettoyer nos armes et notre fourniment. Après le souper, la pluie ayant cessé de tomber, nous faisons le tour de la ville. Le Barrois est une terre de vignobles et de cultures ; quelle différence avec la terre crayeuse et misérable que nous venons de traverser.

Au petit matin, nous faisons route vers Commercy (Meuse). Une pluie fine, froide, pénétrante, nous surprend. Le moral est au plus bas, impossible de faire chanter les hommes, cela ne va plus. Ce pays est encaissé dans les collines et les villages sont très éloignés les uns des autres. On expédie un officier à cheval au prochain village pour réquisitionner des voitures pour transporter les sacs, l’arment individuel et les hommes harassés.

Enfin nous arrivons au village où toute la population est en alerte. La pluie persiste. De braves vignerons font flamber des sarments dans la cheminée afin de nous sécher et nous donnent à manger. Nous sommes 4 chez un viticulteur qui nous sert une omelette avec une tranche de jambon pour chacun. Le tout est arrosé par un vin gris du pays, légèrement acide.

La pluie a enfin cessé de tomber. Le clairon sonne le rassemblement. Seul le sac que nous avons sur le dos et la capote fumante mais encore humide nous dispense un peu de chaleur. Enfin, vers 18:00 heures nous arrivons à Commercy, accueillis par une population joyeuse. Ces gens ont une grande habitude des troupes qui défilent souvent dans la région, surtout des cavaliers et des artilleurs.

François-Ernest Michaut
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- À suivre – Prochain épisode : "De Commercy au fort du Tillot à Toul".

Vous pouvez consulter l’article récapitulatif contenant tous les extraits parus dans Quartiers Libres : Mémoires d’un épicier de la Villette

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Pcc/Jean-François Decraene

- Le site internet de Jean François Decraene : Histoire Populaire

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Consultez nos archives : Quartiers Libres Numérique sur la Ville des Gens

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Réactions
par Pascale Filtopoulos née Michaut - le : 17 avril 2012

Mémoires d’un épicier de La Villette

François Ernest MICHAUT, l’épicier de la Villette, c’est mon arrière-arrière grand-père !

Répondre à Pascale Filtopoulos née Michaut

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