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Récits de vies (suite 7)

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Alice, Paroles d’immigrés

Récit recueilli par Elisabeth Crémieu

Je suis née le 10 juin 1926, mon mari était né le 15 septembre de 1910, on s’est mariés le 29 avril 1952. On se fréquentait, mais quand il venait à la maison, moi j’étais assise là, lui là, et il fallait pas s’approcher ! Bon, c’était comme ça. On s’est mariés en 52, et en janvier, neuf mois après… je dis : « on a été au lit à deux, on s’est réveillés à quatre » parce qu’on a eu des jumeaux, Luciano et Mariolina. Et trois ans après il y a eu Andréa, et on s’est arrêtés là.


Domènico, le mari d’Alice, et sa famille

Ils étaient huit enfants et les parents, dix. C’était une grande famille, mais ils avaient quand même des propriétés, une qu’ils travaillaient, une que des gens travaillaient. Les sous qu’on avait, c’est quand on vendait des bêtes. On vendait une paire de boeufs, une vache. Mais les sous c’était à eux. Tandis que nous, on partageait (les parents d’Alice étaient métayers). C’est pour ça que je le croyais pas tellement, mon mari, qu’il m’aurait mariée. Les propriétaires ils regardaient à ça, si on n’avait pas de propriétés. Mais lui il a voulu me marier. Il a fait deux guerres, l’Albanie et la Grèce.

Il travaillait la terre, il faisait le contadino (paysan), il coupait le foin, il travaillait dur, c’était comme ça en montagne, des fois il allait faire du bois pour gagner quelques sous à lui, et puis il jouait de l’accordéon. Il disait : « moi j’étais là à jouer de l’accordéon, et les autres ils dansaient ». Enfin il y avait un copain qui de temps en temps disait : « va danser, c’est moi qui vais jouer de l’accordéon ». Il a arrêté quand il est venu en France.


Jeunesse en Italie

Là-bas en Italie, dans ma montagne, j’ai eu du plaisir en travaillant, parce qu’on était tous ensemble. La paroisse elle se réunissait à la messe, mais dans les prés on chantait, on s’appelait. Je dis : « j’ai fait ma vie en chantant ». Et je regrette mes montagnes, mais à part ça… là où j’habitais moi c’était un petit bled, on était une douzaine de familles, et une famille elle avait douze enfants. On était des familles nombreuses. Nous on était à cinq, on était trois enfants.

On se réunissait tout le temps. Ils avaient mis un banc au milieu du pays, on mangeait notre soupe ensemble. C’était une autre vie. On se réunissait, on chantait, on jouait aux cartes. Le maïs, on le mettait dans une grande grange, et on enlevait…on se mettait sur le tas, les vieux ils étaient pires que les jeunes, ils racontaient des fables, ils savaient de ces fables !

Après quand il (son futur mari) venait pour moi, je faisais cuire des poires et des châtaignes, tout le monde venait et on finissait la soirée comme ça à manger des châtaignes et des poires et du cidre. Notre vin c’était du cidre. On chantait, à cette époque, on chantait ! Ma mère disait : « où elle est ma fille, je le sais ! »


Départ d’Italie

J’étais en famille. Mes deux jumeaux sont nés. Et moi je me sentais trop gênée parce que quand vous avez deux jumeaux vous pouvez pas vous occuper du ménage et aller travailler, c’est trop de travail. J’ai fait de la pleurésie, j’étais faible, je mangeais pas assez, et les petits se sont nourris de ce que j’avais de bon. Mon voisin, il est venu en France, et j’ai dit à sa femme : « tu sais pas s’il y aurait une place pour mon mari ? », elle m’a dit : « si tu veux, je vais écrire et il va me donner la réponse », j’ai dit : « je veux bien » et en effet il a répondu, il a dit : « il peut venir travailler ». Mais il est venu comme touriste, et son copain aussi. Mais finis les trois mois, son patron, les papiers, il les lui avait pas encore faits. Il a été obligé de revenir en Italie, de rester en attendant que le patron Bonamy il nous fasse les papiers.

Il fallait faire la maison (à la briqueterie). Mon mari faisait un peu le maçon. Il a fait trois pièces pour nous, trois pièces pour l’autre, et donc on a voulu rentrer en France. Et moi quand j’ai commencé à travailler, j’ai passé ma visite. Parce que mon mari pour venir en France il a passé trois visites, à Piacenza, à Milan. Et le copain qui l’avait fait venir en France ils lui ont trouvé la gale du ciment, ils l’ont refusé. Oh là la, il a pleuré, mais c’était comme ça.

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Alice (à droite) et son amie Luisa.


Le voyage

Je suis partie d’Italie le 5 novembre 1955, j’avais jamais vu le train, j’étais jamais montée dans un train, avec les deux jumeaux et Andrea, j’étais enceinte de sept mois. Et j’ai pas trouvé de place pour m’asseoir. J’ai fait le chemin de Chiave jusqu’à Turin debout avec les deux enfants, un de chaque côté. Quand je suis arrivée à Turin, une jeune femme m’a dit : « où c’est que vous êtes montée ? », j’ai dit : « à Chiave », « Et personne vous a donné la place ? », j’ai dit non. Alors elle a dit : « nous on est en voyage de noces », elle a dit à son mari : « toi tu vas de ce côté-là du train, moi je vais de côté, mais avant de descendre il faut qu’on ait trouvé une place pour elle ». Je pleurais, parce qu’il y avait des gens assis mais personne me donnait la place. Et c’étaient ces deux jeunes mariés qui m’ont cherché une place et je suis allée m’asseoir. Et le matin quand je suis arrivée à Paris, il y avait mon mari qui m’attendait, et on a commencé la vie en France.


À la briqueterie

On est restés dix ans à travailler à la briqueterie, on travaillait, on était heureux. On n’avait pas l’électricité, on n’avait pas de chauffage, et encore le patron il nous donnait le charbon, on avait l’eau comme d’ici à chez toi, Luisa, parce que moi j’étais au fond. L’eau elle était loin, on l’a eue quatre ou cinq ans après. Il fallait avec le seau aller chercher l’eau à la fontaine. J’ai fait cette vie-là, mais je l’ai fait tellement avec amour, avec courage, parce que je voulais arriver avec mon mari, je voulais avoir quelque chose, c’est vrai, comme tous ceux qui ont laissé leur pays pour aller à l’étranger. Et on a continué dix ans comme ça.

Quand il est né Andréa le 23 janvier, on le mettait entre nous deux pour le chauffer, le seul chauffage qu’il y avait. Et puis un jour trop froid, il neigeait, il faisait froid, il a mis son manteau, il est parti chez le chiffonnier à Longjumeau, de Morangis à Longjumeau avec la brouette, il a trouvé un poêle à feu continu. Alors après on se chauffait. L’année où il est né, la porte d’entrée à l’intérieur, la glace elle est restée deux mois, à l’intérieur. Il avait jamais fait froid comme cette année-là. Eh bien on était contents.


La construction de la maison

J’ai travaillé à la briqueterie, il y avait des briques pleines et des creuses, pour les creuses il fallait du charbon. Il y avait un tamis, et moi je passais le charbon, parce que ce qui ne passait pas dans le tamis il fallait le jeter, et l’autre l’emmener avec la brouette là où il y avait la machine. Et mon mari il était là aussi, il s’occupait des machines. Et on est restés dix ans.

On a toujours mangé mais on a essayé de mettre de côté un peu de sous. Et dix ans après l’usine elle a fermé et on a été obligés de partir. Heureusement qu’on avait ces sous-là ! On avait à part deux millions de francs à cette époque, et on a trouvé ce terrain-là à un million huit. Il est petit mais on est arrivés à faire notre maison. Avec lui l’après-midi j’étais toujours là, l’après-midi parce que je travaillais chez un boulanger. Je menais mes enfants là, je passais tout le sable qu’il lui fallait pour monter la maison, je préparais toutes les briques, les parpaings, tout ça. Et on a continué jusqu’au toit. En bas c’est tout cimenté parce qu’on a habité quatre – cinq ans en bas, parce que pour arriver à faire comme il faut… ici il avait fait le cabinet, la salle de bains, mais tout le reste est venu après.


À la boulangerie

Maintenant je me sens mieux en France qu’en Italie. Parce qu’en France je peux dire que j’ai des gens qui m’ont aimée, qui m’ont aimée vraiment, parce que si les Français vous aiment c’est sincère. Moi comme étrangère je suis allée faire le ménage trente-trois ans chez Valès. Je faisais tout, j’étais la bonne à tout faire, il fallait faire la lessive, il fallait faire le ménage, il fallait faire à manger. Ils étaient gentils, et ils avaient pas à se plaindre de moi…Le petit, Jean-Paul, je l’ai élevé moi. Il a commencé à m’appeler Tata, tout le monde m’appelle Tata, « on va chez Tata ». Et lui il se plaisait bien ici, on avait monté un lit, il dormait entre les deux garçons, il était heureux ! Et on allait en Italie, on l’a toujours emmené en Italie avec nous.


Parler français et s’adapter

J’ai pas eu vraiment de problèmes pour apprendre. D’abord à la briqueterie c’était plus des Italiens que des Français. On a commencé là à se débrouiller parce qu’il fallait bien aller faire les courses. Alors j’écoutais, je me disais : « il faut que je me rappelle de ça », ça m’a été facile. Je le parle pas encore bien, parce que pour l’apprendre bien il faut aller à l’école. Et avec mes enfants ici on a toujours parlé notre dialecte italien, pas l’italien le vrai, le patois. Je suis arrivée à me débrouiller. Puis ma patronne elle disait : « non, Alice, tu dis ça ». Alors j’essayais. C’est pour ça que je dis : « moi les Français je les remercie, parce qu’ils m’ont jamais dit « macaroni », je l’ai jamais entendu dire, et moi maintenant j’ai plus d’amis en France qu’en Italie ».

Je sais pas, il m’avait tellement bien expliqué mon mari…je serais arrivée en France, j’aurais eu une maison, je n’aurais eu personne autour de moi, que des Français, il faut s’adapter à la vie des Français, mais il y avait plus d’Italiens que de Français, on se réunissait le soir, on partait au marché ensemble, et ça m’a pas été dur le changement, sauf que j’avais laissé mon père tout seul, et ça c’était un souci. Mais je peux dire qu’en France je me suis adaptée facilement parce que la vie elle était moins dure ici qu’en Italie. C’est pour ça que j’aime la France et puis c’est tout.


Retour au pays

On a voulu avoir une maison en Italie. Tant qu’il y avait mon mari on y allait tous les ans, mais maintenant… il y avait beaucoup de jeunes, on était nombreux. Mais maintenant il y en a plus, les jeunes ils n’en veulent plus des enfants. Il n’y a presque plus d’habitants . L’année dernière j’ai voulu aller voir ma maison de quand j’étais jeune. Je suis partie en courant parce que je me suis mise à pleurer. Il n’y a plus personne, c’est à l’abandon. Je ne trouve rien, plus rien.


Récits de vies recueillis par Elisabeth Crémieu.


Article mis en ligne en 2010 par Salvatore Ursini, actualisé en octobre 2013.

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