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Coup de cœur

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Artiste à l’Usine Éphémère


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Aux « Portes de la Jungle » - Photo : Gilles Lamy.


On vous conseille d’entrer par le 14, Rue David d’Angers, mais les habitués préfèrent pousser les " Portes de la Jungle "… Rassurez-vous : l’aventure se situe en plein 19ème.


Il était une fois deux très jeunes gens - l’aîné n’a pas 25 ans - , sans le sou mais animés par de folles idées, et avec en poche juste de quoi composer un excellent cocktail de choses pratiques et de choses de l’esprit : lui, Christophe, sortant d’une école de Commerce ; elle, Caroline, diplômée en Histoire de l’Art. Un jour, ils découvrent un lieu voué à la démolition : un bâtiment, deux cours, des palissades. Endroit rêvé pour faire exploser l’art de la rue. Ce sera Paliss’Art, le 24 mai 1987 : cinquante artistes se jettent à coups de pinceaux sur l’espace en sursis. Un thème : Jungle et Tropique. En une journée, toutes les surfaces disponibles sont recouvertes de peintures, graffitis. L’humour est aussi au rendez-vous comme en témoignent les traces encore visibles de cet évènement, qui fera date dans ce Paris à l’art plutôt bourgeois.

Bien sûr, nos deux organisateurs ont su frapper à la bonne porte, celle du mécénat, où chacun y trouve son compte. Ici, c’est au groupe immobilier propriétaire du lieu qu’il fallut s’adresser. Celui-ci, séduit par l’idée, accepta de financer l’évènement. Forts de cette réussite, Caroline et Christophe se lancent dans un projet de plus grande envergure. Ils obtiennent sous réserve que le groupe immobilier ait pignon sur rue à cet endroit-même - la gestion du lieu qu’ils baptisent "Usine Éphémère" : Usine, parce qu’il s’agissait autrefois d’une usine de produits chimiques ; Éphémère, puisque d’ici six mois, ce lieu redeviendra poussière sous les bulldozers de la rénovation urbaine.

Mais l’heure n’est pas encore à la nostalgie. Caroline et Christophe, dans le feu de l’action depuis un an, travaillent d’arrache-pied. Ils ont fait de l’Usine Éphémère un centre d’art contemporain tout à fait nouveau dans sa conception et ses orientations, et créé à cet effet une société de production artistique, Dare Dare, qui s’intéresse également à d’autres formes d’expression comme la danse ou le théâtre.

Les bâtiments de l’Usine représentent environ 1000 m2 de surface qu’ils ont reconvertie en salles d’exposition : une grande salle s’ouvrant latéralement sur une rangée d’alcôves, et deux autres salles de taille moyenne auxquelles on accède par un escalier, métallique comme les élégantes poutrelles de la charpente qui soutient un toit en verrière.

Mais là ne s’arrête pas l’activité de l’Usine qui a aussi ses travailleurs : tous les jours, une quinzaine d’artistes, peintres ou sculpteurs, se rendent sur leur lieu de travail. Ils disposent chacun d’un atelier. Ces heureux élus étaient des artistes amis de Caroline ou bien sélectionnés sur dossier ; . certains avaient participé à Paliss’ Art.

Les responsabilités sont très lourdes à porter, mais c’est grisant.

On a bien envie de connaître tous les rouages de cette machine qui a l’air de bien fonctionner. Et Caroline Andrieux, à qui le succès n’a pas tourné la tête, répond volontiers aux questions, avec sa manière très spontanée de raconter les choses comme elle les sent, avec cette conviction troublante qui vous ferait dire que dans la vie, il suffit d’ Y croire pour réussir.

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Caroline Andrieux devant un tableau de Cat Loray - photo Gilles Lamy.

« À la clef de tout cela, dit Caroline, il y a le mécénat. Nous cherchons à le développer en nous rappelant qu’à l’origine de cette pratique, des princes donnaient, pour l’amour de l’art, de l’argent aux artistes. Bien entendu, les temps ont changé et aujourd’hui, il y a toujours un but commercial derrière une opération de mécénat. Mais nous poussons les entreprises à prendre des risques. Et c’est ce qu’ elles font en nous soutenant dans la promotion de jeunes artistes dont certains n’ont aucun passé. Ceci dit, plus on prend de risques, plus les retombées médiatiques sont importantes. C’est ce qui s’est passé avec Paliss’ Art, et actuellement avec l’Usine Éphémère ».

Le rôle de leur mécène depuis l’origine ? " Financement de paliss’ Art, rénovation et mise à disposition des locaux de l’Usine jusqu’à sa démolition ". Mais alors, ils ont probablement des comptes à lui rendre ? "Des comptes à rendre, oui, il faut gérer l’endroit correctement, et si on fait n’importe quoi, ils interviendront. Les responsabilités sont très lourdes à porter, mais c’est grisant. Par contre, pour ce qui est de la vocation du lieu, on a carte blanche ".

Justement, la vocation du lieu appelle quelques précisions : se considèrent-ils comme une galerie ? Quel est leur rôle au juste, vis-à-vis des artistes ? "Les artistes, on leur fournit gratuitement un atelier - il n’ y a que des charges dérisoires à payer - et on les promotionne. On leur organise des expositions, on les met en contact avec des galeries, on essaye de les placer. On cherche simplement à les aider. En contrepartie, ils nous doivent pendant trois ans une exposition annuelle, qu’on organisera ici ou dans les prochains lieux éphémères qu’on trouvera. À part cela, ils ne sont tenus à rien ; jamais on n’ira leur dire de travailler sur tel ou tel format parce que ça se vend mieux. Nous ne sommes pas des commerçants. Pourtant, ça me plait énormément de vendre un tableau, mais pas d’un point de vue commercial. Ça veut dire que dans ma démarche, j’ai fait un pas, que j’ai aidé quelqu’un à regarder, qu’il a compris cette satisfaction d’acheter un tableau, qui est - même si la comparaison peut paraître un peu curieuse - la même que lorsqu’on va chez un psychanalyste et qu’il faut payer pour que ça soit réussi ".

Les artistes ont besoin d’être entourés, soutenus.

Là, nous sommes interrompues par Christophe à propos d’un problème matériel. "Le rôle de Christophe, poursuit Caroline, est de fournir un appui technique. Et puis, il faut un mec ici ". Par ailleurs, toute une équipe de copains bénévoles leur prête main forte car il faut aussi s’occuper du secrétariat, de la comptabilité, des courses, de l’accrochage des tableaux, des encadrements et bien sûr, des artistes, rôle que se réserve Caroline mais auquel elle aimerait consacrer encore plus de temps : " Les artistes ont besoin d’être entourés, soutenus. S’ils sont déséquilibrés, ils ne peuvent pas créer. "

Allons donc les voir, ces artistes, fragiles et versatiles qui un jour peut-être échapperont à leurs bienfaiteurs. Ils sont installés sur trois niveaux d’ateliers. Commençons par l’atelier le plus grand, celui d’Emmanuelle Renard, qui vous invite gaiement à vous asseoir - un petit conseil assurez-vous que la peinture sur le tabouret est bien sèche avant de vous exécuter - . Emmanuelle est une amie de Caroline depuis longtemps. Elles ont déjà organisé plusieurs expositions ensemble avant qu’ Ephémère ne soit créée. Elle est venue à Paris parce qu’elle avait la chance de pouvoir disposer d’un atelier et d’être plongée dans cet " univers ", au milieu d’autres peintres, sculpteurs, illustrateurs. " Et puis, souligne-telle, il y a au bureau des gens pour s’occuper de notre promotion, donc on n’a pas de souci de cet ordre ; moi, je suis là, je peins ".

N’y aurait-il vraiment rien à redire sur le fonctionnement de l’Usine ? « Si, bien sûr, mais il faut savoir s’adapter à la structure. Au début, il y a eu des aménagements à faire dans les ateliers. Il a fallu par exemple mettre des poêles car il faisait froid. Et puis, on fait parfois encore des erreurs parce qu’on est jeunes - nous avons tous entre 25 et 30 ans - et parce qu’on manque d’expérience, tant au niveau de l’organisation à proprement parlé qu’au niveau de nos relations de travail. Mais bon, on apprend. Tout le monde donne ce qu’il peut ».

Emmanuelle peint sur tout ce qui lui tombe sous la main papiers, cartons, toiles, de tous formats. Après, elle les monte sur châssis pour que ça dure. Elle utilise aussi des matériaux très divers acrylique, pastels, fusains, mine de plomb. Cela donne quelque chose de très graphique et gestuel à la fois, ponctué d’étranges signes cabalistiques : une peinture qui explose.

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Une salle d’exposition de l’Usine - photo Gilles Lamy.


Dirigeons-nous à présent vers l’atelier de deux illustrateurs, celui-ci de taille plus modeste, mais destiné à un travail radicalement - différent. Zou et Leconte font de la bande dessinée. Ils se connaissent depuis la classe de troisième. Ils ont plus ou moins fait des écoles dans leur branche, mais très peu, et, en fait, ils se sont mis très vite à travailler. Ils ont obtenu ici, après avoir participé à Paliss’ Art, un atelier qu’ils occupent de 11 heures du matin - pas avant parce que sinon il faut escalader la grille et se battre avec le gardien jusqu’à des heures tardives, quand le boulot programmé est terminé. Ils n’ont pas beaucoup d’échanges professionnels avec les autres artistes de l’Usine car ils sont les seuls dans leur domaine. Pourtant, ils trouvent l’environnement très stimulant. Au début, ils étaient tentés d’aller voir à droite et à gauche au lieu de travailler, mais maintenant, c’est du sérieux. D’ailleurs, ils ont beaucoup de projets en cours et aussi des idées plein la tête, pour quand ils auront le temps.

C’est un endroit qui vit bien

Revenons à la peinture avec Cat Loray qui exposait jusqu’au début du mois de mai dans les locaux de l’Usine. Sa peinture, toute en camaïeux de bruns ou de gris, procède d’une réflexion sur la matière, le retour à l’élément brut. Pour créer une harmonie entre les œuvres exposées et le local, elle a jeté de la terre sur les surfaces carrelées des anciens plans de travail de l’usine. Un fond sonore et une vidéo évoquent un autre aspect de sa démarche picturale qui a pour support la musique. " Ici, dit-elle, tout encourage à la création ; il y a plein de gens différents. On se complète bien et il y a une bonne ambiance. Et puis, il y a toujours des gens qui passent. C’est un endroit qui vit, qui vit bien même ".

Pour terminer, passons un petit moment chez Valérie Favre, installée à l’Usine depuis deux mois seulement : " Je viens de Suisse où je survivais de ma peinture. J’ai rencontré Caroline Andrieux par hasard chez des amis communs. Il y avait un de mes tableaux au mur. Caroline l’a remarqué et m’a demandé de lui en montrer davantage. Nous avons sympathisé. Un beau jour, elle m’a téléphoné pour me dire qu’un atelier se libérait. Je suis tout de suite venue".

L’atelier de Valérie est de taille assez modeste. Elle dit d’ailleurs qu’il y a beaucoup de manipulations à faire, mais que ce n’est pas si mal d’apprendre à travailler, même sur du grand format, dans un espace réduit. " Et puis, mes anciennes toiles sont beaucoup plus présentes, parce que je suis amenée à les revoir et je me dis que là, j’aurais peut-être pu faire quelque chose de mieux, ou travailler différemment ".

Et tout ce passage, ça ne la dérange pas ? " En fait, lorsqu’une personne passe, je n’arrête pas forcément de peindre. Enfin si, bien sûr, physiquement. Mais tant que la personne est là, il y a un travail qui se fait, en moi, ou dans ma peinture. Il y a peut-être un temps de séchage supplémentaire, que je n’avais pas prévu, ou il y a peut-être un geste que j’avais entamé et que je finirai autrement. Finalement, je ne considère … pas la visite de quelqu’un comme une interruption agressive ".

La peinture de Valérie est toute en contrastes de matière. Elle essaye de parler de ses tableaux, ce qui, dit-on, n’est pas une tâche facile pour un peintre, d’autant plus qu’elle ne veut pas faire d’ " intellectualisme bon marché ". C’est avec beaucoup de sensibilité qu ’elle explique son travail sur les oppositions : le lisse et le rugueux, le fragile et le solide, le vide et le plein ; il y a ce morceau de bois qui jouxte un petit papier, tout fin, ou, dans une autre composition, le vernis qui se heurte au sable : " Et là, en plus, j’ai donné la craquelure. " Et puis il y a le mariage forcé et chavirant de l’huile et de l’eau, avec toute une recherche sur la transparence, mais avec toujours, au départ, l’idée de mettre en œuvre les choses les plus simples. Très absorbée par son travail qui a pris un second souffle depuis qu’elle est installée ici, elle apprécie l’idée de ne plus être seule et se sent vraiment stimulée par la présence des autres. Elle entreprend même des choses "marrantes", comme ce petit tableau fait de morceaux de bois juxtaposés au milieu desquels est tendue de la toile à matelas : " Voilà, çà, c’est un lit. Autrefois, quand j’avais des idées comme celle-ci, je me disais : " Bon, on verra demain ". Mais maintenant, si j’ai une idée, je la concrétise immédiatement. Et puis, je m’amuse. Il faut beaucoup de joie et de plaisir pour travailler. "

Il faudrait jusqu’au soir - et encore cela suffirait-il ? - pour faire le tour des artistes de l’Usine, qui ne demandent qu’à vous raconter, si cela vous intéresse, ce qu’ils font : Jérôme Basserode, avec ses sculptures tactiles aux multiples pouvoirs magiques ; Julio Villani, qui allie peinture et écriture musicale ; Constanza Aguirre, avec ses grandes toiles sombres ; Christophe Lebreton, peintre et sculpteur, Gérard Barrière, Jean-Paul Ganem, Clément Borderie, La Bouillot et Le Morand, Alain Bizeau, Véronique Martine Bouchier et Joumard, Christophe Boutin.

Il faut mettre la peinture à la portée des gens de la rue.

" L’ autre jour, explique Caroline, la maîtresse des lieux, j’ai eu la visite d’un jeune homme qui travaillait dans une crèche. Je lui ai montré quelques peintures. Il n’avait jamais vu ça. Il a été touché. J’ai eu l’impression de lui avoir donné quelque chose. Mon but est de développer les arts plastiques pour développer une émotion à côté de laquelle il ne faut pas passer et qui grandit plus on apprend. Il faut mettre la peinture à la portée des gens de la rue, leur montrer que ce n’est ni hermétique, ni sacré. Ici, les gens peuvent aller et venir comme ils veulent ; ici, ça bouge, ça vit. Un jour, les gens finiront peut-être par comprendre combien il est important d’apprendre à regarder ".


Sophie Duplaix



Article mis en ligne par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en septembre 2013.

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