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Le Café Social

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Ayyem Zamen


Dans le numéro 94-95 (automne-hiver 2003), Cathy Janvier avait présenté aux lecteurs de Quartiers Libres le premier café Social de Paris, qui venait d’ouvrir en janvier 2003 au 7 rue de Pali Kao dans le 20ème arrondissement, café joliment appelé Ayyem Zamen, le temps jadis en arabe. Trois ans après, « Quartiers Libres » est retourné au Café Social demander aux adhérents et aux responsables comment le projet avait pris vie.

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La rencontre a eu lieu mardi 7 février 2006, entre neuf heures et onze heures : car le mardi et le vendredi, jours de marché sur le boulevard de Belleville, le Café Social organise un petit déjeuner.


Première impression : le café est très beau, il semble encore neuf, l’éclairage est soigné, très agréable. Sur les murs, des photos couleurs, portraits d’adhérents, pleins d’expression et de vie. Les adhérents entrent, serrent la main des présents, les femmes (peu nombreuses) se font la bise, les animateurs les saluent par leur prénom, leur servent à boire, l’ambiance est chaleureuse.

Voici donc des extraits de la conversation à laquelle ont participé André, coordinateur, Naïma, animatrice, Karine, assistante sociale, Jean-Claude Paupert, bénévole, et deux adhérents : Djamila et Belkacem. En attendant que d’autres adhérents acceptent d’être interviewés.


André rappelle l’objectif initial : « Trouver des réponses pour le public particulier des travailleurs migrants âgés. La porte d’entrée, c’est le problème des papiers, pour la retraite, pour les questions de santé, quand il faut monter un dossier. Une fois qu’ils sont entrés, on cherche à les retenir dans une démarche collective. Il y a aussi tout un travail sur la revalorisation de soi. »

Sur les photos : « On accueille des travaux de photographes. Par exemple Marc Garanger est venu, il a présenté son travail sur les femmes algériennes pendant son service militaire en Algérie [1]. Et puis dans le cadre du Café Social, tous les ans on installe un atelier photo et on propose aux personnes qui fréquentent le Café de se faire tirer le portrait. Après on fait une sélection, on monte l’expo, c’est la troisième cette année. On constitue un fond photographique, pour mémoire. »


« On a à peu près 1 200 adhérents, sur la semaine il y a environ 150 personnes qui viennent. Il y en a qui viennent tous les jours, ceux qui habitent près : c’est le rôle du Café Social en tant que structure de proximité. Il y a des journées particulières comme les jours de marché : il y a des gens qui viennent spécialement au marché et le café sert de point de rencontre. »


Djamila : « Moi je viens tous les jours. C’est bien pour moi. Tout le monde est gentil avec moi, tout le monde il donne un coup de main, il y a beaucoup de Tunisiens, je peux venir prendre un café, soixante centimes, et rester toute la journée. Voilà, c’est le café Social, c’est bien pour tous, pour tout le monde. »


Karine : « J’interviens surtout au moment du passage à la retraite, pour la retraite complémentaire. Au niveau du logement il y a aussi un accompagnement. Souvent aussi ils n’ont pas de mutuelle. J’assure deux permanences par semaine, sans rendez- vous, et je reçois aussi sur rendez-vous. On organise aussi des informations collectives, par exemple sur la prévention du diabète. Cette année, plusieurs informations sont programmées, sur la santé, la citoyenneté. Il y a trois bénévoles qui assurent une permanence d’écrivain public. »


Jean-Claude le « prototype du bénévole » selon André : « J’ai découvert le Café Social par la lecture de « l’Ami du 20ème » . Je suis venu, j’ai trouvé que c’était un endroit sympathique et agréable. Je viens expliquer : j’ai raconté la vie de l’émir Abdelkader dans le cadre de l’atelier de lecture. Quand on prépare un voyage, je fais l’historique des lieux.

Il va y avoir un événement en juin : à côté de Verdun un monument aux tirailleurs algériens, marocains, tunisiens qui ont participé à ces batailles épouvantables, va être inauguré. Donc il va y avoir un voyage là-bas. »


Belkacem : « Je connais le Café Social depuis le début. Moncef et Hamadi sont venus à côté du métro nous dire on va faire un Café Social. A ce moment-là je travaillais encore, mais je venais quand même. Après je suis entré en préretraite, j’ai adhéré et je trouve que c’est très bien. La personne qui a pensé à ça, c’est quelqu’un de très intelligent. Pour les personnes qui ne savent pas lire et écrire, qui ont des problèmes de papier, c ‘est très bien. Quand je suis là, je viens tous les jours (Belkacem revient d’un séjour de cinq mois en Tunisie). »


André : « On tente un travail sur l’accès à la culture et aux loisirs. Actuellement on propose une chose par jour, sous forme d’atelier, du cinéma à la lecture, on a un jardin à Montreuil où on cultive pommes de terre, oignons, courgettes, tomates… Il y a des sorties. On est allés à Chambord, à Deauville, à Bruges. Là on prépare un voyage en Tunisie. Le directeur, Moncef Labidi, a proposé le projet à une complémentaire retraite, PROBTP, parce qu’ici il y a beaucoup de gens qui ont eu pour activité le bâtiment.

Depuis un an, on a engagé un partenariat avec eux : aide au travail photo ; au jardin on a construit une cabane. Cette année c’est le voyage. PROBTP a des structures hôtelières en Tunisie, ça permet de proposer ce voyage à des coûts accessibles à tout le monde. »


Naïma : « Le travail d’animation fourni par le café social depuis son ouverture s’est développé sous différents aspects. Ce travail étant destiné à une population vieillissante et généralement issue de l’immigration, il était nécessaire d’établir d’abord une relation de confiance avec les adhérents en leur expliquant en détail les objectifs fixés par le Café Social. Le volet « animation » consistait donc à combler le déficit ressenti par ces personnes au niveau affectif, relationnel et d’ouverture au monde qui les entoure. Une fois le climat de confiance établi et les différents dossiers de ses personnes solutionnés : retraite, santé, logement et autres…, on pouvait alors les intéresser aux différentes activités et animations proposées par le Café Social. La sensibilisation de ce public envers les animations inventées, créées et mises en place n’était pas chose évidente car ce public garde comme pensée ancrée le fait qu’il était venu en France essentiellement pour travailler et non pas pour se distraire ou profiter d’animations culturelles ou artistiques, même celles organisées dans un cadre professionnel tel que le Café Social. »


En effet, depuis le début, il s’est instauré un « rituel » consistant à organiser des repas conviviaux une fois par mois dans les locaux du Café Social et parfois au jardin par beau temps. Le but de l’organisation de ces repas est de permettre aux adhérents de mieux se connaître les uns les autres, leur offrir un cadre convivial, les rendre acteurs de ce lieu en leur confiant différentes tâches de préparation de ces repas et établir des échanges avec d’autres partenaires du Café Social qui sont invités à chaque repas…

Le Café Social étant un lieu de parole spontanée ou encadrée, encouragée et libérée par des ateliers tel que l’atelier « lecture »,… nous avons participé, par le biais de l’opération « Lettre à… », créée par la Fondation Nationale de Gérontologie en 2001, et ayant pour vocation de donner la parole aux personnes âgées en leur proposant d’écrire une lettre soumise à un jury, sur un sujet qui leur tient à cœur, j’ai accompagné M. Meziane Bellaidi, adhérent au Café Social dans sa participation par une lettre qui a été primée en 2005 parmi un nombre important de lettres présentées au niveau national (voir plus bas). Elle est diffusée sur le site internet de la Fondation Nationale de Gérontologie (www.fng.fr).


Élisabeth Crémieu


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Cette lettre je voudrais qu’elle vous dise les choses que j’ai tues pendant des années…

« Mes très chers enfants,
[…] Cette lettre je voudrais qu’elle vous dise les choses que j’ai tues pendant des années, par pudeur, par discrétion, par trop d’éloignement. Ces mots sont là pour mieux vous faire comprendre ce que j’ai vécu de loin, ce que j’ai ressenti. Aujourd’hui, je vous dois une certaine franchise, cette réalité qui fut la mienne durant ces années passées en France.
Il faut d’abord que vous sachiez que cet exil était forcé. Je n’ai pas choisi de venir vivre et travailler en France, ni d’être séparé de ma famille et de ne pas vous voir grandir. Et l’exil dans un pays étranger est toujours lourd de conséquences.
En fait, mon histoire est semblable à celle de milliers d’Algériens de ma génération, qui ont connu la guerre et ont salué haut et fort la libération de leur pays.
J’ai participé à cette libération, j’ai mené des combats contre la colonisation avec les convictions d’un citoyen et je croyais que j’aurais une place dans l’Algérie indépendante.
Après la joie de 1962, la chute a été rude. Le peuple algérien a été très déçu de « l’indépendance » tant attendue. Une révolte a eu lieu en 1963 contre le pouvoir militaire et totalitaire. Après avoir cru à une Algérie démocratique nous nous retrouvions face à une dictature qui muselait la voix du peuple. Ma déception était si grande que je ne peux vous la décrire. J’ai participé à cette révolte. La répression était une pratique courante, et c’est par miracle que j’ai pu finalement quitter l’Algérie. C’est ainsi que mon histoire d’exilé a commencé, le 5 avril 1964.
Je n’avais jamais cru un instant que je « suivrais la France », un pays qui évoquait pour moi le colonialisme, et encore moins lui « demander du travail » pour subvenir à mes besoins et à ceux de ma famille. C’était très difficile et même pénible, de suivre, « l’occupant », alors que j’avais cru à la construction d’une Algérie libre, démocratique et au service du peuple, et que ma place, naturellement, était en Algérie.
Mais, outre le pouvoir confisqué au peuple le pays était en ruine, et il n’y avait pas d’emplois. La situation politique et le manque de travail m’ont poussé dehors. J’avais 21 ans, et au cœur l’espoir de revenir très vite en Algérie pour travailler à l’arrivée des « lendemains qui chantent ». Le provisoire a en fait duré 41 ans.
Cela fait donc plus de 40 ans que ma vie se passe ici, à Paris, une vie ponctuée par ce mois d’été que je passais auprès de vous, trente jours chaque année où je mesurais votre taille, où je voyais vos sourires, où je pouvais vous regarder vivre. Jusqu’à ma retraite, notre vie commune s’est ainsi résumée à l’été, un temps imposé par ma vie de travailleur migrant, ouvrier chez Renault. Nos retrouvailles étaient fortes même si mon séjour était court, et le temps semblait toujours insuffisant pour mieux connaître.
[…] Aujourd’hui, vous ne comprenez pas pourquoi je reste, ici, en France. Et vos questions sonnent comme des reproches : « Pourquoi, maintenant que tu es à la retraite, restes-tu en France, alors que tu peux rentrer chez toi ? Pourquoi payer un loyer en France, alors que cette somme serait plus utile à notre famille en Algérie. »
Ces phrases je crains de les entendre à chacun de mes retours au pays. Aussi il faut que je parle, que je vous dise ce qui se joue dans ma vie de migrant d’hier et d’aujourd’hui, toujours entre ici et là-bas.
La réalité est toute simple, humaine : à mesure que les années passaient, mon monde se construisait sans vous, en France. Comme de votre côté, la vie se tissait au quotidien sans moi. Le fossé s’élargissait de jour en jour entre nous. Je devins le « père étranger qui vient de l’étranger ». Je me rappelle encore ces doigts d’enfants innocents qui se pointaient vers moi : « Le voilà, il est arrivé de l’étranger, les immigrés sont arrivés… ».
[…] Je sais maintenant que le manque de communication, les non-dits ont fait naître des malentendus. Vous avez vécu avec la pensée que, dès que je serai à la retraite, je reviendrai vivre près de vous. C’était tellement évident ! Je vous surprends et je vous choque en ne faisant pas ce que vous attendez, ce qui vous semble le devoir filial d’un père envers ses enfants, ou le devoir d’un citoyen envers son pays. Sachez que je suis moi même surpris de vouloir demeurer en France : aujourd’hui, je ne peux pas dire adieu à ce pays comme ça ; Vous voyez comme ces sentiments sont éloignés de mon projet initial !
Je ne vois plus la France comme je la voyais au début de mon exil, et mes sentiments aussi ont changé, passant de la douleur au début à un certain bien-être.
[…] Votre père qui vous aime.
 »

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Article mis en ligne en 2010 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en septembre 2014.

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[1Marc Garanger a été chargé de réaliser des photos d’identité

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