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Belleville, un berceau du cinéma


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En 1996, une armada de bulldozers, de pelleteuses et autres engins de démolition venait à bout du quadrilatère des immeubles de la Société française de production (SFP). Le mât émetteur des célèbres studios de télévision des Buttes-Chaumont, qui, pendant une quarantaine d’années, s’est élevé comme un beffroi au-dessus de cette partie des collines bellevilloises, était démonté. Mais, avec la disparition de ces studios, c’est en réalité une page bien plus ancienne des rapports de Belleville avec les industries et les arts de l’écran qui se refermait. La Télévision française avait en effet pris la suite de la firme Gaumont, dont les installations en ces lieux remontent à 1895. Peu de Bellevillois d’aujourd’hui le savent, et les historiens l’ont en général négligemment souligné, mais le cinématographe, né à Lyon, a bel et bien écrit l’une des pages inaugurales de sa prodigieuse aventure dans ce coin oriental de Paris grâce à l’action d’un illustre résident, Léon Gaumont.


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Léon Gaumont présentant un bloc portrait. Collection Musée Gaumont.

Léon Gaumont (1863-1946), comme les frères Lumière ou Charles Pathé mais à la différence de Georges Méliès, n’était pas à l’origine un homme du spectacle. Issu du monde industriel et commercial, il était intéressé par l’invention, la fabrication et l’exploitation de procédés photographiques. Il habitait depuis sept ans un petit pavillon [1] du 55 rue de la Villette, propriété héritée des parents de son épouse, Camille Maillard, quand, en 1895, prenant la direction de la maison qui l’employait, le Comptoir général de la photographie, il transforma celle-ci en société Gaumont et Cie dans le but de passer des activités de vente antérieures à la fabrication d’appareils. Sur un terrain de 200 m² attenant à sa demeure et qui s’ouvrait au 12 de la rue des Alouettes (dans un segment de cette artère rebaptisé plus tard Carducci), il fit aussitôt construire une série d’ateliers (tôlerie, fraisage, ajustage, menuiserie, montage des appareils … ). Cette même année, le jeune entrepreneur eut la révélation de l’importante perspective qu’ouvrait la machine mise au point par les frères Lumière. Il passa en 1896 un contrat avec Georges Demeny, l’inventeur d’un appareil aux performances voisines. Et, comme on avait besoin de bandes pour la démonstration commerciale, la société Gaumont se mit très vite au tournage de petits bouts de films représentant une durée de projection à peine égale à une minute : baignades, bateaux, arrivées de train et autres scènes d’extérieur tout à fait comparables aux réalisations des Lumière.

On ne pensait guère aller plus loin mais une jeune et passionnée secrétaire de Léon Gaumont, Alice Guy, convainquit son patron de passer à la composition de véritables saynettes, avec une ébauche de scénario. C’est ainsi que le studio originel de la Gaumont vit en 1897 le jour à Belleville. Débuts ô combien modestes, les "plateaux" ne consistant alors qu’en un simple bout de scène adossé à un mur de l’un des ateliers de fabrication sis rue des Alouettes, sous une verrière précaire et au-dessus d’un parterre bituminé.



Alice Guy, la première femme cinéaste

Dans ses mémoires, [2]. Alice Guy raconte avec saveur que, pour le besoin des premiers tournages, on demandait à un "peintre sur éventail" du cru, de barbouiller un vague trompe-l’œil et que le décor se trouvait ainsi tout planté tandis que les techniciens et les amis d’Alice faisaient office d’acteurs. L’audace de la secrétaire de direction s’avéra payante et Léon Gaumont ne tarda pas à la promouvoir chef du nouveau département artistique ainsi créé de sa société. Alice Guy peut être considérée comme le premier cinéaste femme de l’histoire et en tout cas la pionnière du cinéma de fiction. A titre personnel, on lui doit, parmi une cinquantaine de courts métrages, La Fée aux choux (1899), Les Méfaits d’une tête de veau (1900) et Une noce au Lac Saint-Fargeau (1906). [3] Mais elle a également supervisé les réalisations plus ambitieuses de ses collaborateurs Victorin Jasset et Roméo Bosetti, notamment un singulier film historique,L’Enfant de la barricade (1907), évocation tout à la fois du Gavroche de Victor Hugo et de la Commune parisienne de 1871.

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Alice Guy.

S’engageant sur la voie ouverte de la fiction, le cinématographe ne mit qu’une dizaine d’années pour muer en cinéma au sens actuel du terme, les historiettes originelles, qui ne couvraient que quelques minutes de projection, devenant des scénarios de plus en plus élaborés, commandés à des professionnels du genre et joués par des acteurs de métier.

Du même coup, la réalisation des films comme leur diffusion exigeaient des moyens techniques accrus ainsi que des capitaux substantiels. Sur le marché naissant du nouvel art, Léon Gaumont avait accusé un certain retard sur ses deux principaux concurrents français, Charles Pathé, qui travaillait à Vincennes, et Georges Méliès, qui, non loin de Belleville, tournait à Montreuil-sous-Bois, quand, en 1905, il se lança à son tour dans la construction de ce qu’on appelait alors un "théâtre de prise de vues" et que l’on nomme plus usuellement aujourd’hui un studio.



Le plus grand studio du monde avant 1914

Dans un secteur encore vierge de son domaine résidentiel de Belleville, du côté de la rue de la Villette. Léon Gaumont fait élever un vaste bâtiment d’une superficie de 45 mètres de long sur 34 de haut, toituré de lourdes dalles de verre armé et surélevé par un socle afin de le faire bénéficier d’un surcroît de lumière.

La salle abritait une scène courant sur 20 mètres dont le plancher pouvait supporter le poids de voitures attelées voire d’éléphants. Le sous-sol accueillait des machineries modernes ainsi que des dispositifs de trucage remontés à la surface par des treuils lors du tournage des féeries cinématographiques. [4] Non seulement Gaumont comblait ainsi d’un seul coup son retard mais ses nouvelles installations constituèrent encore et jusqu’en 1914 le plus vaste plateau cinématographique du monde.

Entre les rues de la Villette, des Alouettes et Carducci, elles s’inscrivaient au sein d’un périmètre dorénavant très construit sur lequel les ateliers d’origine s’étaient multipliés et diversifiés (impression d’affiches, fabrication de décors, etc.). Le tout formait un bloc dense qui occupait, avec 15 000 m², la majeure partie du quartier au contact du parc des Buttes-Chaumont par le sud de celui-ci. On prit rapidement l’habitude de le nommer la "cité LG (ou Elgé). [5] 1500 personnes y travaillaient aux alentours de 1912.

En 1906, la vieille entreprise en commandite se transformait en société anonyme mobilisant d’énormes capitaux. Elle adoptait pour emblème la légendaire marguerite encerclant le "G" de la lettre initiale du patronyme du fondateur. Presque aussitôt, la nouvelle Gaumont ouvrait plusieurs agences en France, en Europe ainsi qu’aux Etats-Unis et faisait. construire des studios d’été près de Nice : la fameuse Victorine. Elle produisait désormais des centaines de films par an, certains dépassant déjà la durée d’une heure. Au niveau artistique, un scénariste de talent, Louis Feuillade, prit au cours de l’année 1907 la succession d’Alice Guy - appelée à exercer d’autres fonctions pour la Gaumont hors de France -à la direction du studio.

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Les installations de la cité Léon Gaumont en 1910. Au premier plan, la rue Carducci ; à l’arrière-plan, du côté de la rue de la Villette et du réservoir des Buttes-Chaumont, on aperçoit, toituré de sa verrière, le haut bâtiment des studios de tournage. Le même emplacement mis à nu par la démolition (1996) des studios de la Télévision française, qui avaient pris la place de la cité figé après 1953 - Dessin X.



Feuillade, Feyder, L’Herbier et les autres

C’est à la cité LG que Feuillade, vite passé derrière la caméra, tourna de 1913 à 1917 les scènes en intérieur et monta Fantomas, Les Vampires et Judex, trois œuvres que l’on admire aujourd’hui comme des perles du cinéma muet français et dont les héros (parmi lesquels Musidora) ont acquis le statut de quasi-mythes. Feuillade sut, de plus, employer des réalisateurs de génie, tels Emile Cohl, l’un des pionniers du dessin animé (Le Château de cartes, 1908), Léonce Perret et, à partir de 1914, Léon Poirier ainsi que Jacques Feyder. Les productions filmiques Gaumont, additionnées à celles de Pathé et d’une troisième société, L’Eclair, de formation plus récente, donnèrent à la France le premier rang mondial dans le cinéma jusqu’à l’issue de la Première Guerre mondiale, rang que conquirent par la suite et durablement les majors de Hollywood.

JPEG - 34 koDans les années 1920, les studios de Nice, que Louis Feuillade avait lui-même pris en main, acquirent progressivement la priorité sur ceux de Belleville (désormais dirigés par Léon Poirier). Bien que de nouveaux cinéastes de talent comme Marcel L’Herbier (L’El Dorado, 1921) y travaillent pour le compte de la Gaumont, les installations bellevilloises de cette compagnie, en quête de rentabilité, furent louées de plus en plus souvent pour des tournages indépendants.

Mais, tandis que l’activité de la cité LG décélérait, son créateur, en 1922, fit élever au 35, rue du Plateau un beau bâtiment de brique au style Arts Déco pour abriter les bureaux des activités de location de films. Cette construction, qui servait aussi de dépôt d’archives, ainsi que ses terrains attenants du côté des rues Fessart, Botzaris et Préault donnèrent à la cité Elgé son extension maximale. Après la mort de Louis Feuillade (1925), Léon Gaumont se recentra personnellement dans l’activité de fabrication d’appareils.



Du cinéma à la télévision

JPEG - 58.9 koTout en gardant la haute main sur les divers développements de sa société, ce capitaine d’industrie s’est toujours senti au fond de lui-même moins attiré par la réalisation de spectacles en soi que par la technique. Au temps d’Alice Guy comme à celui de Feuillade, il délégua volontiers ses pouvoirs à ces deux assistants surdoués pour se consacrer, avec une équipe d’ingénieurs des ateliers de la cité, à la recherche de procédés de colorisation et de sonorisation des films . En 1930, il abandonna même la direction de la société de productions artistiques, laquelle, fusionnant avec d’autres firmes, connut dès lors, et jusqu’à nos jours, un destin assez mouvementé dont le récit sort de notre propos.

Aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, les ateliers des Buttes-Chaumont ne fonctionnaient pratiquement plus. Ils furent victimes d’un grave incendie en 1953, ce qui précipita la décision des successeurs de Léon Gaumont de les vendre.

JPEG - 72.4 koC’est alors que la Télévision française prit possession des terrains de la vieille cité Elgé et des constructions qui avaient échappé aux flammes, qu’elle y monta un émetteur [6] et de nouveaux studios où, dans les années 1960-1970, seront enregistrées des émissions mémorables telles que Le Grand Échiquier ou Cinq colonnes à la une.

Dernier occupant des lieux, la Société française de production (SFP) déménagea en 1995. Ses bâtiments, rachetés par Bouygues, furent rasés l’année suivante pour laisser place à des opérations immobilières. Aujourd’hui, il ne reste donc plus aucune trace du domaine Gaumont de Belleville en dehors de la maison de la rue du Plateau, dont les locaux abritent actuellement l’hôtel des impôts du 19e arrondissement.


Maxime Braquet

* Derniers coups de pelleteuses sur la Tour de la S.F.P. en 1966 - Émetteur qui en fait fut construit par les Allemands pour une télévision destinée aux troupes d’occupation et à quelques privilégiés.


Article mis en ligne en 2010 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en février 2014.

Quartiers Libres, le canard de Belleville et du 19ème (1978-2006) numérisé sur le site internet La Ville des Gens depuis 2009.

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[1En dépit d’occupations qui le faisaient voyager beaucoup, Léon Gaumont est demeuré longtemps un habitant de Belleville. Il a d’ailleurs sa sépulture au cimetière de la rue du Télégraphe, bien en vue au bord de l’allée centrale.

[2Alice Guy, Autobiographie d’une pionnière, éd. Denoël Paris, 1976

[3Aux amoureux de la chronique bellevilloise, on recommandera spécialement ce dernier film, un court métrage de 135 mètres qui n’est plus visible qu’à la Cinémathèque. Typique du genre burlesque français, doucement grivois et fondé sur le comique de la fuite-poursuite, il fait partie des quelques tournages en extérieurs qu’effectua la jeune collaboratrice de Léon Gaumont dans les rues environnant la propriété de l’industriel. Le Lac Saint-Fargeau, que ses scènes montrent, fut jusqu’en 1914 un grand parc de loisirs arboré, très apprécié des Parisiens, sur les hauteurs de Belleville proches de la porte des Lilas.

[4Ce studio bénéficiait en outre, grande avancée technologique sur ses concurrents, de lumières à arc et de lampes à vapeur de mercure alimentées par un groupe électrogène.

[5Cette cité avait pris une telle ampleur, à deux pas des Buttes-Chaumont, que la publicité de la firme l’appelait aussi les Buttes-Gaumont.

[6Émetteur qui en fait fut construit par les Allemands pour une télévision destinée aux troupes d’occupation et à quelques privilégiés.

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Réactions
par Martine GRIGAUT - le : 18 août 2016

Belleville, un berceau du cinéma

Bonjour et un grand merci pour cet article qui me touche profondément. Je suis née au 38 rue des Alouettes, au pied des studios. Notre cour des usines "L’homme Lefort" donnait sur les studios. Lorsque l’incendie eut lieu en 53 je l’ai vu et il m’en reste quelques rares images en tête, c’était affolant pour moi.
Les artistes durant un bon moment passaient par notre cour pour aller aux studios restants encore.
Trop heureuse de voir votre article, je recherche d’autres photos de cet incendie et du quartier à cette époque que je ne réussis pas à retrouver. Nous avons été expropriés en 63 de la rue des Alouettes pour la reconstruction des nouveaux studios et j’en ai un souvenir très triste car nous y étions si bien….
Pourriez vous me dire où à part Wikipédia pourrait me dire où en trouver ?

Encore un grand merci.

Cordialement.

Répondre à Martine GRIGAUT

le : 18 août 2016 par Salvatore en réponse à Martine GRIGAUT

Belleville, un berceau du cinéma

Bonjour,

Nous vous remercions pour votre message, cet article est tiré des archives de l’ancienne revue Quartiers Libres (Archives 1978-2008-Q.L N° 080-081 - MAI 2000) que nous numérisons depuis 2010. Peut-être pouvez-vous trouver d’autres informations aux Archives de Paris.

Cordialement.
S.Ursini
La Ville des Gens

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