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Une page d’amour fou méconnue

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Buñuel en nos jardins du 20e


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Jeanne et Luis une heure à peine après leur mariage.


Le grand cinéaste surréaliste Luis Buñuel a effectué plusieurs et longs séjours à Paris entre 1925 et 1935, la grande époque du mouvement d’André Breton. C’était en l’un des derniers temps où la capitale française « parisiennait » encore, comme aurait dit Jacques Brel, de mille feux d’esprit, attirant du monde entier vers elle les phalènes des arts et des lettres. Beaucoup moins connu est en revanche le fait que l’auteur du Charme discret de la bourgeoisie épousa la femme de sa vie, Jeanne Rucar, à la mairie de la place Gambetta. Cela s’est passé le 23 juin 1934. Vous allez voir que ça vaut le flash-back.

Story Board : une rue près de la place Gambetta ( rue des Gâtines ou du Cambodge), un jour de printemps. Plan moyen sur un groupe de cinq personnes : trois messieurs, deux femmes, sur le trottoir. Elles ont l’attitude de gens qui cherchent quelqu’un. Un homme, au type méditerranéen assez apparent, se détache du lot et marche au-devant d’un passant, qu’il interpelle. Il parle un français correct mais simple, qu’il prononce avec l’accent espagnol : « Monsieur, por favor, nous avons besoin de votre aide. Nous allons nous marier tout de suite, la señorita (il désigne une des femmes du groupe) et moi, juste à côté, à la mairie. Il nous manque un témoin. Voulez-vous l’être ? C’est l’affaire d’un quart d’heure, pas plus ». Après quelques palabres, le passant, son étonnement dissipé, accepte la proposition, s’incorpore au quintette et le suit en direction de l’hôtel municipal.

Jeanne et Luis une heure à peine après leur mariage.C’est ainsi que Jeanne Rucar et Luis Buñuel s’unirent devant un officier d’état civil de notre 20e arrondissement. La société de noces, la boda, était réduite à sa plus simple expression. Une chose se remarquait : l’absence totale des membres de la famille de chacun des mariés. Au sortir de la mairie, le couple alla se faire tirer quelques portraits dans un Photomaton. Un peu plus tard, la petite compagnie se retrouvait dans un restaurant près du théâtre de l’Odéon, Le Cochon de lait. À l’issue du repas, fin mais sans façons, Luis embrassa tendrement son épousée et prit congé d’elle. Le lendemain, il était à Madrid… Un mariage plus singulier que ça, on meurt ! Et ça ne s’arrête pas là.

Les deux jeunes gens s’étaient rencontrés en 1926 grâce à des amis communs. Ils venaient d’horizons bien différents. Lui, Aragonais d’origine, de huit ans l’aîné, avait composé avec Salvador Dali et Federico Garcia Lorca un trio de choc au sein d’une institution universitaire de la capitale espagnole. Le père de Luis, représentant d’une classe moyenne aisée, souhaitait faire de son fils un ingénieur agronome mais, pour échapper à cette perspective qui ne l’enchantait guère, le rejeton entreprit des études de lettres. En fait, c’est le cinéma qui l’intéressa très vite.

En 1925, le voilà à Paris où, pour apprendre le métier de cinéaste, il s’inscrivit à l’académie d’un maître avant-gardiste, Jean Epstein ; il l’assista bientôt dans ses tournages. L’année suivante, Luis fit la rencontre de Jeanne. Elle, c’était une autre histoire. Son berceau reposait dans le Nord, à Lille, où elle naquit en 1908 dans une famille modeste. À la fin de la Grande Guerre, les Rucar vinrent s’installer à Versailles d’abord puis à Paris, prenant logement au 6 de la rue Henri-Dubouillon (angle avec l’avenue Gambetta), dans le quartier Saint-Fargeau. Ce sera le domicile régulier de Jeanne jusqu’à son mariage, donc en 1934. Onze ans plus tôt, adolescente, elle était entrée à l’école de gymnastique harmonique – et de danse classique – d’Irène Poppart, un institut renommé qui fera de plusieurs « petits rats » des étoiles premières à l’Opéra. L’éminent professeur ne tarda pas à mesurer les fortes potentialités de sa nouvelle élève gymnaste et l’entraîna en vue des jeux Olympiques de Paris qui devaient se tenir l’année d’après (1924). Jeanne répondit si bien aux attentes de l’enseignante qu’elle gagna une médaille de bronze dans sa discipline. Profitant alors de l’aura de sa réussite sportive, la jeune fille améliora le budget de ses parents en donnant des cours particuliers de gymnastique à partir de 1925. Dans cette situation, elle fut remarquée par Luis.

En 1928, l’Espagnol, avec Dali comme coscénariste, réalisa son premier film, Le Chien andalou, un moyen-métrage mordant – si on veut bien nous passer ce jeu de mots – et aux images provocatrices. L’œuvre valut immédiatement à Luis la considération du groupe des surréalistes. Au bras de son fiancé », la petite Lilloise devenue Ménilmontanaise fut en peu de temps happée dans la ronde onirique et déconcertante des bouillants séides d’André Breton. Rien, absolument rien, ne l’avait préparée à cette fréquentation.

À Montparnasse, à Montmartre, elle dîna souvent en présence de Marx Ernst, Man Ray, Georges Sadoul, Louis Aragon et Pierre Unik sans bien comprendre les propos révolutionnaires de ses voisins de table. Le nouveau surréaliste, très attachée à sa « fiancée », l’associa, en 1930, au tournage de son second opus, L’Age d’or, encore plus iconoclaste que le premier. La fonction de Jeanne, certes, n’était guère artistique : un brin de couture pour réparer les habits de scène, un peu de manipulation des pellicules – avec Dali – et surtout la tâche d’aller chercher à la banque l’argent pour payer les acteurs ; elle fit néanmoins partie des figurants pour les plans « peuplés ».

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La « fiancée » de Buñuel sur le tournage de « L’ Âge d’Or ».


Quatre ans passèrent – huit depuis la rencontre de Luis et Jeanne – avant que ce non-conformiste forcené de Buñuel ne fasse, soudainement, à sa compagne l’inattendue proposition de l’épouser. Ah ! les surréalistes, quels êtres déroutants. Mais la normalité bourgeoise ne pouvait être respectée outre mesure et voilà pourquoi Luis interdit expressément la présence de la famille de Jeanne à la cérémonie du mariage.

Et ensuite ? Ensuite, Buñuel développa, de Los Olvidados à Viridiana et de L’Ange exterminateur au Fantôme de la liberté, du Mexique à la France en passant par l’Espagne, la carrière que nous savons, dans laquelle il ne lui fut pas toujours facile de faire admettre aux producteurs de cinéma et au public son art très personnel de raconter des histoires par le film. Et pendant tout ce temps-là, une cinquantaine d’années, il resta un époux attentionné et un bon père auprès de la même femme, Jeanne, qui se trouva toujours proche des théâtres de l’incubation et de la préparation des réalisations de son de mari.

Ce macho, dans son autobiographie, Mon Dernier Soupir (1982), publiée un an avant la mort du cinéaste, ne parle pourtant à aucun moment de sa femme. Elle, dans ses propres Memorias de una mujer sin piano* (1990), nous en apprend en revanche de belles. Elle fait la révélation que, jusqu’au moment du mariage, Luis ne lui fit pas une fois l’amour ! Mais inspirée, à n’en pas douter, par l’exemple de son metteur en scène de compagnon, elle manipule d’évidence la réalité. La consultation des actes d’état civil certifie en effet que Jean-Louis (ou Juan Luis), le fils aîné de Buñuel– qui deviendra lui aussi homme de cinéma–, était depuis trois mois dans le ventre de sa maman quand elle dit « oui » au papa à la mairie de la place Gambetta. O amour fou du surréalisme, quand tu nous tiens !


Maxime Braquet

* « Mémoires d’une femme sans piano ». Pas d’édition française à ce jour. À la BNF.


Article mis en ligne en 2010 par Salvatore Ursini. Actualisé en octobre 2013.

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