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Contes de la rue Saint-Sabin


A quelques pas de la place de la Bastille, à l’angle de la rue de la Roquette et de la rue Daval, se trouve un pressing. De l’intérieur, en attendant son linge, on voit la perspective de la rue St-Sabin et celle, plus fameuse, de la rue de Lappe.

JPEG - 56.8 koLe patron de la laverie, Monsieur Guérard, ne s’est pas résigné à quitter sa boutique. Campé derrière son comptoir, l’oeil vif, la moustache en bataille, il paraît attendre le client de pied ferme. Il l’attend, en effet. Mais s’il lui plaît, c’est pour l’entraîner dans d’interminables bavardages à propos du quartier et de son histoire. Le commerce n’irait pas fort, peut-être même aurait-il dû le vendre à un limonadier, si sa fille et son gendre, aidés de Roberte leur employée, n’en assuraient la bonne marche.

La façade du pressing, maintenant un peu vieillotte, avait été du dernier cri à la fin des années 60 : M. Guérard lui-même l’avait choisie sur catalogue, comme ça se faisait à l’époque, tout en y ajoutant les touches personnelles suggérées par Marthe, son épouse. C’était alors une époque de prospérité pour la profession : une période difficile avait suivi pendant la décennie de l’aprèsmai. Marthe n’en avait pas vu la fin. Avec les années 80 et l’évolution du quartier, les affaires avaient repris et M. Guérard vient de se doter du matérielle plus moderne dont peut disposer la profession.

J’étais arrivé à la Bastille avant sa dernière transformation. ]’avais un peu connu Marthe dont la sœur Louise tient une épicerie rue Daval. Je m’étais lié d’amitié avec M. Guérard qui répondant à ma curiosité de nouvel arrivant m’avait vite fait partager son goût pour l’histoire de notre vieux et bouillant quartier.

L’autre jeudi, le ciel était si gris qu’il en rendait presque lumineuses les façades au crépi sali de la rue St-Sabin. Il faisait un froid à pierre fendre comme Paris n’en avait plus connu depuis longtemps. La neige tombée en abondance pendant l’après-midi, offrait des boules glacées aux enfants. Il allait neiger de nouveau. De la laverie, bien au chaud, nous regardions le mouvement de la rue. M. Guérard me laissa un instant à ma contemplation et revint bientôt portant précieusement sous son bras un grand carton à dessins. Il en sortit une carte de secteur de la fin du XVIIème siècle, peut-être rapportée d’une vente à L’Hôtel Drouot où il a ses habitudes. On y voit, en pointillés, le tracé à l’étude de la portion du canal St Martin que recouvre bien plus tard, selon les vœux de Napoléon III, le boulevard Richard-Lenoir et, en beaux traits larges à la plume, celui de la rue St Sabin. Elle suit dans sa partie nord les contreforts des fortifications de Charles V. Mais, au lieu de leur rester parallèle, elle s’en écarte très sensiblement à mi-parcours, avant de se rabattre sur elles.

Que la rue St Sabin ait été dans les temps anciens un chemin creux, voire un sentier, son tracé capricieux que nous connaissons bien, le dit assez. Mais pourquoi faisait-elle précisément cet écart brutal par rapport aux murailles, puis ce retour, pour en fin de compte arriver avec elles à la Porte St-Antoine qui flanquait avant sa démolition la forteresse de la Bastille ?

Le vieil homme posait là une question à laquelle nous nous étions souvent heurtés lors de nos colloques singuliers de fond de magasin au cours desquels nous refaisions de bric et de broc, mais toujours avec rigueur, l’histoire du quartier. En s’interrogeant de nouveau avec moi sur la rue, il eut un air d’autant plus complice qu’il sait bien que j’y habite l’immeuble situé au creux du coude qui depuis toujours borne sa vue. C’était de cet endroit, précisément qu’il voulait me parler : pour que la voie ait fait ce crochet il fallait qu’il y eut là quelque chose qui le justifiât.

Monsieur Guérard songea d’abord à un puits autour duquel les hommes du guet seraient venu rôder après la relève, à la recherche de quelque bonne aventure avec les filles du hameau voisin de Popincourt. Mais il ne trouva rien, dans ce qu’il consulta qui alla dans ce sens. Il pensa ensuite à une auberge ou à un lieu de rendez-vous. Mais il ne découvrit aucun indice à ce sujet dans le livre très complet de Jules Beaudelot "Bordels et maisons de passe à Paris et dans ses faubourgs au Moyen-Age" édité en 1830 chez Lorrain et qui fait autorité.

Il se souvint alors que la maison située à l’emplacement du lieu dont il cherchait à identifier l’intérêt passé, était entourée d’une aura assez sinistre dans le quartier. Le bruit y courait que le nombre des suicides et des décès y était anormalement élevé. Quant à lui, il n’en avait pas compté plus que dans n’importe quel autre immeuble. Mais l’opinion semblait bien ancrée, malgré tout. Cette étrange croyance l’avait passablement surpris, mais surtout, elle l’avait mis sur la voie.

A la Bibliothèque Nationale où il se rendit, il obtint de pouvoir consulter les archives de la police sous l’Ancien Régime. N’y eu-t-il pas là quelque lieu sinistre ? La baraque, par exemple, de quelque mégère diseuse de bonne aventure et pourvoyeuse de filtres, autant haïe que crainte, que l’on épargnât assez longtemps pour que la trace du sentier qui conduisait chez elle demeurât, ou bien…

Finalement, mentionné dans des rapports de police des XIVème et XVème siècles, c’est l’existence d’un gibet situé hors les murs qu’il découvrit avec effroi.

J’ai depuis, pour ma part, trouvé dans une édition apocryphe de La Légende Dorée de Jacques de Voragine, que Saint Sabin, appelé encore Saint-Savin, était un légionnaire romain converti au christianisme. Il fut martyrisé pour avoir assuré au bon larron une sépulture en terre consacrée et a été honoré, comme le saint patron des suppliciés, jusqu’à ce que la Contre-Réforme doute de son existence.


L’odeur de gaz du second

L’aura de mystère qui entoure l’immeuble tient peut -être, en partie, à l’histoire que je vais maintenant raconter.

Quand on prend l’escalier qui conduit au quatrième étage où j’habite, on est toujours arrêté par une odeur de gaz à la hauteur du second. Elle se laisse percevoir peu avant le palier et disparaît comme elle est venue quand on commence à franchir les premières marches en direction du troisième. Par quelle porte s’échappe cette odeur ? Allez le savoir avec le couloir qui fait un coude et se perd dans des profondeurs presqu’abyssales d’ombre ! Les vieux locataires, eux, le savent.

Il y a de très nombreuses années l’immeuble était éclairé au gaz. Madame Michaux, fière d’y être née il y a plus de quatre-vingts ans n’a pas connu cette époque.

Mais une vieille voisine de palier qui la gardait à la sortie de l’école au début des années 20, lui en parlait souvent quand elle était enfant. Des becs, que l’on imagine avec de petites flammes protégées par de diaphanes coupoles de verre, en témoignent encore dans l’escalier. L’électricité avait définitivement été installée au début du siècle. Mais, ce n’est pas de ce lointain passé tellurique de l’immeuble que provient l’odeur de gaz du second.

Des techniciens des services spécialisés de Gaz de France ont d’abord été appelés. Ils ont tout examiné, n’ont rien découvert et sont repartis en laissant derrière eux, narquoise à sa manière menaçante, l’odeur : insidieuse, légère, comme avant.

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Une pétition a circulé dans l’immeuble, dans la rue et jusqu’aux abords de la place de la Bastille. Elle protestait contre les risques que l’on faisait courir à la population : "ça" pouvait sauter, et ces vieux immeubles populaires aux murs mal assisés, composés de remplissages à base de gravois et de plâtre entre des pans de bois, se seraient écroulés comme un château de cartes sur la lourde table branlante d’une taverne borgne des Carpates. Des ingénieurs sortis des Mines à un jet de pierre du Diable Vauvert, se déplacèrent avec toute une équipe. Ils revinrent plusieurs fois, toujours avec des appareils de mesure plus compliqués, et pour finir avec des collègues étrangers. On commença par mettre à jour les canalisations sur toute leur longueur, des caves aux combles : pas une fissure. Pour plus de sûreté et pour apaiser les locataires, celles qui conduisaient du gaz furent purement et simplement retirées sans qu’il fut même question d’en poser des neuves. On s’aperçut au bout du compte, que l’odeur semblait émaner des murs d’une pièce.

On les vida de leurs gravats ne leur laissant que le squelette des pans de bois cloutés.

Les travaux durèrent plusieurs mois, causant aux locataires des perturbations constantes : tout était blanc de plâtre malgré les précautions que prétendaient prendre les ouvriers, la cage d’escalier, les paliers, les couloirs et, hélas !, les parquets cirés, les tapis, les moquettes des appartements. Tout fut examiné par une escouade de spécialistes qui encombrait les escaliers à tout bout de champ. Pour rien !

On reconstruisit. L’odeur de gaz du second est toujours là ! Et, personne ne doute plus, même les esprits forts, comme monsieur Witold auquel je dois de connaître l’histoire, qu’il s’agit d’une réminiscence de la jeune étudiante du second qui, au début des années soixante-dix, laissée par son aimé, s’est suicidée un dimanche de printemps, en ouvrant le gaz.


La vieille au journal

Pas loin de Monsieur Guérard, Louise, "la mère Louise", comme on l’appelle dans le quartier, a sa boutique. Tandis que son beau-frère a cherché à suivre le rythme de l’époque, au moins pour ce qui concerne son matériel, elle, au contraire, se complaît dans un arrêt dans le temps, voire même une régression dignes d’enchanter les amoureux du vieux Paris. Elle survit en ouvrant et en fermant tard. Son commerce est un capharnaüm où elle a ses habitudes. On n’y voit pas très clair car les volets, faits en lourds et antiques panneaux de bois, sont fermés de jour comme de nuit. Ils protègent des vitrines où sont affichées, côté boutique, des coupures de journaux représentant des photos de femmes nues. Quelques-unes sont des "pin-up" des années cinquante échappées des pages de "La vie parisienne" dont les couleurs surrosées se sont estompées ne laissant plus que de fantomatiques formes aux points de beauté constitués par des traces de chiures de mouches, d’autres plus récentes, sont nettement plus voyantes et dans des positions bien plus suggestives. ]’y vais parfois pour quelques menues courses, pour causer aussi. Car la mère Louise comme son beau-frère monsieur Guérard, aime parler. Les sujets de conversations sont différents.

Mais ronde et joviale, elle est gaie et son rire communicatif dilue ma tristesse certains soirs de blues.

Il y a quelques mois alors que j’y étais, entre une vieille femme. Vieille et voûtée, portant un éternel manteau épais quelque soit la saison, je l’avais déjà vue de loin en loin dans le quartier. Elle longe les murs et tient un journal rabattu sur son visage.

JPEG - 53.3 koChez la mère Louise, elle reste, comme à son habitude, profondément recourbée, presque cassée en deux, vers le sol. Elle tend à la commerçante du bout de la pince déformée formée par son pouce et son index décharnés, un papier graisseux et usé, toujours le même. Louise parcourt ses rayons et revient avec un sac en papier fort, bosselé par les formes métalliques de divers boîtes de conserves. La vieille sort un billet plié en huit provenant de quelque cachette sur son corps. Louise se sert, rend la monnaie. L’autre l’empoche et disparaît. Louise chez qui la vieille s’approvisionnait depuis toujours n’avait jamais vu son visage.

Que cachait-elle ? Maintenant, on le sait. Ceux qui l’avaient remarquée et qui échafaudaient des hypothèses selon lesquelles elle était atteinte d’une maladie de peau, la lèpre ou l’éléphantiasis, peuvent prendre la mesure de leur erreur.

Par un curieux retour des choses, ce sont les journaux, ceux qu’elle utilisait tant pour se cacher, qui nous l’ont appris.

Une voisine, dans un fond de cour de la rue Sedaine où on apprit enfin qu’elle habitait, ne la voyant pas pendant quelques jours entrouvrir ses volets le matin d’une main mal assurée, fit appeler les pompiers. Ils la découvrirent allongée sur son lit, sans vie. Ils furent frappés par son intérieur meublé de caisses et de cartons, où ses pauvres affaires et son peu de vaisselle étaient convenablement rangés. Mais c’est surtout l’expression de son visage qui les laissèrent interdits.

Elle souriait du sourire d’une enfant endormie, fatiguée de jeux, de danses et d’avoir trop cueilli de fleurs dans les herbes hautes ; et son visage sans rides, à la peau nacrée, à peine rosée, était celui d’une toute jeune fille.

C’est cette photo qui parut accompagnée de maints commentaires. Mais les journalistes n’avaient pu trouver d’elle que son nom et son âge : Mademoiselle Emilie F., Quatre-vingt-trois ans.


Texte et photos Christian COLAS



Article mis en ligne en février 2015.

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