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Histoire

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Couvent des saint-simoniens


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Le couvent des saint-simoniens, 145 rue de Ménilmontant, d’après une photo ancienne - dessin Michel Brunet.


Il est difficile d’imaginer que l’insignifiante bâtisse cachée derrière un corps de bâtiment anonyme, au 145, rue de Ménilmontant, fut un haut lieu et le cadre d’une expérience sans précédent, intellectuelle, morale et politique, autrement dit le couvent des saint- simoniens. Seule une photographie très ancienne permet de s’en faire quelque idée.

Sur le flanc de l’abrupte colline de Ménilmontant, s’étendait au XVIIIe siècle un vaste domaine boisé où se rencontraient kiosques, chapelle, fabriques. En 1793, Barthélémy Enfantin, financier, en fit l’acquisition, mais c’est à son fils Prosper (1796-1864) qu’il devait revenir de jouer, ici même, un rôle capital, entre 1825 et 1832. Avant que ne commence cette aventure singulière, un retour en arrière s’impose.

Claude Henry de Rouvroy, comte de Saint-Simon…

Entre en scène la figure emblématique de Claude Henry de Rouvroy, comte de Saint-Simon (1760-1825), personnage hors norme dont la trajectoire s’est déroulée à l’écart des sentiers battus de sa classe d’origine, mais non à l’écart des grands problèmes de son temps. Si son parent lointain, l’illustrissime duc de Saint-Simon s’est fait, dans ses Mémoires l’observateur impitoyable du règne de Louis XIV et de la Régence, son cousin a vécu loin des cours, s’est voulu homme d’entreprise et d’action avant de devenir l’écrivain dont les écrits allaient féconder la pensée politique du XIXe siècle. Saint-Simon participe à la guerre d’indépendance américaine, se retrouve durant la Révolution aux côtés des patriotes et le fait d’avoir vécu intensément les bouleversements de la société, de l’Ancien Régime à la Restauration, lui a permis de prendre conscience des grands problèmes sociaux, économiques et politiques sur lesquels allait se fonder le siècle commençant. Nourri de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, cet homme de transition et d’évolution a pu écrire un jour :

… du passé bien observé, on peut facilement déduire l’avenir.

Son propos est et sera, tout au long de sa vie et de ses écrits, de poser les fondements d’une Science de l’homme.

Articulés sur une discipline qui ne se nomme pas encore l’économie politique, ses ouvrages indiquent, ne serait-ce que par l’énoncé de leurs titres, le sens de ses préoccupations : L’Organisateur (1819), Du Système industriel (1821), Catéchisme des industriels (1823-24), Le nouveau Christianisme (1825), Opinions littéraires, philosophiques et industrielles (1825).

S’il est hasardeux de vouloir en quelques paragraphes, résumer une œuvre d’une telle densité, prenant appui sur toutes les manifestations de l’activité humaine, il faut avoir dans l’esprit que ces publications presque confidentielles quant à leur diffusion sur le moment, ont eu, post mortem, une force d’impact exceptionnelle.

La vérité est que la société actuelle est le monde renversé.

JPEG - 33.7 koSaint-Simon met en lumière le mécanisme de l’exploitation de l’homme par l’homme, bien avant Karl Marx, lorsqu’il écrit en 1819 dans L’Organisateur, ces lignes qui font image : "l’art de gouverner est réduit à donner aux frelons (la faible minorité des oisifs) la plus forte portion du miel prélevé sur les abeilles ( les industrieux de l’agriculture, du commerce, de l’industrie, de l’artisanat, du salariat comme du patronat)." Il précise sa pensée : "La vérité est que la société actuelle est le monde renversé. La Nation admet pour principe fondamental que les pauvres devraient être généreux avec les riches."

Aspirant à l’instauration d’un Gouvernement des Lumières qui serait l’émanation de la classe industrielle, il en déduit que les hommes de science et de métiers, aux connaissances positives, devront éliminer des postes de responsabilités ces légistes "qui ont fait leur séminaire aux écoles de droit, raisonnent abstraitement sur les faits généraux". Et de vitupérer "ces métaphysiciens" de la politique qui commandent à tous les échelons.

Or le peuple français n’a plus besoin d’être commandé.

Le but premier qu’il s’assigne est de "transformer le sort de la classe qui n’a pas d’autres moyens d’existence que le travail de ses bras. " Par voie de conséquence, il dénonce "l’appropriation des capitaux productifs de la propriété privée (laquelle) permet de lever une prime sur le travail d’autrui". Il est conduit à jeter les bases d’une forme de socialisme agraire où la paysannerie doit être protégée contre le maître propriétaire, d’une planification" interannuelle", d’un projet d’amélioration du territoire de la France" susceptible d’enrichir le pays de trois fois la valeur du budget national", toutes mesures qui amèneraient une résorption du chômage (préoccupation première de l’État) et "diffuseraient dans la classe des prolétaires des connaissances positives".

Au nombre des réformes préconisées : la suppression de la propriété individuelle - la notion d’État propriétaire des richesses - la répartition des instruments de travail suivant les besoins et les capacités. Néanmoins, il juge nécessaire l’existence d’une société hiérarchisée et d’une religion laïcisée, les religions traditionnelles étant devenues obsolètes et le pouvoir spirituel revenant aux savants : partant l’avènement d’une morale nouvelle.
Le socialisme naissant et, paradoxalement, le capitalisme y trouveront matière.

Les bases d’une Association universelle.

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Le Père Enfantin en costume de "chef de la religion saint-simonienne".

L’immense matériau dialectique amassé par Saint-Simon allait connaître une seconde vie dans le "couvent" des saint-simoniens qu’animèrent de 1825 à 1832 quarante disciples, hommes et femmes, sous la direction du "père" Enfantin et du "père" Saint- Armand Bazard, sur les pentes de Ménilmontant.

Portés par l’enthousiasme, ils vont analyser, propager la doctrine, établir les règles sur les relations intimes entre individus (condamnation du mariage par Enfantin), jeter les bases d’une Association universelle. La publication, en 1829-1830, de la doctrine de Saint-Simon va constituer une étape de la pensée socialiste française. On y note : " … par Saint-Simon, l’humanité s’écrit : à chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres, plus d’héritage  !".

… Toutes activités et publications qui ne sont pas du goût de tout le monde. Si l’État réagit violemment à ce qu’il juge être une menace pour le pouvoir en déclenchant des poursuites qui mèneront les saint-simoniens en cour d’assises en 1832, à la prison et à la dissolution du mouvement en 1833, il n’a pas pour autant suspendu le cours de l’Histoire.

Des rivaux ont crié à l’attentat aux mœurs et à la morale, les badauds ont tourné en dérision les disciples et l’endroit est devenu un but de promenade pour les Bellevillois, amusés de la mise en scène affichée au su de tout le monde autant que de la tenue d’Enfantin et des siens : pantalon blanc l’été, bleu l’hiver, gilet rouge, tunique violette boutonnée dans le dos (chacun devant assistance à l’autre), barbe obligatoire, béret basque rouge.

On conçoit qu’à l’époque frileuse et répressive de Louis-Philippe, sous la bannière du "enrichissez-vous" de Guizot, de tels agissements aient paru menacer l’ordre public, d’autant que les disciples dont beaucoup se recrutaient dans les milieux intellectuels et journalistiques avaient saisi l’importance et le rôle de la propagande par voie de presse, publications ou … chansons.

Après la dissolution du mouvement…

Après la dissolution du mouvement, les saint-simoniens sont rentrés dans le rang mais, de par leur formation initiale d’ingénieurs, polytechniciens, journalistes, savants, économistes, ils seront à même de jouer un rôle dans les rouages de la société. Leurs idées quant à "l’organisation", la recherche de la compétence et de l’efficacité trouveront leur prolongement naturel dans un monde industriel en plein essor : le développement du chemin de fer tout au long du siècle (Enfantin opérera la fusion de plusieurs réseaux en un seul, le P.L.M., Paris-Lyon-Méditerranée).

Autres objectifs : arracher l’enseignement à son archaïsme, naissance et affirmation du féminisme, lancer l’idée du libre-échange entre la France et l’Angleterre, débuts de la société d’études du canal de Suez (1847) destiné à unir l’Orient et l’Occident sur l’initiative de saint-simoniens, propositions de Prosper Enfantin dans son journal l’Algérie pour équiper le pays, jusque là soumis à la colonisation sauvage du général Bugeaud, attention que donnera Napoléon III aux suggestions d’un ancien du couvent, Urbain, quant à la politique à tenir avec le royaume arabe, autant de domaines où s’illustreront nos saint-simoniens.

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Autour de Prosper Enfantin, on rencontre Pierre Leroux (1797 - 1871) auteur de L’humanité, de son principe et de son avenir, les frères Péreire (Emile 1800-1875,Isaac 1806-1880), créateurs du Crédit mobilier en 1852 et de la Compagnie Générale Transatlantique, Auguste Blanqui, qui voua sa vie à la révolution permanente, l’économiste Michel Chevalier, Gustave D’Erichtal ; ils s’emploieront à inscrire dans les faits la doctrine, soutenus par les journaux le Globe, le Producteur, par la propagande active des Églises du Midi : Marseille, Montpellier, Toulon, celle de Lyon, par la sympathie rencontrée chez des hommes aussi différents que Sainte-Beuve, Vigny ou Balzac, sans compter les encouragements venus de l’étranger (Heine, Cavour) de Belgique, Allemagne, Etats-Unis, Brésil…

Tout indique que l’influence du couvent de Ménilmontant, loin de s’éteindre en 1833, n’a cessé de s’amplifier et a porté les idées forces de tout le XIXe siècle et… du suivant.

Michel Brunet

L’essentiel de la documentation s’appuie sur les travaux de P. Guiral et E. Larousse "Encyclopédia Universalis, 1972" et Jacques Hilairet "Connaissance du Vieux Paris, 1969".


Article mis en ligne en 2010 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en décembre 2013.

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