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Artiste autodidacte et ancien squatteur

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Daniel Villermet


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Comment devient-on artiste plasticien, cinéaste et écrivain quand on est né à Montmartre de parents chiffonniers, qu’on a vécu à Colombes, appris le métier d’ajusteur, connu le chômage, les révoltes, les squatts de Belleville et d’ailleurs ?

La réponse passe par un nom à particule que Daniel Villermet ne prononce jamais sans des accents d’émotion contenue dans la voix : M. de Salabert. Son ancien instituteur et initiateur artistique était un noble, dans tous les sens du terme, même qu’il avait un château en Normandie, à ce qu’on dit, un de ces aristocrates atypiques, traînant avec ses sempiternelles bottes de caoutchouc une bonne dose d’originalité et un look anar aux cheveux longs jamais coupés. Sa classe, il l’avait transformée en atelier d’artiste où les leçons d’orthographe faisaient place aux cours de dessin, de sculpture, de gravure, modelage, marionnettes, en hiver, et en cours de botanique l’été, au jardin ; M. de Salabert, génial instituteur Rousseauiste, a dû semer bien des graines dans les chères têtes blondes de ses élèves et faire germer bien des vocations.

Celle de Daniel Villermet se découvre peu à peu au cours d’un cheminement chaotique, de chômage en petits boulots, de banlieue en squatts, de révoltes en errances.

À 51 ans, l’enfant prédestiné né à l’hôpital Bretonneau en 1941 (actuel hôpital Éphémère) a roulé sa bosse et affûté ses flèches, actuellement trois, à son arc : l’art plastique, le cinéma et l’écriture. Dès 1963, mû par une démarche politico-anarchiste, il commence à créer ses premières images à trois dimensions mêlant déchets, objets et couleurs diverses, fortement influencé par sa technique d’ajusteur (assemblage de "ferrandailles", travail à l’abrasif sur l’épaisseur des matières). Il réalise alors des installations pour un concert rock, soirée poétique et politique de protestation contre la prise de pouvoir par les colonels grecs.

Passage décisif dans sa carrière : le département Arts de l’Université de Paris VIII où il entre à 43 ans, au plus fort de sa vie de zonard, habitant dans des voitures squattées pour la nuit. Là, il retrouve un souffle nouveau et se passionne pour le cinéma expérimental, pour lequel il invente un procédé d’images à projeter avec une infinité de matières, pétales, plumes, cafards, marc de café, écailles de poisson, sur support celluloïd et émulsion chauffé. Le tout est projeté sous forme de film "Contact 7" à la maison des Jeunes et de la Culture de Créteil (1988).


Bien des expériences suivront, surtout lorsqu’il peut créer ailleurs que sur les tables de café et de fast-food ; fin mai 89, ce sera un squatt d’artistes, rue Clavel à Belleville, un ancien collège technique fermé pour raison de sécurité : là sont organisées expositions, projections, ventes aux enchères publiques, concerts portes ouvertes. Depuis toujours cet artiste hors norme était tiraillé par l’envie de l’expression écrite et tenait méticuleusement son journal. Mais la fièvre de Céline et Lautréamont réunis le saisit vraiment à partir de 91, suite à un stage d’écriture de nouvelles suivi par son amie qui lui suggère de participer au concours de nouvelles d’Evry. Le thème : ses squatts de voitures ; chaque nouvelle porte en titre la marque de la voiture squattée. À lire absolument. C’est de l’écriture expérimentale limée, dépolie, cisaillée, affûtée et ciselée à souhait dans la langue des trottoirs parisiens, qui n’aurait pas déplu à Arletty. Je dis bien lire, car c’est le genre d’écriture qui ne passerait pas sur les ondes, il faut voir les trouvailles lettristes, les onomatopées, lire et relire les jeux de consonances dont le texte est truffé : "l’homme à la moto et que j’te fonce dans l’brouillard, porte un blouson noir, avec dans le dos, peint sur le cuir, d’impatience déchiqueté, un piaf par un aigle". Il habite actuellement rue de Belleville, non loin des marches où est née Edith Piaf, chez son amie où il a enfin trouvé le havre de paix nécessaire à la création. C’est de la fenêtre de son logement, au premier étage, qu’il a expérimenté un processus de caméra tournante, image par image, qui lui a permis de réaliser un film étonnant, une succession d’images tournantes sur pellicule coloriées par des filtres, qui embrasse les façades d’immeubles alentour, le ciel de Belleville et les feuilles des arbres.

Tôt le matin si vous rencontrez rue de Belleville un père attendri portant longue barbe et coiffé d’un chapeau, tenant par la main une petite fille entraînée vers l’école à coup de grandes enjambées de velours côtelé, non, non, ce n’est pas Lewis Carroll ressuscité, mais bien notre anar-zonard-décapant devenu papa-gâteau pour la plus grande joie de sa petite Aurore. Aragon avait bien raison : la femme est l’avenir de l’homme.

Pendant les journées portes ouvertes des Artistes de Belleville, Daniel Villermet vous accueillera dans son atelier 40, rue de Belleville.

C.M.



Extrait de "La R5 blanche" de Daniel Villermet

« … Le chauffeur prêt à chauffer pourrait se trouver à sept ou huit mètres quand Dimo salé, d’un œil le mate se pointer, sort tout juste du dortoir, a fermé sa musette kaki de rhodold - made in Rodhiacéta de Rodez, cernée de rhododendrons, où rôdent des rôdeurs de soupapes mystiques - de l’autre le visant, Dimo claque la portière, ou plutôt essaie, un dispositif judicieux bloque le mouvement avant qu’il cesse bruyamment, oblige les véhiculeux à la fermer avec délicatesse et silence.Vous ne manquez pas d’air, éjacule de sa bouche, de ses cordes vocales, le gars à l’adresse du système auditif de Dimo, qui rétorque avec une pincée à peine voilée de colère noire, elle tranche sur le gris du ciel, de la sienne, de ses cordes vocales à l’adresse du SA du propriétaire de la R5 : "Vous avez de la chance de posséder une voiture et un appartement". Comme le véhiculeux se tait, Dimo lève le camp, se fond dans la mégalopole des Maréchaux-Ferrands.

Par les chaudes nuits d’été, quand les automobilistes (13 lettres, le 14 07 94), laissent nonchalamment leurs fabriques à poisons ouvertes, les dortoirs pullulent, c’est extrêmement rare toutefois que les grosses caisses le soient, plus ça a les moyens, plus ça craint les voleurs, moins ça sue au boulot !… »


Article mis en ligne en 2010 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en décembre 2013.

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Réactions
par sanchez - le : 7 octobre 2012

Daniel Villermet

j’ai la même histoire que toi,au millimêtre,salabert le dessin la sculpture,le destin teleguidé,mais je suis né en 48,ton nom m’est tellement familier que je pense avoir connu un de tes fréres
je suis sculpteur monumentaliste,rien de révolutionaire ,j’aurai pu être un artiste soviétique
je t’ai déjà écrit il y a longtemps,le faire encore c’est me promener rue des champarons et accompagner salabert en haut de l’école des filles ou il me montre un meuble chinois nacré
ce salabert quand même !
salut

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